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La petite bourgeoisie "noire" de Port-au-prince

La petite bourgeoisie « noire » de Port-au-Prince

(Idéologie de couleur et classes sociales en Haiti)

Les chercheurs fonctionnalistes ou les empiristes qui ont écrit sur les « classes moyennes » en Haïti ont largement réduit les faits, soit par une perspective étriquée, animée de préjugés, soit par une perspective théorique inadéquate. Pour Leyburn (1941) qui ne fait qu'élaborer la théorie de Lobb (1940) sur la structure sociale haïtienne, tout ce qui n'entre pas dans la problématique dualiste de caste est évacué.  

Selon Leyburn, la classe moyenne serait par rapport à l'élite un groupe légèrement plus large, intermédiaire entre elle et les masses, n'entrant dans aucune des deux catégories (Leyburn, 1966 : 10). Simpson, pour sa part, atteste à la même époque l'existence d'une petite classe moyenne « relativement non importante dans la vie de la nation » (Simpson, 1941 : 642).

Sur la base d'observations empiriques, De Young (1959), le premier, fait éclater la problématique de caste et identifie une classe moyenne, en expansion depuis l'occupation américaine, différenciée, articulée et politiquement active. En ce sens son étude demeure plus valable que celle de Wingfield et Parenton (1965).

Ces deux chercheurs sont arrivés à conclure, de façon contradictoire, à travers des analyses de cas biaisées et sans base théorique adéquate, qu'il existe d'une part une « nouvelle classe moyenne brune » en conflit avec la bourgeoisie mulâtre et d'autre part que cette classe moyenne (réduite implicitement au secteur politique) est un groupe fluide, sans « valeurs » de classe, sans traditions, sans solidarité.

L'impossibilité de théoriser les contradictions secondaires internes dans la petite bourgeoisie explique bien cette confusion. Les chercheurs haïtiens de même orientation, non marxiste, à la suite de la critique pertinente faite par Price-Mars à Leyburn, se sont penchés à leur tour sur les classes moyennes. L'étude de Madeleine Sylvain-Bouchereau (1951), plus approfondie que celle de Catts Pressoir (1951), confond classes moyennes et couches aisées de la classe ouvrière, suivant en cela d'ailleurs les critères purement subjectifs véhiculés en Haïti.

Jean et Suzanne Comhaire-Sylvain (1959), de leur côté, ont manifesté un souci plus grand de l'observation et des méthodes empiriques : ils ont essayé de cerner les classes moyennes à partir de variables objectives nettement identifiées telles que l'éducation, le revenu, le type d'habitat, etc.

Casimir (1965) enfin, fait, lui, de la petite bourgeoisie une simple strate de la bourgeoisie, qu'il réunit en une seule classe urbaine opposée à un autre couple-classe : le prolétariat et les marginaux.

Par petite bourgeoisie, j'entends les petits propriétaires de moyens de production ou d'échange (petits entrepreneurs, petits commerçants, petits propriétaires de dépôts, d'immeubles ou de terre, artisans moyens) qui extorquent peu ou pas le surtravail d'un personnel salarié ou non rémunéré ; les indépendants tels que les gens des professions libérales, les intellectuels, les propriétaires d'institutions d'enseignement, etc. ; les salariés du secteur productif privé (techniciens, ingénieurs, cadres, etc.) ; les salariés indirectement productifs (employés du commerce, des banques, des assurances, de la publicité, etc.) assurant une certaine fonction d'encadrement ; les employés de l'État et de ses appareils: école, média d'information, santé, édition, armée, police, fonctionnaires, etc. assurant également une certaine fonction d'encadrement.

Se posent ici divers problèmes de délimitation de classe, par exemple celui des fractions et des couches qui différencient de façon interne la petite bourgeoisie, et la polarisent vers l'embourgeoisement ou vers la prolétarisation (Manigat, Moïse et Ollivier, 1975 : 143-152). Dans le même sens, une même activité professionnelle telle la médecine ou la pratique du droit peut couvrir diverses appartenances de classe :

Ainsi, les « sommets », le « haut » personnel de la bureaucratie administrative, appartiennent en général, par leur mode de vie, par leur rôle politique, etc., à la bourgeoisie : les membres intermédiaires et la base de la bureaucratie appartiennent soit à la bourgeoisie soit à la petite bourgeoisie (Poulantzas, 1972 : 39).

La petite bourgeoisie constitue donc une classe sociale dont les agents occupent des places relativement éloignées des « sommets », dans la division sociale du travail. En Haïti cette classe comporte une diversification secondaire de couleur ; le secteur identifié comme « noir » est majoritaire. La recherche porte principalement sur ce dernier. Il faut néanmoins souligner que le secteur petit-bourgeois « mulâtre », de par sa place objective dans la structure de classe et de par les contradictions diverses qui le caractérisent, reproduit de façon virulente l'idéologie dominante de la bourgeoisie claire et constitue un segment de classe-appui qui peut être très actif dans ses positions et ses alignements.

On situe habituellement l'éventail des revenus mensuels de la petite bourgeoisie entre 70 et 600 dollars.

À Port-au-Prince la petite bourgeoisie habite des quartiers assez variés selon ses couches : Saint-Gérard, Bois-Patate, Turgeau, Bois-Verna, Canapé-Vert, Carrefour- Feuilles, Delmas, Carrefour, Fontamara, Thors, Pacot, Bas-Peu-de-Chose, etc. Elle habite également Pétionville et ses environs.

Le cadre matériel de vie présente des particularités qui le différencient d'habitude de celui de la bourgeoisie : maisons anciennes en bois peint, sans confort, ou maisons nouvelles et en dur construites dans des ensembles résidentiels plus denses, avec cours cloisonnées, sans pelouses en général ; mobilier plus rudimentaire, utilisation de matériaux moins coûteux ou d'imitation tendant à l'emporter sur les meubles traditionnels en bois précieux trop rares et trop chers. Les maisons ont toujours des dépendances pour les bonnes et le garçon de cour.

On utilise largement la domesticité, sans exception : avoir deux ou trois bonnes est d'usage courant, avec souvent en plus, un ou plusieurs ti moune. Les salaires des domestiques engagés varient entre six et huit dollars par mois ; les rapports avec la domesticité semblent souvent encore plus hiérarchiques, plus autoritaires et plus méprisants que chez les bourgeois.

Ceci s'explique en partie par la démarcation liée à la couleur et à la condition de classe que le petit-bourgeois doit établir à n'importe quel prix. Les couches aisées de la petite bourgeoisie ont aussi des  propriétés à la mer ou en montagne pour les loisirs et les vacances, mais en général beaucoup plus modestes que celles des bourgeois. Les modèles alimentaires diffèrent également, en général : la cuisine est créole, un seul gros repas est pris le midi « à la fourchette », le soir donnant lieu à une sorte de collation prise plus ou moins individuellement ; les enfants s'attablent de façon moins habituelle avec les adultes.

Le conservatisme et un conformisme marqué caractérisent les modèles vestimentaires : on utilise scrupuleusement tout ce qui peut différencier le petit- bourgeois des classes « inférieures ». Ainsi, beaucoup de femmes ne se permettent pas de sortir sans gaine, bas de nylon et chaussures couvertes et sans leurs bijoux d'or : boucles d'oreilles, médaille, bracelet et montre en or. Quelle que soit la chaleur ou la circonstance, telle est la norme, bien que chez les plus jeunes et dans certains milieux moins conservateurs on note plus d'élasticité et de laisser-aller dans la tenue.

Les petits-bourgeois approchés lors de la recherche à Port-au-Prince distinguent des couches dans l'ensemble des « classes moyennes », couches qu'une série d'indices sociologiques tend à démarquer les unes par rapport aux autres, et dont on est au plus haut point conscients.

Ces critères éminemment subjectifs sont très importants à saisir pour une analyse non réductionniste et non mécanique des rapports sociaux. En cela, ils sont analogues aux perceptions de similitudes et d'antagonismes qui existent entre fractions ou couches au sein de la bourgeoisie. Ces sous-groupes seraient donc, dans cette perspective idéologique :

1) Les couches « traditionnelles », constituées de familles ayant une certaine ancienneté qui correspondraient aux couches aisées et « cultivées » de la petite bourgeoisie de Port-au-Prince. Pour en faire partie, il faut des revenus mensuels de 150 à 200 dollars et plus, une bonne renommée depuis quelques générations, une famille « constituée », fondée sur le mariage. Les « anciens Haïtiens » de ces couches, comme on les appelle, reproduisent des valeurs bien circonscrites : le respect très grand pour l'autorité, les « aînés », l'histoire et  le « pays d'Haïti », une très grande admiration pour tout ce qui est instruction, parole française déliée et châtiée, sens de la polémique .

Tout cela, et bien plus, décrit les valeurs clés de ces gens « bien préparés », d'une politesse exquise, curieux et discrets, très politisés, très nationaux et très orientés sur l'étranger à la fois. « Tout un système d'éducation est derrière eux » souligne-t-on, stigmatisé par l'« ambivalence culturelle » dans tous les domaines (idéologies dominantes et contre-courants idéologiques de toutes sortes).

2) Les couches issues de province (familles traditionnelles, élites locales) à revenus similaires, mais perçues par les Port-au-Princiens comme contaminées par les mœurs rurales et constituées de gro soulyé, de mal krôté (rustres), qu'on reconnaît par le « nœud de la cravate ». Car Port-au-Prince donne le ton.

3) Les couches « inférieures » parmi lesquelles on distingue les gens à bas revenus, sans formation, peu instruits, plus habiles à manier le créole que le français et les gens de statut plus élevé (par exemple les membres des professions libérales), mais issus du « peuple » et de condition économique modeste.

Sont inclus parmi ces couches « inférieures », les nouveaux venus du pouvoir, issus des classes populaires, qui bien qu'enrichis par la politique sont méprisés et qualifiés de « pâleurs », de « non-préparés », d'« arrogants », de « coureurs », de «vaudouisants», etc. Le petit-bourgeois noir «traditionnel» opposé au régime s'emporte violemment contre ce prototype quand il le décrit et le dénonce.

Sous le régime duvaliériste on prétend que les relations sociales au sein de cette classe ont diminué d'intensité, la méfiance et la suspicion, liées à la réduction des budgets, en étant les causes. Le cinéma dans les drive-in une ou deux  fois par semaine, les parties de cartes, surtout de bésigue, les soirées entre amis, la danse sont les loisirs les plus fréquents. Durant les vacances d'été, on fait des excursions à la mer ou des séjours chez des parents de province ou de l'étranger. Ici bien sûr s'introduisent de nombreuses variantes selon l'âge et le sexe, les catégories et les couches sociales.

La scolarisation est très forte à cause de la tendance à cumuler les diplômes. Le prestige lié à l'instruction a une importance cruciale dans toutes les couches, et on fera tous les sacrifices pour permettre à l'enfant d'étudier le plus longtemps possible ; on l'enverra même à l'étranger, en dépit du fait qu'on doive se priver au niveau du logement et de l'alimentation.

Ceci suppose une solide organisation financière à laquelle contribuent les parents de la diaspora ; ainsi certains envoient régulièrement de l'argent à leurs parents restés en Haïti, soit pour leurs propres enfants confiés aux grands-parents, soit pour leurs jeunes frères et sœurs qui continuent d'étudier. Les gens sont continuellement absorbés par un souci d'économie et de planification, destinées à l'instruction de leurs membres, plateforme de sauvetage individuel. L'éducation de l'enfant axe très tôt les attitudes en ce sens. Après l'école, à Port-au- Prince, les enfants ne jouent pas dans la rue. On les entend dans les cours, ou par les fenêtres ouvertes, répéter leurs leçons à haute voix, les parents réservant même une partie du budget à s'assurer les services d'un « répétiteur » privé. L'enfant petit- bourgeois de couche aisée apprend le piano, la danse, les arts plastiques. C'est la notion de « frottements », strictement appliquée par les couches aisées de cette classe, à laquelle on le plie dès l'âge scolaire.

La scolarisation se fait dans les collèges et couvents privés traditionnellement fréquentés par la bourgeoisie, mais aussi fort souvent dans les lycées publics, selon les limitations économiques. Très peu d'enfants de cette classe fréquentent actuellement les collèges bourgeois à la mode, soit l'Union School et le Collège français. La pratique religieuse occidentale (catholique ou protestante) est dominante ; celle du vaudou est officiellement taboue (d'autant plus qu'on monte dans les « classes moyennes ») mais si on est « acculé », on cherche à consulter le oùngan, « sournoisement et accidentellement ». Un fait d'observation indiscutable est l'importance que prennent les conversations, discussions à thème « magique » et interprétatif (événements vécus, rêves, paroles troubles, etc.).

La francmaçonnerie, les associations à caractère mystique et ésotérique (Rose-Croix et autres), semblent prendre ici une certaine ampleur.

Les bourgeois « mulâtres » et les petits-bourgeois « noirs » de Port-au-Prince auxquels s'attache cette recherche appartiennent donc à deux classes distinctes par les places différentes qu'elles occupent dans le procès de production, par les effets économiques, politiques et idéologiques qui y sont liés, et enfin par la couleur, les bourgeois présentant des phénotypes plus proches du « blanc ».

Toutes ces différences s'imbriquent, au niveau idéologique, pour composer un sentiment d'appartenance de classe très précis et très distinct et qui se traduit par des positions de classe définies : critères de différenciation sociale, positions politiques, idéologie de couleur, etc. L'idéologie de couleur, dont on examinera l'articulation au chapitre, s'alimente et se reproduit donc dans des contextes de classe concrets dont la description qui précède avait pour but de rendre compte.

Nota bene

a)

On remarquera qu'il a été question de chercheurs à orientation non marxiste. Je n'ai pas considéré ici, par souci d'allègement, les travaux à orientation nettement marxiste sur la structure de classe en Haïti.

b)  En 1971-1972, on notait les salaires mensuels suivants : instituteur : $40 à $70 ; technicien de laboratoire : $90 ; secrétaire de bureau : $100 ; cadre moyen de l'État : $150 et plus ; une chaire d’enseignement à l'université : $150 ; avocat : $200 ; médecin de clinique privée : $600.

c)  Certains petits-bourgeois échappent nettement à cette description, car, dans la réalité, toutes les combinaisons de mode de vie sont possibles. Je tente de rendre compte d'une tendance sociologique, laissant donc de côté tous les cas intermédiaires, individuels, entre cette petite bourgeoisie et la bourgeoisie.

d) Le créole, comme langue parlée, est l'objet d'une ambivalence extraordinaire dans cette classe. Langue de la quotidienneté, de la vie affective, elle est le code auquel on recourt spontanément. Mais parallèlement le créole est objet d'un combat également quotidien. Dans certaines familles on reprend constamment les enfants qui parlent créole entre eux, l'idée étant que plus ils s'expriment en créole, moins ils sauront le français et seront donc éventuellement considérés comme des « inférieurs ». La bourgeoisie partage elle aussi ces normes linguistiques.

e) Ces couches constituent la majorité opprimée et prolétarisée de la petite bourgeoisie. Ainsi, en 1968, 85,2% des 16 433 fonctionnaires et employés publics gagnaient entre $20 et $88 par mois, alors que seulement 0,92% gagnaient entre $365 et $370 (Guide de la République d'Haïti, 1971).