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A propos de la campagne « ANTI-SUPERSTICIEUSE »

EDUCATION :   Gen anpil jenn entèlektyèl ki pa konnen ekzistans tèks sa. Nou kwè ke li enpotan pou nou ka fè yon kout je sou li. Ak sa, nou ka konprann ki wol legliz jwe nan mete baboukèt nan sèvo nou.
Les superstitions appartiennent à la préhistoire de la pensée humaine. L’homme primitif ayant été incapable de comprendre le mécanisme des phénomènes naturels et la structure du monde extérieur, inventa autant d’esprit et de divinités, qu’il se posait de questions sur la nature et sur les rapports de sa pensée et de son être.

            « Célébrez dit Hésiode, la race sainte des immortels qui sont toujours, ceux qui sont nés de la Terre et du ciel constellé d’étoiles et ceux qu’a nourris la Mer salée. Dites en outre comment à l’origine, les dieux et la terre ont apparu, et les fleuves, et la mer infinie avec l’impétueux gonflement de ses vagues, et les astres lumineux et le vaste ciel au delà… »
            Au fur et à mesure que par une action réciproque les techniques et les exigences matérielles de l’homme, non seulement changeaient le monde, mais l’expliquaient, transformaient la société, bouleversaient les rapports de clase, ces divinités multiples personnifiant les forces magiques du ciel, de la terre, des éléments, etc. par ce procès d’abstraction qu’Engels a remarquablement appelé un procès de distillation des dieux, cédaient la place au Dieu des religions monothéistes.

            Le caractère récessif de la mystique est à la psychologie de l’homme ce que son appendice ou ses vertèbres occygiennes sont à la physiologie : la survivance de fonctions mentales archaïques.

            Tous les peuples ont conservé le résidu de cet héritage des âges obscurs dans leurs croyances religieuses populaires, les pratiques magiques et même leur philosophie. Si on procédait à une investigation paléontologique de l’élan vital d’un Bergson, de sa négation du rationnel scientifique, on retrouverait certainement la formule shammanique.

            L’Haïtien n’est pas plus – ni moins – superstitieux qu’un autre peuple.

            Les pratiques dites superstitieuses auxquelles il se livre ont un caractère universel. En voici quelques témoignages démonstratifs : Le Mapou en Haïti est un arbre sacré et c’est aux branches du médicinier que d’ordinaire on suspend la macoute de Legba.

            EN BRETAGNE, dans le Morbihan, on accroche des branches de gui au-dessus des portes des étables et des écuries pour protéger les chevaux et le bétail contre la sorcellerie.

            En temps de sécheresse les Zoulous tuent un oiseau et le jettent dans un étang, afin que le ciel, ému de pitié verse les larmes de la pluie sur la terre altérée.

            EN Italie, en 1893, une sécheresse impitoyable ravagea les vergers, les champs et les jardins de la Sicile. Les paysans après avoir épuisé tous les moyens pour amener la pluie : processions, prières, flagellations publiques, se saisirent d’une statue de St Joseph et la mirent à griller au soleil afin que le Saint incommodé par la chaleur torride, fit pleuvoir sur ces régions désolées.

            EN BRETAGNE, les paysans dansent autour des calvaires pour faire tomber la pluie.

            EN France, près de l’Ancien prieuré de Commagny, on précipitait dans la fontaine de St-Gervais, une statue sainte, afin de faire cesser la sécheresse.

            Les Noirs Australiens croient qu’un homme deviendra bon ou mauvais selon que sa mère aura jeté ou non son cordon ombilical dans l’eau.

            EN France, dans la Beauce et le Perche, on a soin de ne jeter le cordon ombilical ni dans l’eau ni dans le feu, ce qui croit-on serait le présage que l’enfant mourrait noyé ou brûlé.

            LES PAYSANS BRETONS croient fermement à la magie homéopathique : d’après eux, le trèfle semé lors de la marée haute poussera bien, mais si la plante est remuée à la marée basse, elle n’arrivera jamais à maturité et les vaches qui en mangeraient crèveraient. Selon ces braves gens, un être vivant ne peut mourir qu’à marée basse. La section d’ethnographie du Bureau d’Ethnologie possède une collection de cordes nouées. L’une d’elles, associée au Service-Zandô possède neuf nœuds ou « arrêtes » représentant neuf années. Tout le temps que ces neuf années ne sont pas révolues, l’esprit ne peut venir tourmenter l’individu.

            Une autre corde nouée représente un malheureux « amarré » de telle sorte qu’il tombe malade, dépérit et meurt.

            Cela semble, n’est-ce pas, bien ridicule. Certes. Mais en 1718, le PARLEMENT DE BORDEAUX condamna à être brûlé vif un individu accusé d’avoir nui à toute une famille au moyen de cordes nouées.

            EN SYRIE, le jeune marié revêt un vêtement où il n’y a rien de noué, sans quoi, par magie noire, ses ennemis pourraient l’empêcher de remplir ses devoirs conjugaux.

            EN Allemagne, AU TYROL, on croit que les sorcières se servent de cheveux coupés ou arrachés pour produire de la grêle et des orages.

            EN France, dans les Hautes Vosges, les paysans ne laissent jamais traîner leurs cheveux ou leurs ongles coupés, de peur que les sorciers ne s’en emparent pour un usage maléfique. Je n’ai jamais entendu dire qu’en Haïti, les Bocors passaient contrat avec Ti-John ou mon brave ami Franck Millet, pour déchaîner à volonté, à l’aide des cheveux de leurs clients des ouragans et des cyclones.

            On est libre de se moquer des remèdes des rebouteux haïtiens. Personnellement, je pense qu’il serait préférable de mener une bonne enquête d’etnobotanique.

            De toutes manières, leurs méthodes ne sont pas plus absurdes que celle employée dans certains comtés du Pays de Galle pour guérir la toux et qui consiste à mettre un cheveu du malade entre deux tranches de pain beurré et de donner ce singulier sandwich à un chien.

            EN HAITI, le rituel vaudou culmine en un sacrifice animal. Il s’agit de cérémonies à caractères multiples et complexes : sacrifices-contrat, sacrifices agraires, piaculaires, etc… etc.

            Ce serait une erreur de croire que ces rites ont disparu d’Europe sans laisser de trace ; EN France , EN GUYENNE , a lieu à la fin de la moisson la cérémonie du COUJOULAGE. Le dernier blé étant moissonné, on conduit un mouton autour du champ. Ses cornes sont ornées de fleurs t d’épis, son cou et son corps de guirlandes et de rubans. Les moissonneurs l’accompagnent en chantant. Puis on le tue. Le mouton représente l’esprit du blé.

            A BRIANCON, c’est un chat qui représente l’esprit du blé. On l’orne de fleurs et d’épis. Si un moissonneur se blesse en travaillant, on fait lécher la blessure par un chat.

            Toujours en France, à POUILLY : c’est au taureau de personnifier l’esprit du blé. A la fin de la moisson, il est décoré de rubans, de fleurs, d’épis et promené autour du champ accompagné par les danses des paysans. Un homme déguisé en diable coupe les derniers épis et tue tout de suite après le taureau.

            Dès le début de cet article, nous avons laissé subsister une équivoque qu’il faut maintenant dissiper. Le Vaudou est-il une superstition ? Au point de vue de l’orthodoxie religieuse, il passe pour tel, mais en réalité, qu’on lui refuse ou non cette qualité, le vaudou représente un syncrétisme catholico-vaudou exprimant une conception religieuse précise du monde. Dans ses pratiques, il ne faut pas voir une imitation des rites ou une caricature des sains du catholicisme : il s’agit bien plus de superposition, de greffe, de symbiose. C’est un phénomène que les travaux des Drs. Price-Mars, J.-C. Dorsainvil, du Professeur Melville J. Herskovits ont fort bien mis en lumière et dont se rendent compte tous les étudiants sérieux de l’éthnographie haïtienne.

            Phénomène qui n’a rien d’exceptionnel et que l’on retrouve en Amérique Centrale et du Sud où les rites et les vieux dieux indiens se confondent avec les croyances catholiques.

            Ce procès de contact d’absorption et de fusion, il n’est sans doute aucune religion qui s’y soit soustraite. Le christianisme, à la vérité, grâce à sa remarquable intransigeance plus que toute autre. Dans un extraordinaire élan révolutionnaire, il a détruit les croyances du monde gréco-romain, qui se trouvait déjà dans un état de décomposition historique avancée, pour les remplacer par des conceptions sociales et métaphysiques plus élevées. Cependant, à moins que l’on n’adopte la sentence de Miaucius Félix : « chez nous, la pensée même est un péché », on ne nous accusera pas d’irrévérence ou même de blasphème, si nous disons, ce qui a été prouvé à satiété, que Noël remplace aujourd’hui l’antique fête du solstice d’hiver et que le christianisme combina la théorie platonicienne de l’immortalité de l’âme avec les éléments du dogme de la résurrection.

            Le synchrétisme catholico-vaudou a pour terrain initial la colonie de St. Domingue. Aux diverses tribus nègres qu’on y retrouve correspond une mosaïque disparate de croyances religieuses africaines.

            On baptise les esclaves, ils absorbent quelques bribes de la nouvelle religion soit qu’on les y force, qu’ils s’y prêtent, qu’ils assistent aux cérémonies du culte ou qu’on leur inculque les principes de charité à coups de pieds à la base du sacrum.

            Les croyances africaines dans de telles conditions ne pouvaient que persister. Et non seulement persister, mais prendre la forme de ce ralliement révolutionnaire dont la fameuse cérémonie du Bois-Caïman nous offre le témoignage.

            De 1804 à la date du Concordat, dans un pays à population rurale dispersée, manquant de routes, d’écoles, d’hôpitaux, il eût été étonnant que la teinture catholique ne fût très mince et toujours prête à s’écailler sur le vieux fonds des croyances africaines.

            Mais comment se fait-il que de 1860 à nos ours, depuis 82 années, avec un clergé concordataire auquel les moyens n’ont jamais manqué, un meilleur système de communication, une plus grande distribution de l’enseignement religieux et laïque, des églises dans chaque ville, chaque bourg, des chapelles rurales, un contact administratif et culturel plus étroit, cohérent et constant entre la ville et la campagne, comment se fait-il et pourquoi avoue-t-on une retentissante faillite de l’évangélisation catholique tout en rendant responsable le seul peuple haïtien, représenté comme une sombre masse primitive, livré tout entier à des superstitions irréductibles ?

            Nous avons déjà démontré que le paysan haïtien n’était pas plus superstitieux ou arriéré, à conditions économiques égales, qu’un paysan breton ou tyrolien, nous allons essayer de répondre à ces nouvelles questions, et indiquer si possible la solution du problème.

            La campagne « anti-superstitieuse » a donné lieu à des débats pénibles, a révélé une fissure dans l’unité du peuple haïtien à une heure qui réclame un grave et unanime rassemblement de nos forces. Je crois ce désaccord artificiel et provoqué. A quelles fins ? Nous le verrons.

            C’est l’importance politique des derniers incidents, les problèmes qu’ils posent, les solutions qu’ils imposent, qui guident notre conduite et notre pensée. Il nous coûte peu de dire la vérité. A la question que l’opinion publique a exprimée avec stupeur : quelle est la raison de la faillite de l’évangélisation catholique en Haïti ? Il y a une réponse : cette faillite n’existe pas. Le clergé en soi n’a pas de culpabilité dans cette espèce de coagulation du vaudou. Il s’est trouvé parmi les prêtres catholiques, n’en doutons pas, des missionnaires sérieux, profondément pénétrés de leur haute responsabilité spirituelle. J’en ai connu d’admirables. Des fripons aussi.

            Le peuple haïtien dans son énorme majorité, malgré les progrès géants du protestantisme, est catholique. La greffe du Vaudouisme correspond à un processus historique naturel.

            L’amalgame est total ; et puisqu’il y a synchrétisme, la persistance d’un des facteurs, - le vaudou, - dépend de l’existence de l’autre ; le catholicisme.

            En somme l’on peut reprocher au Clergé, c’est d’avoir laissé des prêtres ignorants offrir à nos masses une vision si élémentaire du surnaturel qu’une fusion des croyances africaines et catholiques a pu se réaliser.

            Il y a aux Etats-Unis environ treize millions de Nègres. Episcopaliens, méthodistes, baptistes ou même catholiques, ils ne sont pas vaudouistes.

            Les extravagances de certaines sectes, les crises mystiques qu’elles présentent ne sont pas associées à un rituel de tradition africaine ; elles traduisent surtout un besoin d’évasion, de transfert d’une condition humaine souvent atroce.

            L’influence du milieu joue son rôle, mais aussi, une vision religieuse qui laisse moins de place à l’irrationnel, aux mystères, à l’autorité de ces esprits bénéfiques ou maléfiques intermédiaires entre l’homme et la divinité, qui, en Haïti superposent les loas, les anges et les sains.

            L’essentiel n’est pas d’amener un paysan à renoncer, à rejeter la croyance en Hogoun-St.-Jacques. Il s’agirait avant tout de changer complètement sa conception du monde. L’élément de coercition morale qui a été mis en jeu dans la campagne anti-superstitieuse : c’est la peur. La peur du refus des sacrements de l’Eglise. C’est la meilleure démonstration de ce que nous avancions plus haut : que les masses haïtiennes, dans leur ensemble, étaient et sont catholiques. Autrement, elles ne se fussent pas soumises aux exigences du Clergé.

            Mais la frayeur de l’enfer n’a pas radicalement bouleversé leur conception religieuse. Elles n’ont pas renoncé à croire aux loas, mais seulement à les servir. Le Clergé lui-même a contribué à maintenir la croyance en la présence des loas : en les combattant comme une réalité redoutable, en abattant par exemple certains arbres sous prétexte d’en chasser les mauvais esprits : ce qui, pour les paysans, passait pour la confirmation évidente de leur existence.

            Il faut naturellement débarrasser la masse haïtienne de ses entraves mystiques. Mais on ne triomphera pas de ses  croyances par la violence ou en la menaçant de l’enfer. Ce n’est pas la hache du bourreau, la flamme du bûcher, les autodafés qui ont détruit la sorcellerie. C’est le progrès de la science, le développement continu de la culture humaine, une connaissance chaque jour plus approfondie de la structure de l’Univers.

            On ne peut plus brûler Giordano Bruno, forcer le vieux Galilée à avouer que la terre est statique. Mr. L’Abbé Breuil et le Père Teilhard du Chardin peuvent enseigner la Pré-histoire, démontrer notre cousinage avec les Anthropoïdes, sans que ces éminents savants courent le risque d’être traînés devant la justice ecclésiastique, - ce qui leur serait assurément arrivé, il y a quelques siècles, - torturés au fer rouge et au plomb fondu, puis proprement pendus, roués, écartelés ou brûlés vifs pour le salut de leur âme.

            Si l’on veut changer la mentalité religieuse archaïque de notre paysan, il faut l’éduquer. Et on ne peut l’éduquer sans transformer en même temps sa condition matérielle. L’Ecole dans notre pays est avant tout un problème de route et d’élévation du niveau de vie économique des masses rurales. On ne peut demander à un paysan de la Nouvelle Touraine ou de la Chaîne des Matheux d’envoyer ses enfants à l’école à Kenscoff ou à l’Arcahaie. Il faut que la route lui amène l’école. Ceci réalisé, il n’y aura pas de fréquentation scolaire substantielle, tout le temps qu’il ne se produira pas une amélioration de son standard de vie : l’enfant pour aller en classe doit pouvoir s’habiller convenablement, manger à sa faim et ne plus être astreint à participer à l’économie familiale : amener et ramener les bêtes de l’abreuvoir, aider ses parents aux champs, se rendre au marché éloigné, etc.

            Tant que nous n’aurons pas développé un système suffisant de cliniques rurales, le paysan ira consulter le bocor. Et il aura raison de le faire. Tant qu’il sera misérable, incapable de payer une consultation de médecin, de faire exécuter une prescription, il retournera aux bocors. Et encore une fois, on ne saurait l’en blâmer. Ou bien, devra-t-il renoncer à l’espoir tenace de guérir, de sauver les siens de la mort, pour le bon plaisir de monsieur le Curé, qui, lui a les moyens de se faire soigner à l’Asile Français ? Ce qu’il faut mener en Haïti, ce n’est pas une campagne anti-superstitieuse, mais une campagne anti-misère. Avec l’école, l’hygiène, un standard de vie plus élevé, le paysan aura accès à cette culture et à cette vie décente qu’on ne peut lui refuser, si on ne veut pas que ce pays tout entier périsse, et qui lui permettront de surmonter des survivances religieuses enracinées dans sa misère, son ignorance, son exploitation séculaires.

            La campagne anti-superstitieuse a étrangement dépassé ses buts. On a commencé par combattre les loas, puis on a traqué les protestants et à travers les protestants on a visé ce qu’on appelle « l’américanisation », c’est-à-dire notre alliance avec les Etats-Unis dans un front commun des nations américaines pour la défense de notre Hémisphère contre l’hitlérisme.

            A un moment où l’unité nationale est une condition impérative de la lutte contre la menace Nazie, on a divisé le peuple haïtien en secteurs hostiles : en « rejetés » et « non-rejetés », en protestants et catholiques.

            Alors que les bonnes relations entre les deux républiques qui se partagent la souveraineté de l’Ile sont en fonction dire directe et vitale de notre défense nationale, on a essayé d’opposer le peuple dominicain au peuple haïtien.

            Nous croyons que cette campagne dite anti-superstitieuse a des ressorts plus secrets, subtils et politiques qu’il ne paraît en surface. On ne peut sous-estimer le fait que la hiérarchie catholique française est pro-Vichy, pro-collaborationniste, anti-britannique, anti-soviétique, anti-alliées : bref, qu’elle fait partie de l’appareil pro-fasciste.

            C’est là un fait brutal. En Haïti, il a pu échapper à la vigilance de beaucoup de prêtres français patriotes et de bonne foi – il n’est pas moins indéniable.

            En mettant fin à la campagne anti-superstitieuse, on a déjoué de troubles et dangereuses manœuvres. On a rendu service à la Nation.