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50 vérités sur les sanctions économiques des États-Unis contre Cuba
 Salim Lamrani
Opera Mundi
 
            La visite de la star étasunienne de la chanson Beyonce et de son mari Jay-Z à La Havane a relancé la polémique sur le maintien des sanctions contre Cuba, en vigueur depuis plus d’un demi-siècle. Voici quelques données sur l’état de siège économique le plus long de l’histoire.
 
1.      Les premières sanctions économiques ont été imposées à Cuba en 1960 par l’administration républicaine de Dwight D. Eisenhower, officiellement en raison du processus de nationalisations entrepris par le gouvernement révolutionnaire de Fidel Castro.
 
2.      En 1962, le gouvernement démocrate de John F. Kennedy a appliqué des sanctions économiques totales contre l’île.
 
3.      L’impact a été terrible. Les Etats-Unis ont en effet toujours constitué le marché naturel de Cuba. En 1959, 73% des exportations se faisaient vers le voisin du Nord et 70% des importations provenaient de ce territoire.
 
4.      Désormais, Cuba ne peut rien importer ou exporter aux Etats-Unis. Depuis 2000, suite aux pressions du lobby agricole étasunien qui cherchait de nouveaux marchés pour ses excédents, La Havane est autorisée à acheter certaines matières premières alimentaires, à des conditions draconiennes.
 
5.      La rhétorique diplomatique pour justifier le durcissement de cet état de siège économique a évoluée au fil des ans. Entre 1960 et 1990, les Etats-Unis ont d’abord évoqué le cas des expropriations de ses entreprises pour justifier leur politique hostile vis-à-vis de La Havane. Ensuite, Washington a évoqué tour à tour l’alliance avec l’Union soviétique, le soutien aux guérillas latino-américaines en lutte contre les dictatures militaires et l’intervention cubaine en Afrique pour aider les anciennes colonies portugaises à obtenir leur indépendance et à la défendre.
 
6.      En 1991, suite à l’effondrement du bloc soviétique, les Etats-Unis, au lieu de normaliser les relations avec Cuba, ont au contraire choisi d’accroitre les sanctions en invoquant la nécessité de rétablir la démocratie et le respect des droits de l’homme.
 
7.      En 1992, sous l’administration Bush Sr., le Congrès des Etats-Unis a adopté la loi Torricelli qui accroit les sanctions contre la population cubaine et leur donne un caractère extraterritorial, c’est-à-dire contraire à la législation internationale.
 
8.      Le droit international interdit à toute loi nationale d’être extraterritoriale, c’est-à-dire de s’appliquer au-delà des frontières du pays. Ainsi, la loi française ne peut pas s’appliquer en Allemagne. La législation brésilienne ne peut pas s’appliquer en Argentine. Néanmoins, la loi Torricelli s’applique pour tous les pays du monde.
 
9.      Ainsi, depuis 1992, toute embarcation étrangère – quelle que soit sa provenance – accostant à un port cubain se voit interdire l’entrée aux Etats-Unis pendant six mois.
 
10.  Les entreprises maritimes opérant dans la région privilégient le commerce avec les Etats-Unis, premier marché mondial. Cuba, qui dépend essentiellement du transport maritime en raison de son insularité, doit payer un prix bien supérieur à celui du marché pour convaincre les transporteurs internationaux de livrer de la marchandise sur l’île.
 
11.  La loi Torricelli prévoit également des sanctions pour les pays qui apportent une assistance à Cuba. Ainsi, si la France ou le Brésil octroient une aide de 100 millions de dollars à l’île, les États-Unis diminuent leur aide à ces nations à hauteur du même montant.
 
12.  En 1996, l’administration Clinton a adopté la loi Helms-Burton qui est à la fois extraterritoriale et rétroactive, c’est-à-dire qu’elle s’applique pour des faits survenus avant l’adoption de la législation, ce qui est contraire au droit international.
 
13.  Le droit international interdit à toute législation d’avoir un caractère rétroactif. Par exemple, en France, depuis le 1er janvier 2008, il est interdit de fumer dans les restaurants. Néanmoins, un fumeur qui aurait consommé une cigarette le 31 décembre 2007 lors d’un repas ne peut être sanctionné pour cela, car la loi ne peut pas être rétroactive.
 
14.  La loi Helms-Burton sanctionne toute entreprise étrangère qui s’installerait sur les propriétés nationalisées appartenant à des personnes qui, au moment de l’étatisation, disposaient de la nationalité cubaine, violant ainsi le droit international.
 
15.  , La loi Helms-Burton viole également le droit étasunien qui stipule que les poursuites judiciaires auprès de tribunaux ne sont possibles que si la personne lésée par un processus de nationalisations est citoyen étasunien lors de l’expropriation et que celle-ci s’est déroulée en violation au droit international public. Or, aucune de ces deux conditions n’est remplie.
 
16.  La loi Helms-Burton a pour effet de dissuader de nombreux investisseurs de s’installer à Cuba par crainte d’être poursuivis par la justice étasunienne et elle se révèle très efficace.
 
17.  En 2004, l’administration Bush Jr. a créé la Commission d’assistance à une Cuba libre, qui a imposé de nouvelles sanctions contre Cuba.
 
18.  Cette Commission a notamment fortement limité les voyages. Tous les habitants des Etats-Unis peuvent se rendre dans leur pays d’origine autant de fois qu’ils le souhaitent, sauf les Cubains. En effet, entre 2004 et 2009, les Cubains des Etats-Unis n’ont pu se rendre dans l’île que 14 jours tous les trois ans, dans le meilleur des cas, à condition d’obtenir une autorisation du Département du Trésor.
 
19.  Pour pouvoir voyager, il fallait démontrer qu’au moins un membre de la famille vivait toujours à Cuba. Néanmoins, l’administration Bush a redéfini le concept de la famille, qui s’est exclusivement appliqué aux Cubains. Ainsi, les cousins, neveux, oncles et autres parents proches ne faisaient plus partie de la famille. Seuls les grands-parents, parents, frères et sœurs, enfants et époux faisaient partie de l’entité familiale, selon la nouvelle définition. Par exemple, un Cubain résidant aux États-Unis ne pouvait pas rendre visite à sa tante à Cuba, ni envoyer une aide financière à son cousin.
 
20.  Les Cubains ayant pu remplir toutes les conditions pour se rendre dans leur pays d’origine, en plus de devoir limiter leur séjour à deux semaines, ne devaient pas dépenser plus de 50 dollars par jour sur place.
 
21.  Les citoyens ou résidants étasuniens peuvent envoyer une aide financière à leur famille restée au pays, sans limite de montant, sauf les Cubains qui ne pouvaient pas envoyer plus de 100 dollars par mois entre 2004 et 2009.
 
22.  Néanmoins, si un Cubain de Floride souhaitait envoyer de l’argent à sa mère – membre direct de la famille selon la nouvelle définition – qui vivait à La Havane, cela devenait impossible si celle-ci militait au sein du Parti communiste.
 
23.  En 2006, la Commission d’assistance à une Cuba libre a adopté un nouveau rapport accroissant les restrictions contre Cuba.
 
24.  Dans le but de limiter la coopération médicale cubaine avec le reste du Monde, les Etats-Unis interdisent toute exportation d’appareils médicaux à des pays tiers « destinés à être utilisés dans des programmes à grande échelle [pour] des patients étrangers », alors que la majeure partie de la technologie médicale mondiale est d’origine étasunienne.
 
25.  En raison de l’application extraterritoriale des sanctions économiques, un fabriquant d’automobiles japonais, allemand, coréen ou autre, qui souhaiterait commercialiser ses produits sur le marché étasunien, doit démontrer au Département du Trésor que ses voitures ne contiennent pas un gramme de nickel cubain.
 
26.  De la même manière, un pâtissier français qui désirerait investir le premier marché économique mondial doit prouver à cette même entité que sa production ne contient pas un gramme de sucre cubain.
 
27.  Ainsi, le caractère extraterritorial des sanctions limite fortement le commerce international de Cuba avec le reste du monde.
 
28.  Parfois, l’application de ces sanctions prend une tournure moins rationnelle. Ainsi, tout touriste étasunien qui consommerait un cigare cubain ou un verre de rhum Havana Club lors d’un voyage à l’étranger, en France, au Brésil ou au Japon, risque une amende d’un million de dollars et dix années de prison.
 
29.  Le Département du Trésor est clair à ce sujet : « On se demande souvent si les citoyens américains peuvent légalement acquérir des biens cubains, y compris du tabac ou des boissons alcoolisées, dans un pays tiers pour leur consommation personnelle en dehors des Etats-Unis. La réponse est non ».
 
30.  De la même manière, un Cubain vivant en France ne peut théoriquement pas manger un hamburger à Mc Donald’s.
 
31.  Les sanctions économiques ont un impact dramatique dans le domaine de la santé. En effet, près de 80% des brevets déposés dans le secteur médical sont du fait des multinationales pharmaceutiques étasuniennes et de leurs filiales, et Cuba ne peut pas y avoir accès. Le Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies souligne que « les restrictions imposées par l’embargo ont contribué à priver Cuba d’un accès vital aux médicaments, aux nouvelles technologies médicales et scientifiques ».
 
32.  Le 3 février 2006, une délégation de seize fonctionnaires cubains, réunie avec un groupe de chefs d’entreprise étasuniens, a été expulsée de l’hôtel Sheraton María Isabel de la capitale mexicaine, en violation de la loi mexicaine qui interdit tout type de discrimination en raison de l’origine ou de la race.
 
33.  En 2006, l’entreprise japonaise Nikon a refusé de remettre le premier prix – un appareil photographique – à Raysel Sosa Rojas, un jeune garçon de 13 ans souffrant d’hémophilie héréditaire incurable qui avait remporté le XVe concours international de dessin d’enfant du Programme des Nations unies pour l’environnement. La multinationale nippone a expliqué que l’appareil numérique ne pouvait être remis au jeune Cubain car il contenait des composants étasuniens.
 
34.  En 2007, la banque autrichienne Bawag, rachetée par un fond étasunien, a fermé tous les comptes tenus par près d’une centaine de clients d’origine cubaine résidant dans la république alpine, appliquant ainsi de manière extraterritoriale la législation étasunienne dans un pays tiers.
 
35.  En 2007, la banque Barclays a ordonné à ses filiales de Londres de fermer les comptes de deux entreprises cubaines : Havana International Bank et Cubanacán, suite aux pressions exercées par le Bureau de contrôle des avoirs étrangers (Office of Foreign Assets Control, OFAC) du Département du Trésor.
 
36.  En juillet 2007, la compagnie aérienne espagnole Hola Airlines, qui disposait d’un contrat avec le gouvernement cubain pour transporter les patients atteints de maladies oculaires dans le cadre de l’Opération Milagro, a dû mettre un terme à ses relations avec Cuba. En effet, lorsqu’elle a sollicité le fabricant étasunien Boeing pour effectuer des réparations sur un appareil, ce dernier a exigé comme condition préalable que Hola Airlines rompe ses relations avec l’île des Caraïbes, précisant que la directive émanait du gouvernement des États-Unis.
 
37.  Le 16 décembre 2009, le Crédit Suisse a reçu une amende de 536 millions de dollars de la part du Département du Trésor pour avoir effectué des transactions financières en dollars avec Cuba.
 
38.  En juin 2012, la Banque néerlandaise ING s’est vue infliger la plus importante sanction jamais dictée depuis le début de l’état de siège économique contre Cuba. Le Bureau de contrôle des biens étrangers (OFAC) du Département du Trésor a sanctionné l’institution financière d’une amende de 619 millions de dollars pour avoir effectué, entre autres, des transactions en dollars avec Cuba, à travers le système financier étasunien.
 
39.  Les touristes étasuniens peuvent se rendre en voyage en Chine, principal rival économique et politique des Etats-Unis, au Vietnam, pays contre lequel Washington a été plus de quinze ans en guerre, ou en Corée du Nord, qui possède l’arme nucléaire et qui menace d’en faire usage, mais pas à Cuba qui, dans son histoire, n’a jamais attaqué les Etats-Unis.
 
40.  Tout citoyen étasunien qui violerait cette interdiction risque une peine pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison et 1 million de dollars d’amende.
 
41.  Suite aux sollicitations de Max Baucus, sénateur du Montana, le Département du Trésor a informé avoir réalisé, entre 1990 et 2004, quatre-vingt treize investigations en rapport avec le terrorisme international. Dans le même temps, il en a effectué 10 683 « pour empêcher les Nord-américains d’exercer leur droit de voyager à Cuba ».
 
42.  Dans un rapport, le Bureau de responsabilité gouvernementale des États-Unis (United States Government Accountability Office – GAO) note que les services douaniers (Customs and Border Protection – CBP) de Miami ont réalisé des inspections « secondaires » sur 20% des passagers en provenance de Cuba afin de vérifier que ces derniers n’importaient pas de cigares, de l’alcool ou des produits pharmaceutiques de l’île. En revanche, la moyenne a été de 3% seulement pour les autres voyageurs. Selon le GAO, cette focalisation sur Cuba « réduit l’aptitude des services douaniers à mener sa mission qui consiste à empêcher les terroristes, les criminels et les autres étrangers indésirables d’entrer dans le pays ».
 
43.  Les anciens présidents James Carter et William Clinton ont exprimé à plusieurs reprises leur opposition à la politique de Washington. « Je n’ai eu de cesse de demander à la fois publiquement et en privé la fin de notre blocus économique contre le peuple cubain, la levée toutes les restrictions financières, commerciales et de voyage », a déclaré Carter après son second voyage à Cuba en mars 2011. Pour Clinton, la politique de sanctions « absurde » s’est soldée par un « échec total ».
 
44.  La Chambre de commerce des États-Unis, représentant le monde des affaires et les plus importantes multinationales du pays, a également fait part de son opposition au maintien des sanctions économiques.
 
45.  Le New York Times a condamné « un anachronisme de la guerre froide ».
 
46.  Le Washington Post, pourtant d’obédience conservatrice, se montre le plus virulent à l’égard de la politique cubaine de Washington : « La politique des Etats-Unis à l’égard de Cuba est un échec […]. Rien n’a changé, excepté le fait que notre embargo nous rend plus ridicule et impuissant que jamais ».
 
47.  L’opinion publique étasunienne est également majoritairement favorable à une normalisation des relations entre Washington et La Havane. Selon un sondage réalisé par CNN le 10 avril 2009, 64% des citoyens étasuniens s’opposent aux sanctions économiques contre Cuba.
 
48.  Selon l’entreprise Orbitz Worldwide, l’une des deux plus importantes agences de voyages sur Internet, 67% des habitants des États-Unis souhaitent se rendre en vacances à Cuba et 72% pensent que « le tourisme à Cuba aurait un impact positif sur la vie quotidienne du peuple cubain ».
 
49.  Plus de 70% des Cubains sont nés sous cet état de siège économique.
 
50.  En 2012, lors de la réunion annuelle de l’Assemblée générale des Nations unies, 188 pays sur 192 ont condamné pour la 21ème fois consécutive les sanctions économiques imposées à Cuba.
 
Pour approfondir le sujet :
-Salim Lamrani, État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011.
-Salim Lamrani, The Economic War against Cuba, New York, Monthly Review Press, 2013.
 
Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris Sorbonne-Paris IV, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de la Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.
Son dernier ouvrage s’intitule État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011 (prologue de Wayne S. Smith et préface de Paul Estrade).
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PARTI COMMUNISTE DU BENIN (P.C.B)
01 B.P. 2582 Recette Principale Cotonou (Rép. du Bénin)
Tél. :21 30 03 22/97 98 35 65 – Site : www.la-flamme.org DECLARATION DU BUREAU POLITIQUE
A PROPOS DES RÈCENTS MOUVEMENTS ÈTUDIANTS
Les récents mouvements de 20 mai sur le campus de Parakou, activement soutenus par les campus de Calavi, Porto-Novo, Aplahoué, a suscité de la part des autorités du pouvoir décrépit de Boni Yayi ainsi que de certains journalistes de violentes attaques et condamnations des étudiants. Le Recteur de l’Université de Parakou, le sieur Barthélémy Biao était aux avant postes pour crier au vandalisme et à la casse de la part des étudiants. Le ministre de l’enseignement supérieur, François Abiola reprend évidemment le même cri et exigera plus tard des excuses publiques de la part des organisations estudiantines. Léon Bio Bigou, secrétaire général de l’université d’Abomey- Calavi condamnera le mouvement de solidarité des étudiants d’Abomey-Calavi envers leurs collègues de Parakou. Il ira jusqu’à dire que l’université de Parakou n’étant pas une section de celle de Calavi, les étudiants de Calavi n’ont pas de raison de marquer par des grèves leur solidarité envers leurs collègues de Parakou. Et ceci, de la part d’un universitaire sensé être un humaniste universaliste et qui par surcroît dans notre pays pérore à tout propos au sujet de l’unité nationale.
Le cri de haine de tous ces hauts-bourgeois contre les étudiants est repris par les journalistes au service de la réaction. Sur les chaines de télévision et de radio, on met en exergue le vandalisme, les casses ; on crie à l’anarchie ; mais on tait ou on occulte la chronologie des faits ; on tait les fusillades à balles éelles sur les étudiants ; on ridiculise les exigences légitimes des étudiants présentés comme des fous qui sans raison se seraient mis à casser.
La violence de ces attaques contre la jeunesse et qui couvre les assassins qui ont donné l’ordre de tirer à balles réelles sur des manifestants a poussé le Parti Communiste du Bénin à entreprendre des enquêtes afin de restituer la chronologie des faits, de définir ainsi logiquement les causes et effets, de situer les responsabilités pour des conclusions.
Voici la chronologie des faits : Depuis le vendredi 17 mai 2013, les étudiants de Parakou manifestaient pour : la qualité et la quantité des prestations du Centre des œuvres universitaires au niveau de la restauration, le contrôle des vivres et des services des transports ; le payement des bourses et secours universitaires ainsi que la réfection des bâtiments et les moustiquaires aux étudiants résidents etc..... Le silence des autorités a poussé les étudiants à bloquer le restaurant et faire manger gratuitement leurs camarades. Par la suite les étudiants ont adressé aux autorités une motion de grève pour le lundi 20 mai 2013. Mais, la veille du mouvement, Armand Natta, directeur du Centre des Œuvres Universitaires et Sociales de Parakou (COUS/P) avec Yaya Aboubacar, DPP du ministère de l’enseignement supérieur tentent de rencontrer Roger Gnarigo, président de l’UNEUP (Union Nationale des Etudiants de l’Université de Parakou). Ils invitent une première fois Roger Gnarigo dans un bar « Le moment», mais ce dernier décline leur offre. Invité une seconde fois, Gnarigo leur donne rendez- vous sur le campus en leur précisant que les affaires des étudiants ne se règlent pas dans un bar mais plutôt sur les lieux de travail des étudiants. Mais au lieu de la négociation attendue, c’est la police qui est débarquée sur le campus, appréhende le responsable étudiant Roger Gnarigo et le bastonne devant ses camarades. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Révoltés, les étudiants ont riposté à la police et ont déversé leur colère sur les symboles et attributs des autorités de l’Université de Parakou, véhicules, bureaux. La police sous les ordres du préfetAliYérimaetdumaireSouléAllagbé aalorsenvahil’université.Elleatirésanspitiéetàballesréellessur les étudiants. Cinq étudiants au moins ont été atteints dont deux gravement. De nombreux étudiants ont été arrêtés. Les jours suivants, les étudiants ont poursuivi les protestations dans la ville de Parakou contre la violation flagrante des franchises universitaires, contre la répression policière et pour exiger la libération de leurs camarades arrêtés (plus d’une vingtaine).
Aussitôt l’information de la répression du mouvement étudiant à Parakou reçue, les étudiants de l’Université d’Abomey-Calavi, à l’appel de l’UNSEB ont déclenché des actions de soutien à leurs collègues. Ainsi les cours et examens sur les campus d’Abomey-Calavi, de Porto-Novo, d’Aplahoué, de Cotonou-Gbégamey ont été arrêtés ou perturbés dans la journée du mardi 21 mai. Les autorités ont fait envahir les campus par la police.
A Parakou, la pression et le bon droit des étudiants ont permis la libération de tous les étudiants arrêtés à l’exception de Roger Gnarigo, alors que manifestement il ne pouvait avoir participé aux actes intervenus après son arrestation.
Quelles observations suggèrent ces faits ?
1- L’origine et la source des événements, c’est la répression brutale et humiliante qui est opposée aux étudiants avec des bastonnades et arrestations de l’un de leurs responsables. Et pour tout être humain ayant quelque empathie et dignité, quelque sensibilité, on ne peut laisser emporter sans réagir un collègue et encore son responsable arrêté de façon illégale (car en violation des franchises universitaires) et torturé devant lui. Les étudiants ne sont donc atteints d’aucune folie incendiaire, mais ont riposté en légitime défense face à des provocations répétées des autorités rectorales et des œuvres universitaires.
Evidemment des «sages» auraient voulu que les étudiants assistent passifs, murmurent au mieux mais restent calmes et laissent, lâches et couards, emporter un de leurs camarades. C’est ainsi que nos « sages » pensent former une relève de qualité avec des hommes amorphes, incapables de s’indigner, de s’émouvoir, de s’enthousiasmer et de se passionner. Oui, il y a un temps ou de tels sages qualifiaient même de violence, la seule élevation du ton de la voix!
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2- Les autorités taisent soigneusement les fusillades à balles réelles sur des étudiants. Au bilan des dégâts, ils n’insistent que sur « les véhicules calcinés, les bureaux saccagés, les cantines vandalisées » et sans jamais en donner le nombre. Mais rien sur les tirs à balles réelles, donc des actes d’assassinat de masse d’étudiants. Les journalistes à leur solde parlent du prix des voitures, des bureaux, des cantines endommagés. Mais de la valeur incommensurable de la vie humaine que l’on a voulu consciemment ôter aux étudiants, pas du tout. Qui a donné l’ordre criminel de tirer à balles réelles sur des jeunes manifestants ? on ne veut surtout pas poser la question parce que l’on se doute bien que la réponse implique le Président-ministre de la défense, Boni Yayi.
3- Les défenseurs de l’acte criminel de masse contre les étudiants mettent en avant la destruction du patrimoine commun. Mais alors que disent-ils des autorités qui pillent tous les jours et à leur profit le patrimoine commun ? Ce n’est pas quelques véhicules, bureaux et cabines que pillent les hommes au pouvoir, mais l’équivalent de la valeur de centaines, voire de milliers de véhicules, bureaux et cabines. Rien que les dernières affaires impliquant des Directeurs généraux nommés et protégés par Boni Yayi, le président ministre de la défense, affaire SONACOP révélée par le syndicat des travailleurs, affaire CNSS révélée par les représentants du patronat et des travailleurs au sein du Conseil d’administration, se chiffrent en des dizaines de milliards de francs cfa. Les vrais vandales du patrimoine public, c’est le pouvoir ; les casseurs du trésor et de la vie des citoyens, c’est lui. Et si l’on veut chercher la «racaille» dont il faut débarrasser le pays, c’est ce niveau qu’il faut cibler et viser.
4- Les journalistes à ordre taisent soigneusement que le prédécesseur de l’actuel DCOUS/P avait été démasqué comme pilleur, détourneur des bourses et secours et chassé par ces étudiants avant d’être remplacé sans jugement par celui-ci qui pose les pas dans les empreintes laissées par son prédécesseur. Les étudiants sont donc à bonne école ; dans leurs dernières actions, en riposte à l’arbitraire, ils ont visé les symboles et attributs des oppresseurs ; en dénonçant les actes crapuleux de crimes économiques et en chassant les auteurs de ces actes, ils envoient un signal fort d’avertissement à tous les pilleurs tapis au sommet de l’Etat ; c’est pourquoi on les a réprimés sans pitié et avec une barbarie d’un autre âge. Mais ils se font des muscles pour demain.
5- Le Parti communiste en vient donc à conclure que les cris de haine, de dénigrement et de condamnation du mouvement récent des étudiants par le pouvoir et les journalistes à sa solde ont pour objectif de freiner l’élan salvateur de la jeunesse qui ose enfin se battre contre l’inacceptable arrestation et bastonnade de leur responsable, l’inacceptable violation quotidienne des franchises universitaires, l’inacceptable répression policière, l’inacceptable condition miséreuse d’étude et de vie à eux faite sur les campus, l’inacceptable pillage des ressources publiques par les autorités corrompues.
6- Hier, tous ceux qui vivent amèrement dans leur chair la descente de notre pays dans les enfers par suite de l’écrasement quotidien du peuple par le pouvoir tyrannique de Yayi attendaient de la jeunesse, de leur jeunesse qu’elle « coure, vole et nous venge. ». Ils attendaient que leur jeunesse puisse, à l’instar de leurs aînés oser rejeter les plats de haricots pourris de charançons à eux servis, s’insurger contre l’incurie d’un professeur carrent, se soulever contre une réforme bâtarde de l’enseignement, prendre résolument le parti du paysan pauvre contre les brimades des autorités locales, solidariser avec le travailleur salarié en grève, manifester dans la rue contre l’assassinat d’un dirigeant révolutionnaire étranger. Ils souhaitaient que leur jeunesse ose, à l’instar de leurs aînés sous le régime barbare de Kérékou-PRPB, défier la répression policière, soit le fer de lance et fournisse les bataillons pour le renversement du nouvel autocrate, Boni Yayi ; bref que la jeunesse nous fasse vivre, à l’instar de la jeunesse tunisienne et égyptienne, la Révolution pour le recouvrement de notre dignité bafouée et perdue.
7- Qu’une révolution soit nécessaire pour sauver notre pays, seuls ceux qui vivent et s’engraissent du système actuel de prédation au détriment du peuple peuvent le nier. Le pouvoir de Boni Yayi s’est assujetti personellement tous les organes de pouvoir: Il gère sans égards aux lois qu’il viole sans retenue.L’horizon est bouché et l’avenir hypothéqué. Le salut dès lors ne peut venir que du peuple lui-même, directement de son énergie propre afin de rétablir sa dignité et sa souveraineté. Et lorsque la situation atteint un tel degré de gravité, le peuple doit compter sur sa couche juvénile, celle qui est et représente l’avenir, pour dégager l’horizon en dégageant du pouvoir l’autocrate malfaisant qui fait écran et obstacle.
8- Quiconque souhaite sincèrement et conséquemment la fin du calvaire et de la honte que nous fait subir quotidiennement le pouvoir de Boni Yayi ne peut manquer de soutenir les étudiants, de s’écrier : « enfin ils osent ! ». Ceux-là, comprenant qu’il n’y a pas de révolution sans «casse», œuvreront pour qu’il y ait le moins de casse possible, pour que la Révolution soit la moins douloureuse possible. Mais jamais, ils ne prendront les bourreaux provocateurs pour des victimes. Au contraire ! Ils dénonceront le bourreau, le président ministre de la défense. C’est pourquoi le Parti Communiste appelle tous les démocrates, tous ceux qui veulent d’un Bénin libre, digne, fier et probe à soutenir les étudiants et à combattre les autorités ainsi que les journalistes menteurs et falsificateurs à leur ordre, à exiger le jugement et le châtiment des autorités qui ont ordonné de tirer à balles réelles sur des éléments du peuple.
9- Quant aux jeunes, étudiants, le Parti Communiste vous dit : bravo ! Vous avez montré que vous savez vous indigner devant l’arbitraire ; mieux, que vous savez riposter contre l’inacceptable. Par la solidarité agissante qui s’est instantanément manifestée entre étudiants sur toute l’étendue du territoire national, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, vous montrez que vous avez conscience de la communauté de votre sort. Vous donnez l’exemple d’une unité populaire dans le combat contre un ennemi commun au désespoir des régionalistes fieffés de tout
VIVE LA JEUNESSE COMBATTANTE DU BENIN ! Cotonou, le 31 mai 2013
acabit Continuez vos combats contre les mauvaises conditions de vie et d’études. Continuez résolument et avec détermination le rejet de l’inacceptable partout où il se manifeste. Perfectionnez vos organisations de lutte. Méprisez royalement les attaques absurdes des falsificateurs à la solde d’un pouvoir en désarroi et en décrépitude. Sachez que la vérité et l’avenir sont de votre côté, que la vérité éclatera et l’avenir s’éclaircira avec le triomphe de la révolution !
Le Bureau Politique du PCB
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Deuxième partie :  LES RAPPORTS DE PRODUCTION DANS LA GRANDE PROPRIÉTÉ FONCIÈRE
1— La chaîne des rapports économiques dans les campagnes haïtiennes
Pour plus de commodité dans l'analyse et sans changer la nature du phénomène observé, nous avons étudié les rapports du capitalisme marchand avec la propriété parcellaire. Nous avons analysé les relations simples d'une unité de production — la propriété parcellaire — avec le capitalisme marchand. Nous pouvons introduire maintenant la grande propriété foncière dans notre analyse.
Le capitalisme marchand, l'économie marchande simple, c'est le capital en fonction dans la sphère de la circulation des marchandises. Cela permet de dire que le capitalisme marchand, c'est le système capitaliste à l'état embryonnaire. Si tout capital est parasitaire par essence, le capital marchand l'est sans détours. Lé-nine, suivant en cela l'exemple de Marx, l'assimile au capital usuraire et le caractérise ainsi: "Les formes inférieures et les pires qui soient du capital, le capital commercial et le capital usuraire". (Oeuvres Complètes, tome 4, p. 68).
Avec le capitalisme marchand, le capital n'a pas encore envahi tous les secteurs de la vie sociale; le domaine de la production lui reste étranger. Le capital n'a pas encore pénétré dans la production qui reste confiée à des producteurs autonomes et iso
lés. "Le développement prépondérant et autonome du capital comme capital marchand signifierait donc le développement du capital sur la base d'une forme sociale de production indépendante de lui et qui lui resterait étrangère. Le développement Indépendant du capital marchand est donc inversement proportionnel au développement économique général de la société". (Le Capital, Tome VII, p. 336).
Le capitalisme marchand n'abolit pas les autres liens entre les hommes dans le secteur de la production des biens. Au contraire, le capitalisme marchand implique l'existence d'autres rapports dans la production immédiate des biens. Puisque le capital ne s'est pas assujetti la production, c'est que la production se déroule dans des conditions autres que celles du système capitaliste. Nous pouvons le constater dans notre pays. Dans la société haïtienne, on est en présence d'une chaîne de plusieurs types de rapports de production qualitativement différents. A l'image d'un type unique de rapports dans toute la vie économique haïtienne, il faut substituer celle d'une chaîne de rapports différents mais formant un tout organiquement liés entre eux.
Ainsi, les rapports du capitalisme marchand dans la circulation des marchandises s'accompagnent de la dépendance semi-féodale du petit paysan parcellaire dans la sphère de production des biens. De même, des rapports semi-féodaux opposent le producteur au propriétaire foncier sur la plantation précapitaliste.
Dans les premiers temps du capitalisme mondial, le capital marchand va coexister exclusivement en Haïti avec la propriété parcellaire paysanne et la plantation semi-féodale. En conséquence, le capital va se cantonner dans notre pays dans la sphère de la circulation des marchandises et se tenir à l'écart de la production agricole proprement dite. Le Capital ne s'investit pas dans la grande propriété foncière: c'est ce qui permet de dire que les plantations reliées aux rapports économiques du capitalisme marchand sont des plantations pré-capitalistes.
Mais au stade final du capitalisme mondial, au stade de l'impérialisme qui a commencé dès la fin du siècle dernier et qui est partiellement caractérisé par l'introduction des capitaux étrangers dans l'agriculture des pays dépendants, on assiste à certaines
transformations des rapports de production dans les campagnes. Il nous faut indiquer dans quelles conditions ces transformations se sont opérées chez nous.
2— L'action en Haïti du capitalisme à son stade final
Dans les premières phases de son développement, le capitalisme mondial a été un capitalisme de libre-concurrence. Et les relations qui étaient nouées entre les pays industrialisés et ceux qui ne l'étaient pas, étaient principalement des relations commerciales: les colonies ou semi-colonies exportaient à vil prix des matières premières vers les pays du capitalisme évolué en échange de produits manufacturés. C'était là l'essentiel du Pacte colonial.
Selon le statut politique des pays dépendants, la structure interne de la propriété foncière empruntait des formes variées. Mais, de toute manière, le capitalisme marchand se superposait aux structures internes de la propriété foncière pour faire la liaison entre les productions coloniales et le marché des métropoles. En prenant appui sur les rapports du capitalisme marchand, un certain type de grande propriété foncière — la plantation pré-capitaliste ou semi-féodale — a coexisté en Haïti pendant une longue période après 1804, d'une manière exclusive, avec la propriété parcellaire paysanne.
Mais, à partir de la fin du XIXe siècle, la politique coloniale des pays capitalistes change fondamentalement. "L'exportation des capitaux, à la différence de l'exportation des marchandises, acquiert une importance particulière". (Lénine, L'impérialisme, p. 103). Les Etats-Unis considèrent désormais notre continent comme leur chasse gardée, dans la lutte entre les trusts internationaux monopolistes.
Sa politique impérialiste culmine avec l'occupation de notre territoire en 1915 et l'essai de destruction de nos droits juridiques d'Etat souverain. L'occupant réaménage à sa convenance nos institutions pour permettre la libre expansion du capital financier dans notre pays: le droit de propriété, jusque là discuté aux compagnies étrangères, leur est accordée sans limite et la déposses
sion des paysans organisée à leur profit(Voir Union Nationaliste. Dépossession. Port-au-Prince, 1930). L'introduction du capital financier international aura une influence sur la structure économique du pays et au sein des campagnes.
Tout d'abord, il faut se demander pourquoi les capitaux étrangers se sont investis dans notre pays. La réponse est claire: ces capitaux étaient à la recherche du profit maximum; à l'époque de l'impérialisme, les compagnies monopolistes ne se satisfont plus du profit moyen mais du profit maximum qui dépasse le profit moyen de tout le sur-profit réalisé en particulier par la sur-exploitation des pays opprimés. "Tant que le capitalisme reste le capitalisme, dit Lénine, l'excédent de capitaux est consacré non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné — car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes — mais à augmenter ces profits par l'exportation de capitaux à l'étranger, dans les pays arriérés. Là, les profits sont habituellement élevés, car les capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement minime, les salaires bas, les matières premières à bon marché". (Lénine. L'Impérialisme ... p. 72).
C'est à la fin du XIXe siècle et surtout au début du XXe qu'on peut retrouver les premières manifestations systématiques de l'impérialisme étranger en Haïti. "Depuis 1901, une société belge' exploite, sous le nom de Plantation d'Haïti, plus de 300 hectares plantés en cacao, hévéas et vanille, dans la région de Port Margot et de Bayeux; une autre compagnie se livre à la culture intensive des ananas dans les environs du Cap". (Paul Moral — Le paysan haïtien. Paris 1961, p. 61).
Il faut aussi citer, toujours d'après la même source, les premières manifestations du capital nord américain dans le pays. En 1906, une compagnie impérialiste américaine obtient une concession pour la construction de trois voies ferrées. "C'est la première intervention caractérisée du capital nord-américain" dit Moral (p. 62). En 1910, intervient un nouveau contrat mais cette fois-ci jumelé. La compagnie impérialiste obtient en même temps que la concession des voies ferrées l'affermage à un prix dérisoire d'une portion du territoire national pour y installer des plantations bananières. (Moral, p. 62).
Le capitalisme étranger va bouleverser les rapports économiques dans les campagnes haïtiennes. Il va tendre à y établir des rapports de production capitalistes. "Les exportations de capitaux influent, en l'accélérant puissamment, sur le développement du capitalisme dans les pays où elles sont dirigées. Si donc ces exportations sont susceptibles d'amener un certain arrêt dans le développement des pays exportateurs, ce ne peut être qu'au prix du développement en largeur et en profondeur du capitalisme dans le monde entier". (Lénine — L'Impérialisme,... p. 74).
Cependant, même à l'époque de l'impérialisme, le capital étranger n'a pas conquis toute l'agriculture haïtienne ni suscité des transformations sur tout le territoire. A côté de la grande culture capitaliste, subsistent d'autres formes d'exploitation agricole. Les deux âges de la grande propriété foncière existent: la plantation pré-capitaliste ou semi-féodale et la grande culture capitaliste. Nous allons maintenant en indiquer les caractères distinctifs.
3— La grande propriété foncière pré-capitaliste ou semi-féodale
La grande propriété foncière pré-capitaliste met en présence deux groupes d'individus, deux classes d'hommes: les propriétaires fonciers et les paysans. Les propriétaires fonciers ne fournissent aucun travail productif. La rente foncière leur est payée par le prélèvement qu'ils opèrent sur le produit du travail des producteurs. En vertu de quels droits opèrent-ils ce prélèvement ? La réponse est claire: en vertu du monopole de la terre qu'ils détiennent. La terre étant la condition indispensable de la production, la force de travail ne peut s'exercer qu'en obtenant le droit d'accéder à la terre. Dans un régime social et économique donné, la rente foncière est payée au propriétaire pour le droit d'utiliser le sol dont il a fait sa propriété.
Les producteurs travaillent le sol. On verra par la suite selon quel régime juridique. Le produit total de leur travail peut se "diviser en deux parts: le produit nécessaire et la plus-value. Le produit nécessaire est la partie du produit total qui doit servir à la reconstitution de la force de travail. La plus-value, c'est le gain i uit dont s'approprie en partie le propriétaire en prélevant la rente foncière.
4— Les formes de la rente foncière pré-capitaliste
La rente foncière est prélevée par le propriétaire selon trois formes. Ces régimes correspondent aux trois types de rente historiquement observés: la rente-travail, la rente-produit, la rente-argent.
La rente-travail : Dans le système du faire-valoir direct, le propriétaire gère sa propriété à son compte et à son risque. Comment se procure-t-il la main-d'oeuvre nécessaire à la mise en valeur de sa terre ? Par l'attribution de parcelles aux paysans. La propriété foncière est ainsi divisée en deux parties: les terres du propriétaire foncier dont le produit lui appartiendra et les terres paysannes que le "gérant" cultive pour entretenir sa force de travail. Les terres paysannes, les parcelles constituent la version à peine modernisée des places à vivres qui existaient dans l'ancien système esclavagiste. Le propriétaire foncier reste propriétaire en titre des parcelles concédées. Le producteur, le travailleur en est simplement possesseur à titre précaire. Le possesseur des lots fournit au propriétaire des prestations de travail en compensation des parcelles concédées. Le paysan paie au propriétaire foncier une rente sous forme de prestations de travail. C'est la rente-travail. Il crève les yeux que la rente-travail est une forme pure et simple de travail forcé. Dans ce système semi-féodal, le propriétaire foncier a résolu à sa manière le problème de la main-d'oeuvre pour sa plantation: il a assuré à sa propriété des travailleurs en les dotant de parcelles de terre.
Marx a fait remarquer que, dans ce cas, le sur-travail se distingue territorialement du travail nécessaire. Quand le producteur travaille sur ses places à vivres, il accomplit le travail nécessaire à la reproduction de sa force de travail. Quand il travaille sur le domaine de son maître, il accomplit du sur-travail dont le produit sera accaparé par le propriétaire foncier. "La rente consiste dans l'appropriation directe par le propriétaire de cette dépense excédentaire de force de travail; car le producteur immédiat ne lui livre pas d'autre rente". (Lénine, Dév. Cap. p. 173).
Ce système s'accommode du démembrement de la propriété foncière: il y a autant de gérants que d'emplacements distincts. Mais il est très peu répandu en Haïti. Il a pourtant été observé lors d'une enquête réalisée sous les auspices de l'UNESCO dans le pays.
"Quelques riches cultivateurs placent sur leurs propriétés éloignées un gérant qui doit veiller à l'entretien de celles-ci et s'acquitter de quelques travaux légers. Pour sa peine, le gérant peut cultiver un lopin de terre à son profit et a droit à un pourcentage qui varie d'un cinquième à un dixième sur la récolte qu'il obtient des terres qu'il travaille lui-même ou donne en métayage. Il peut aussi disposer de quelques régimes de bananes ou de fruits d'un certain nombre d'arbres. Si son maître est riche, le gérant reçoit un petit salaire en argent. Parfois sa situation se rapproche de celle d'un métayer. Il y a très peu de gérants dans la région de Marbial.
Le gérant ne doit pas être confondu avec le gardien qui est généralement un pauvre hère à qui l'on permet de bâtir une hutte sur une propriété et qui en échange de cette tolérance veille à ce que les récoltes ne soient pas volées ou à ce que les animaux ne les ravagent pas". L'homme et la terre dans la vallée de Marbial (Haïti) par Alfred Métraux. Paris, 1951, p. 15).
Comme l'exemple précédent permet de le voir, la rente-tra-ail n'existe pas forcément à l'état pur. Elle est sinon en voie de disparition, du moins en voie de transformation; on y retrouve les caractéristiques qui en font un régime transitoire vers le .étayage, vers la rente-produit.
La rente-produit : Le métayage est largement pratiqué en 'aïti et connu sous le nom de système de de-moitié, dès les pre-iers temps de l'indépendance. Comment le définit-on ? "Le mé-iyage est le régime qui consiste, pour un propriétaire, à confier sa terre à un exploitant avec qui il partage la récolte. Dans ce système, il n'y a donc pas de rémunération fixe, mais simplement indication d'un taux de partage". (Maurice Bouvier-Ajam. -Richesse et misère du monde, p. 264-265).
En Haïti, le domaine est divisé en parcelles attribuées à des métayers qui doivent livrer en général la moitié de la récolte, d'où le nom de de-moitié. Le problème de savoir quelle proportion de la récolte est livrée au propriétaire foncier importe d'ailleurs peu en ce moment. De toute manière et en toute circonstance, les livraisons constituent une rente versée sous forme de produits, une rente-produit. Le montant faible ou élevé de la rente ne change en rien sa nature. La rente-produit payée au propriétaire foncier constitue le sur-produit ou le produit du sur-travail du producteur. Dans un régime social et économique donné, c'est le monopole de la terre détenu par les propriétaires fonciers qui leur donne le droit d'accaparer une partie de la récolte du paysan producteur.
On peut aussi observer des cas en Haïti où la rente-produit est versée sous forme de redevances fixes. Le propriétaire foncier ne participe plus aux risques de l'exploitation agricole et le producteur s'engage à lui livrer, quel que soit le niveau de la récolte, un montant de produits préalablement fixés. Cette situation fait déjà du producteur un véritable fermier.
La rente-argent : Dans certains cas, la rente-produit se transforme en rente-argent. Le passage de la rente-produit à la rente-argent ne marque pas une évolution vers des rapports capitalistes de production. La terre continue d'être la condition primordiale de la production agricole en l'absence de tout investissement productif. Les rapports entre le propriétaire et le fermier continuent à s'accompagner de la dépendance personnelle de ce dernier même si elle tend à s'atténuer. La transition s'amorce péniblement vers le régime capitaliste mais les caractères semi-féodaux de ce mode de production restent encore prédominants. Peu de chose a changé, si ce n'est la conversion des produits en valeur monétaire.
5— Les bases matérielles du système semi-féodal ; sur la plantation pré-capitaliste
Quelles que soient les formes particulières d'exploitation sur la grande propriété foncière pré-capitaliste, la base matérielle est constituée par le monopole de la terre et l'attribution discrétionnaire de parcelles par le propriétaire. Le paysan sans terre, c'est un paria. Le besoin de terres est si pressant et les moyens de satisfaire ce besoin si limités, que l'attribution de lots constitue un moyen de pression qui conduit le paysan à une quasi-servitude. La concession de parcelles est une chaîne qui lie le paysan à son maître, le propriétaire foncier.
La plantation constitue une sorte de cellule sociale au sein de laquelle le paysan se croit protégé contre des forces sociales qui lui sont toujours néfastes. Le propriétaire foncier, c'est le protecteur du paysan vis-à-vis de ce monstre que le paysan nomme l'Etat et qui se manifeste dans sa vie, sous les formes concrètes et redoutables du gendarme, du collecteur d'impôts, des hommes de loi en général. Le paysan se croit d'autant plus protégé que le propriétaire foncier participe toujours de près ou de loin à cette puissance étatique.
En dehors de la plantation, le paysan n'a d'autres issues que vers la ville marchande et ses sinistres aventures. Là, il est destiné au chômage, ou aux travaux domestiques ou de colportage médiocrement rémunérés, pour lesquels l'offre de bras est déjà abondante. La ville, c'est cette fois-ci le contact à découvert avec les gendarmes et la police, avec pour fins dernières la prison, l'hôpital et la morgue. Le paysan ne reste pas sur l'habitation parce qu'il en attend exclusivement la rémunération de sa force de travail : le paysan est attaché à la glèbe parce qu'il doit vivre dans l'orbite de son maître. L'hypothèse ne doit pas être non plus exclue qu'à l'attribution de parcelles s'ajoutent des liens usuraires qui aggravent la dépendance personnelle du paysan à l'égard du propriétaire foncier. 6— La grande culture capitaliste
Avec le système de la grande culture capitaliste, la terre-matière n'est plus la seule et unique condition du travail agricole. Des capitaux sont investis : par exemple pour l'achat des machines et des outils agricoles, pour des améliorations foncières. Désormais, on se trouve en présence de trois catégories économiques (au lieu de deux comme sur la plantation pré-capitaliste) : la terre-matière, la terre-capital, les producteurs ou ouvriers agricoles.
Mais dans les pays coloniaux les rôles des propriétaires fonciers et d'entrepreneurs de cultures tendent à se confondre, ce qui fait naître la catégorie des propriétaires de plantations capitalistes.
Les relations entre le producteur et le chef d'entreprise agricole sont autres que celles existant entre le paysan et le propriétaire foncier pré-capitaliste. Le producteur devient véritablement un ouvrier agricole. Avec l'introduction de la grande culture capitaliste, il y a deux catégories économiques nouvelles dans la société haïtienne : l'ouvrier agricole et les propriétaires fonciers capitalistes. L'ouvrier agricole n'est pas possesseur de ses moyens de travail : le tracteur, propriété de l'employeur, a remplacé la houe. Et même si l'ouvrier agricole possède encore certains moyens de travail rudimentaires (par exemple la machette dans les plantations de canne ou de pite), on peut dire qu'il n'est possesseur que d'une fraction minime des instruments en usage dans la culture capitaliste.
L'ouvrier agricole touche un salaire alors que le paysan payait une rente. Dans la grande culture capitaliste, l'employeur achète la force de travail de l'ouvrier agricole alors que sur la plantation pré-capitaliste, le propriétaire foncier prélevait une rente.
Le système capitaliste n'existe pas à l'état pur en Haïti. On rencontre des rapports de production mitigés. Les rapports entre l'employeur et l'ouvrier agricole ne sont pas exempts quelquefois de survivances semi-féodales. « La vie crée des formes qui rapprochent entre eux, avec une progression remarquable, des systèmes économiques opposés quant à leurs traits fondamentaux. Il devient impossible de dire où finissent les prestations de travail et où commence le capitalisme. » (Dév. Cap. p. 205). On retrouve par exemple dans notre pays des ouvriers agricoles dotés de lots (sur les champs de canne par exemple). A côté de la grande culture capitaliste, sur le même domaine, certaines terres sont réservées aux ouvriers qui deviennent des métayers du propriétaire foncier. La rente semi-féodale se combine avec le salariat de type capitaliste pour former un système social mixte.
La grande culture capitaliste est née dans notre pays comme dans tous les pays dépendants à partir de l'action de l'impérialisme. La formation des grands domaines s'est opérée rarement sans violence et sans dépossession brutale des paysans parcellaires. Les institutions juridiques et la force armée ont été mises au service des compagnies étrangères, pour chasser les paysans de leurs terres. Sous l'influence de l'impérialisme, la grande culture capitaliste a été aussi entreprise par des nationaux. Il existe donc des plantations capitalistes étrangères et haïtiennes.
Les grands domaines des compagnies étrangères se sont constitués selon des méthodes diverses. Dans certains cas, les paysans ont été chassés de leur terre sans que la compagnie prenne la peine de s'en porter acquéreur. Elle est simplement affermataire des parcelles, naturellement à un prix dérisoire. Une telle situation ne doit pas faire illusion. Sans se soucier de prendre le titre juridique de propriétaire, la Compagnie a le monopole de la terre juste le temps d'en épuiser les ressources. En fait, ces compagnies « affermataires » ne font qu'exprimer sans détour le dédain qu'elles ont pour les déserts qu'elles laisseront après leur exploitation abusive. Plus favorisées que les autres propriétaires fonciers, ces compagnies « affermataires » bénéficient de la rente foncière sans avoir consenti au préalable de débours d'argent : le montant dérisoire des redevances qu'elles versent aux paysans dépossédés ampute de peu la véritable rente foncière.
Quelles que soient les modal liés particulières d'établissement des compagnies impérialistes et nous quelque apparence fallacieuse qu'elles se présentent, le résultat est toujours le même : pillage des ressources nationales. En toutes circonstances, les capacités productives du sol sont soustraites à l'économie nationale, sans aucune contre-partie véritable pour la société haïtienne.
Dans un pays qui souffre constamment de disette alimentaire les Compagnies impérialistes ont détruit, avec l'appui de la puissance publique haïtienne, la culture vivrière, les arbres fruitiers, le petit élevage et d'autres cultures marchandes du paysan parcellaire, pour se livrer à la culture extensive de la pitre (Union nationaliste. Dépossession - p. 22 et p. 27, Port-au-Prince, 1930).
Dans une étude faite sur l'alimentation en Haïti, un expert des Nations Unies souligne le fait que des produits indispensables à l'alimentation humaine, comme les protéines végétales et animales, les acides gras sont importés à l'heure actuelle. Les ressources naturelles du pays actuellement exploitées sont donc insuffisantes pour couvrir les besoins alimentaires essentiels de la population. (La faim aux Antilles, Rapport de mission en Haïti, par le Dr. Jacques Crosnier, Juin-Décembre 1961). D'après la même source (p. 35) la moyenne générale de consommation pour la population rurale haïtienne a été estimée à 1.580 calories. Ceci explique les nombreuses maladies carentielles ou générales qui sont observées dans l'immense majorité de la population haïtienne. Sur 650,000 ha. de terres cultivées en Haïti, 30,000 sont consacrés à la pite, et 18,000 ha. sont occupés par les compagnies américaines qui sévissent dans la partie Nord-Est de ee pays. A qui servent les forces productives du travail haïtien ? Aux hommes de ce pays ou aux profiteurs impérialistes ? La malnutrition de la population haïtienne répond éloquemment.
Il existe des témoignages sur le paupérisme des ouvriers agricoles de la Plantation Dauphin : «... Le bilan social de la grande exploitation inspire beaucoup d'amertume. Les agglomérations de Paulette, Phaéton et Dérac comptent une majorité de pauvres hères vivant dans de pitoyables conditions matérielles et morales, à distance respectable du personnel d'encadrement. Le nom de « rescapés » qui est donné aux manoeuvriers les plus misérables, laissés pour compte et subsistant en marge de l'activité de la compagnie qui ne peut que tolérer leur présence assez infamante, rappelle le reflux des paysans frontaliers après lestueries dominicaines de 1937 » (Paul Moral, Le Paysan haïtien, Paris 1961, p. 296).
Le même auteur fait état du témoignage des impérialistes eux-mêmes sur l'étendue de la sur-exploitation et des profits qu'ils réalisent (p. 298) : « Dans la plaine de Fort Liberté, l'entassement de la misère produit, avec les effets de la promiscuité, une impression particulière de dénuement. Selon les confidences de quelques gros entrepreneurs de sisal, le coût de la production — fermage de la terre et surtout salaires — est si peu élevé en Haïti que les cours mondiaux peuvent encore baisser assez sensiblement avant que la production ne cesse d'être rentable ».
De son côté, une enquête réalisée par un service officiel du gouvernement haïtien, le Département du Travail, n'a pas pu s'empêcher de constater les effets de l'usure, de la maladie et du paupérisme parmi la population de la Plantation Dauphin. « A Dérac, cinq prêteurs à intérêt paient patente pour se livrer à leur négoce : le taux d'intérêt, nous assure-t-on, est de 25%, la moyenne de 50%, des intérêts de 80%, 90%, 100% ne sont pas d'exception. Et un grand nombre de travailleurs isolés se plaignent d'être contraints de recevoir ces tragiques « coups de pon-gna » qui plongent leur budget dans un cercle vicieux où ils se débattent dangereusement... Le grand problème est celui de la sous-alimentation. Ces individus sont pour la plupart mal nourris ou le sont insuffisamment. Il en résulte que dans beaucoup de cas, les germes de maladies trouvent un terrain avantageux pour leur développement ». (Revue du Travail, Vol. 11, No. 2, Port-au-Prince, 1er Mai 1952, p. 25 et p. 31).
Misère pour les travailleurs, chômage pour la majorité de la population, qu'en est-il d'un rapport de production où l'homme est ainsi avili, détruit, anéanti ? Comme l'esclavage colonial le fut en son temps, la grande culture capitaliste entreprise au profit des impérialistes, est condamnée par l'histoire.
Les rapports capitalistes constituent un progrès sur les rapports semi-féodaux en ce sens que les impérialistes, directement ou par personnes interposées utilisent des méthodes perfectionnées et plus efficaces dans le pillage des ressources nationales et pour l'exploitation de la force de travail. La plus haute produc
tivité du travail social sert, dans le cadre de la grande culture capitaliste à drainer d'avantage de ressources nationales, humaines et matérielles. La grande culture capitaliste constitue un recul économique, social et politique pour la nation haïtienne. Là encore se vérifie le bien-fondé de cette observation de Marx : « Toute critique de la petite propriété se résout en dernière analyse en une critique de la petite propriété privée, limite et entrave de l'agriculture. Il en va de même de toute critique inverse de la grande propriété. Dans les deux cas, nous faisons évidemment abstraction de toute considération politique accessoire. La seule différence c'est que la limite, l'entrave que la propriété privée oppose à la production agricole et à un traitement rationnel, à la conservation et à la bonification des sols eux-mêmes, ne se développe pas dans les deux cas de propriété de la même manière et à force de discuter sur les formes spécifiques de ces inconvénients, on en oublie leur raison fondamentale » (Le Capital, tome VIII, p. 191).
Les intérêts du développement social haïtien postulent la transformation radicale des rapports de production de la grande culture capitaliste et la fin des sur-profits des impérialistes et de leurs affidés.
LES CLASSES SOCIALES

Première partie :  LES CLASSES SOCIALES ET LA LUTTE DE LIBÉRATION NATIONALE EN HAÏTI
1— Structure économique et classes sociales
Le terme de structure tend à devenir la formule passe-partout que des idéologues réactionnaires emploient pour donner un air à la fois moderne et savant à des considérations superficielles. Le terme de structure économique a pourtant une acception bien précise dans l'économie politique marxiste. Il désigne l'ensemble des rapports de production dans une société donnée. Parler de structure économique, c'est donc se référer à la manière dont les hommes produisent les biens matériels dans une société, c'est se référer pour la société haïtienne aux rapports de production du capitalisme marchand, de la grande propriété foncière pré-capitaliste, de la propriété foncière capitaliste et du capitalisme industriel. C'est sur cette structure économique que va s'articuler la distinction des classes sociales en Haïti. « C'est sur la base du degré de développement des forces matérielles de production que se font les regroupements sociaux, dont chacun représente une fonction et une position donnée - dans la production elle-même. » (Gramsci, Oeuvres Choisies, Editions Sociales. Paris, p. 240.)
Compte tenu des rapports de production existant dans les villes et les campagnes haïtiennes, on peut distinguer les classes sociales suivantes :
A- La classe bourgeoise dominante qui comprend la bourgeoisie commerçante import-export, les entrepreneurs de culture capitaliste et les mandataires des compagnies impérialistes.
B- Les paysans parcellaires : propriétaires ou fermiers de leurs lopins de terre, ils sont obligés de passer par les circuits éco-miques du capitalisme marchand pour écouler leur production.
C- Le prolétariat des villes et des campagnes i.e. les ouvriers industriels et les ouvriers agricoles, autrement dits les producteurs de plus-value qui vendent leur force de travail moyennant un salaire.
D- La petite bourgeoisie des villes et des campagnes qui comprend entre autres : les propriétaires fonciers pré-capitalistes, les intermédiaires et courtiers, les spéculateurs en denrées, les moyens et petits commerçants, les fonctionnaires et les employés de commerce, les professionnels et intellectuels (avocats, médecins, ingénieurs, arpenteurs, professeurs) .
E- Le sous-prolétariat des villes qui comprend les domestiques ou « gens de maison », les porteurs des rues, les vendeurs ambulants, les cireurs de chaussures, les semi-chômeurs, tous gens produits par la décomposition de la paysannerie et la paupérisation des campagnes.
F- Ajoutons enfin les éléments marginaux de toutes sortes qui sont nombreux dans les pays semi-coloniaux : mendiants, prostitués, chapardeurs professionnels, parasites, infirmes et handicapés errants.
2— La bourgeoisie commerçante : classe dominante en Haïti
Dans une société, les biens matériels sont produits soit par l'activité agricole soit par l'activité industrielle. C'est dans le cadre de ces activités que se nouent les rapports de production. En Haïti la majeure partie des biens matériels est produite par l'activité agricole. La majeure partie des biens matériels produite par l'activité des paysans parcellaires propriétaires ou affermataires de leurs lopins de terre. En face de ces paysans parcellaires se trouvent les bourgeois compradors, propriétaires des moyens d'échange. Cette bourgeoisie comprador constitue la classe dominante dont les intérêts sont étroitement associés à ceux de l'impérialisme. La bourgeoisie comprador est à la naissance du processus par lequel les biens produits en Haïti acquièrent valeur marchande, en entrant dans le circuit des relations économiques montées par l'impérialisme. Le pouvoir économique de la bourgeoisie commerçante s'appuie sur les mécanismes d'échange de l'impérialisme, cette bourgeoisie constituant la pièce maîtresse et un associé de l'exploitation impérialiste dans la société haïtienne.
Dans le système de l'économie de traite, dans le système caractérisé par les rapports économiques dominants du capitalisme marchand, il doit exister une activité spécialisée qui consiste à importer des produits finis pour satisfaire certains besoins élémentaires des producteurs de matières premières agricoles et les besoins diversifiés de la mince couche privilégiée des villes nées de l'économie de traite. Cette activité spécialisée, c'est le commerce d'importation qui est réalisé par les exportateurs de matières premières agricoles ou qui devient une branche d'activité autonome. Il ne reste pas moins vrai que même si l'activité d'importation est réalisée par des commerçants qui n'ont pas la moindre part aux activités d'exportation et de pillage de la paysannerie parcellaire, leur activité marchande à l'importation n'est rendue possible que par l'existence des relations de l'économie de traite ; leur activité marchande à l'importation n'est rendue possible que par le système économique qui spécialise les pays semi-coloniaux dans la fourniture des matières premières et les pays dominants dans la fourniture des produits finis. Les commerçants importateurs constituent un des volets du système d'échange de l'économie de traite dont les capitalistes-exportateurs constituent la pièce maîtresse. Ils constituent l'un des éléments indispensables au fonctionnement de l'économie de traite. C'est ce qui autorise à les ranger dans la catégorie de la -bourgeoisie compradore, de la bourgeoisie import-export.
II existe un autre genre d'entreprises dont les activités sont étroitement chevillées à celles de l'impérialisme. Il s'agit des plantations agricoles capitalistes qui se sont développées en Haïti, à l'époque du capitalisme à son stade final, à partir de l'exportation des capitaux vers les pays semi-dépendants. Ces entreprises agricoles capitalistes exploitent la force de travail de l'ouvrier agricole haïtien au bénéfice direct des compagnies impérialistes (par exemple pour la culture de la canne à sucre, du sisal). Elles constituent elles aussi des agents de transmission de la plus-value créée sur le sol haïtien aux compagnies impérialistes. A ce titre, les entrepreneurs de culture capitaliste peuvent être assimilés à la bourgeoisie commerçante au sein de la classe bourgeoise.
Enfin, il faut ajouter à cette classe bourgeoise dominante, tous ceux dont la fonction est de représenter directement les intérêts des grandes compagnies étrangères, par exemple les mandataires des établissements financiers et des firmes commerciales impérialistes.
Pour nous résumer, nous désignons par classe bourgeoise en Haïti, les propriétaires des moyens d'échange dans le commerce d'import-export, les propriétaires d'entreprises agricoles capitalistes et les mandataires des compagnies impérialistes.
3— Le paysan parcellaire
La paysannerie parcellaire constitue la classe sociale numériquement la plus forte du pays. Le paysan parcellaire est propriétaire ou fermier de son lopin de terre. Quand il est fermier, il est exploité par le propriétaire terrien à qui il paie une rente ' foncière. Dans tous les cas, une partie des fruits de son travail lui est extorquée à la vente de ses produits sur le marché par la bourgeoisie compradore et les intermédiaires de toutes sortes. "
La paysannerie est une classe sociale dont les membres sont mal nourris, mal logés, en proie aux maladies de carence et aux maux endémiques, analphabètes, dénudés, vivant aux limites de l'état de nature. C'est la classe la plus exploitée et la plus opprimée de la nation haïtienne. Les biens matériels,qu'elle produit sont l'enjeu des luttes sociales et politiques des autres groupes sociaux. L'intervention de la paysannerie sur la scène politique s'est quelquefois réalisée dans notre histoire nationale d'une manière sporadique. La classe sociale la plus nombreuse et la plus exploitée n'est pas encore intervenue d'une manière constante et soutenue dans la lutte politique pour ses objectifs propres. La classe des paysans parcellaires haïtiens est une classe en soi parce que l'ensemble des individus qui la composent jouent un rôle identique dans le processus de production des biens matériels. La classe des paysans parcellaires haïtiens n'est pas une classe pour soi en ce sens que les individus qui la composent n'ont pas encore accédé à la conscience de leurs intérêts de classes ni à la lutte politique menée au nom de leurs objectifs de classe.
Paupérisation et décomposition de la paysannerie parcellaire
A mesure que la crise générale du système impérialiste s'aggrave et que les contradictions internes de la société haïtienne s'accentuent, le niveau de vie de la paysannerie se dégrade de plus en plus, la paupérisation de la paysannerie s'accélère. Quels sont les éléments objectifs de la paupérisation de la paysannerie haïtienne ?
a)— C'est l'écart sur les marchés extérieurs entre les prix des matières premières (exportées par les pays coloniaux et semi-coloniaux) et les prix des produits manufacturés (importés par les pays coloniaux et semi-coloniaux). Baisse des prix des matières premières et augmentation des prix des produits manufacturés, c'est la dégradation constante des termes de l'échange entre les pays dépendants et les pnys impérialistes, c'est le fameux phénomène des « ciseaux » reconnu même par des économistes bourgeois, c'est la diminution du prix payé au paysan producteur et l'augmentation des prix des objets manufacturés par ces mêmes paysans producteurs.
b)— Comme autre facteur de la dégradation constante du pouvoir d'achat du paysan parcellaire, il faut souligner l'aggravation de la pression fiscale. Les taxes douanières augmentent d'année en année sur les denrées exportées et produites par le paysan. Et la taxe payée par la bourgeoisie compradore diminue d'autant le prix payé au paysan. De plus, les taxes douanières augmentent sur les produits consommés par le paysan. Diminution de ses revenus, augmentation du prix des biens nécessaires à sa vie, la base matérielle de la survivance du paysan se rétrécit constamment et réduit chaque jour son espérance de vie. L'augmentation de la pression fiscale, manifestation de la crise nationale, est faite au profit d'un Etat de plus en plus anti-démocratique et anti-national pour répondre aux besoins parasitaires de son appareil policier et terroriste.
c)— L'érosion, la dégradation et l'épuisement des sols, conséquences des rapports de production existants, conduisent à la diminution du volume des récoltes.
d)— Les dépossessions réalisées par ceux qui détiennent l'appareil d'Etat, chassent les paysans de leur lopin de terre et les privent de leur seul moyen de subsistance.
e)— L'augmentation de l'appareil policier et l'aggravation de la terreur conduisent dans les campagnes à l'arbitraire sans frein, au pillage des jardins, aux sévices de toutes sortes, aux mutilations physiques, aux assassinats individuels et collectifs.
5— La classe ouvrière
Les industries se sont développées dans les villes en appendice de l'activité commerciale jusqu'à arriver à se constituer en entreprises autonomes. Dans la course au profit maximum, la bourgeoisie commerçante est conduite quelque fois à se livrer à des activités de transformation et à faire appel à une main d'oeuvre productrice de plus-value. En l'absence d'un marché intérieur solvable et compte tenu de la capacité d'exportation de produits finis des pays dominants, l'activité industrielle n'a pas atteint un seuil de développement, tel qu'on puisse parler d'une bourgeoisie industrielle. D'autant, qu'à part de rares exceptions, pour ces capitalistes, le profit industriel représente une valeur d'appoint à côté de la masse de leurs profits commerciaux.
Cependant si le développement industriel n'a pas atteint un degré tel qu'on puisse parler d'une classe d'industriels, il s'est constitué dans les villes un nombre assez important de salariés, ce qui autorise à les regrouper sous le nom de classe ouvrière : ouvriers de l'industrie textile, ouvriers des industries alimentaires, ouvriers des établissements « d'usinage » du café, ouvriers des industries de la construction, ouvriers du sucre, ouvriers des usines de productions électriques, ouvriers des garages et des ateliers de réparation mécanique, tel est l'embryon dans les villes de la classe ouvrière haïtienne qui n'a certainement pas atteint un développement comparable à celui du prolétariat des pays industrialisés.
A la classe ouvrière des villes, il faut ajouter la classe ouvrière des campagnes qui est constituée par les ouvriers agricoles producteurs de plus-value sur les plantations capitalistes : ouvriers agricoles de Dérac, de Phaéton, ouvriers agricoles, de la Plaine du Cul-de-Sac ...
Pour nous résumer, disons donc que la classe ouvrière haïtienne se compose des salariés producteurs de plus-value dans l'industrie des villes, et des ouvriers agricoles, dans les campagnes.
6— La petite-bourgeoisie :  classe intermédiaire
L'activité commerçante a provoqué le développement des villes qui sont en majeure partie des ports ouverts au commerce extérieur ou de toute manière des noeuds de transaction avec les campagnes productrices. Les villes d'Haïti sont des villes-comptoirs nées de l'économie de traite, nées du capitalisme marchand. Dans son activité commerçante, la bourgeoisie compra-,dor fait appel à toute une armée d'employés directement placés sous ses ordres, qui ne sont pas producteurs de plus-value mais
dont le travail est nécessaire à l'extorsion de la plus-value. C'est la catégorie des employés de commerce, classe intermédiaire en tant que distincte de la bourgeoisie commerçante d'une part et de la paysannerie et du prolétariat d'autre part. Classe intermédiaire en tant qu'elle n'est pas propriétaire des moyens d'échange, en tant qu'elle n'est pas productrice de plus-value, mais dont le travail consiste à aider la classe dominante à extorquer cette plus-value.
A côté des employés de commerce, existe aussi la catégorie des petits et moyens commerçants spécialisés dans les activités du commerce de détail. Ces moyens et petits commerçants sont propriétaires dans une faible mesure de la masse des moyens d'échange dans la société haïtienne et ils sont créanciers et tributaires de la grande bourgeoisie comprador.
Dans cette catégorie intermédiaire entrent aussi les spéculateurs en denrées, à cheval sur les villes et les campagnes, qui assurent la transmission de la production de la paysannerie parcellaire à la bourgeoisie comprador. Ils ne sont pas propriétaires des moyens de production et d'échange (ou ils le sont dans une faible mesure). Ils dépendent financièrement de la bourgeoisie commerçante, mais ils contribuent aussi à l'extorsion de la plus-value des mains du paysan parcellaire en achetant leur production pour le compte des capitalistes import-export.
Dans la catégorie de la petite-bourgeoisie, il faut ranger les propriétaires fonciers pré-capitalistes qui vivent de la rente foncière. Ils ne jouent pas un rôle dominant dans la vie économique parce que c'est le taux de profit de l'activité commerçante qui détermine la rémunération de toutes les autres couches sociales. Dans le système des relations économiques entre les pays semi-coloniaux et les pays impérialistes, c'est la bourgeoisie commerçante qui, par sa position dominante dans les ports et la propriété des moyens d'échange est en mesure de donner valeur d'échange aux produits agricoles haïtiens. Elle est la maîtresse du marché, c'est elle qui par son alliance objective avec les impérialistes est en position dominante dans l'économie haïtienne. Les propriétaires fonciers occupent donc une position intermédiaire dans le jeu des forces sociales du pays. Les détenteurs de la propriété foncière pré-capitaliste exploitent eux aussi la paysannerie, mais non en tant que classe dominante.
Ceci dit, les propriétaires terriens constituent une partie du personnel du régime politique haïtien en tant que députés, sénateurs, ministres ou dans différents postes de l'administration publique. Ils constituent une partie du personnel de l'Etat actuel au même titre que les autres catégories de petits-bourgeois, leur présence physique au sein de l'appareil d'Etat ne pouvant servir en aucune manière à déterminer le caractère de classe de cet état.
L'économie de traite rend nécessaire l'existence d'un certain nombre d'activités qui ne participent ni directement ni indirectement à l'extorsion de la plus-value des mains du paysan parcellaire. Mais ces activités sont nécessaires ou même indispensables à ceux qui sont impliqués dans l'activité marchande ou dans les autres secteurs de la vie sociale. Il faut un Etat, des lois, des gendarmes, des prisons, des tribunaux, des églises pour assurer la sécurité des biens et des transactions. Il faut des prêtres, des professeurs, des intellectuels pour répondre aux besoins idéologiques de l'économie de traite et de l'impérialisme. Il faut des avocats, des médecins, des ingénieurs, des arpenteurs pour répondre aux besoins diversifiés des différents groupes du système économique.
Prêtres, professeurs, professionnels de toutes sortes, intellectuels de tout acabit, fonctionnaires, sont surtout localisés dans Iles villes marchandes où les besoins de l'économie de traite leur f assignent leurs tâches et leur spécialisation.
Pour résumer, on peut dire que la petite-bourgeoisie haïtien-c'ne comprend les employés de commerce,  les petits et moyens .^^commerçants, les  «spéculateurs en donréos », les propriétaires lU*fonciers pré-capitalistes, les intellectuels et les professionnels.
7— Le sous-prolétariat des villes :  produit de la décomposition de la paysannerie
Le paysan parcellaire mène une existence misérable sur son lopin de terre. Quand son travail dans les campagnes n'arrive plus à assurer sa subsistance, quand l'endettement le conduit à aliéner sa parcelle ou quand il en est carrément dépossédé, il vient chercher un sort meilleur dans les villes. Comme les possibilités d'emploi dans l'industrie sont très limitées, il ne lui reste comme perspectives qu'un chômage partiel ou larvé, que de multiples travaux occasionnels faiblement rémunérés. Le paysan parcellaire désoccupé et misérable vient constituer le sous-prolétariat des villes en tant que domestiques, porteurs des rues, vendeurs ambulants, cireurs de chaussures ...
 
 Deuxième partie :  CLASSES SOCIALES ET IDÉOLOGIES
1— L'idéologie raciste dans la société haïtienne
Le racisme constitue l'un des éléments de l'idéologie générale de l'impérialisme : il s'agit maintenant comme hier de dénigrer et d'avilir les peuples exploités. Le racisme a existé du temps de l'esclavage colonial. Le racisme existe maintenant pour justifier la domination impérialiste.
Le racisme est un élément de la superstructure idéologique de l'impérialisme i.e. qu'il constitue un corps de doctrines et d'idées élaborées pour justifier le pillage des pays dépendants. C'est un produit des rapports économiques. Quel rôle le racisme contre les noirs joue-t-il dans la vie économique haïtienne ?
En pénétrant dans la société haïtienne, l'idéologie raciste s'est particularisée, elle s'est adaptée aux contingences locales. C'est ce qui s'est d'ailleurs passé dans tous les pays de métissage : l'idéologie raciste est devenue à la fois un préjugé de race et de couleur, de telle manière que le prestige social devient proportionnel à la teinte plus ou moins claire de la peau. Ainsi donc dans la hiérarchie du prestige social, les mulâtres ont une place intermédiaire entre les blancs et, les noirs.
En fait, dans la société haïtienne, la bourgeoisie compradore est constituée d'individus de couleur claire et la quasi-totalité de la paysannerie est de couleur noire. (A suivre)
Vicente ROMANO
A la suite de la chute du « socialisme réel » en URSS et dans les pays de l’est, les porte-parole du capitalisme ont clamé aux quatre vents que c’était la fin du communisme, des utopies et jusqu’à celle de l’Histoire. La Révolution d’Octobre 1917 a été une tentative pour établir une société égalitaire et auto-déterminée, une organisation socialiste des rapports humains et de l’économie, ambassadrice de la société communiste du futur.