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Ce texte qu’on va lire puise ses origines dans des échanges interminables avec d’autres camarades sur un sujet qui n’a cessé de nous préoccuper, à savoir le problème de la faiblesse des organisations dites progressistes en Haïti. Dans cet article est livrée une réflexion sur les implications politiques de la vision progressiste dans le pays.Retour ligne automatique
Le progressisme renvoie à l’idéologie des groupes sociaux d’une société historiquement déterminée, favorables à des réformes sociales profondes sur la base de la croyance en la possibilité de mobiliser les développements scientifico-tehchniques en vue de l’amélioration des conditions d’existence de la majorité de la population. Une juste compréhension de la perspective progressiste exige quelques considérations préalables autour du concept d’idéologie.

Idéologie : précisions théoriquesRetour ligne automatique
On entend par idéologie un système d’idées constituant la démarche des humains à donner sens aux rapports sociaux dans lesquels ils se trouvent. Dans la postface à la deuxième édition allemande du premier livre du Capital, Karl Marx exprime cette vision des idées comme reflet de la réalité concrète : « … le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel transporté et transposé dans le cerveau de l’homme. » (MARX, Karl, [1867] 1969, p.29)Retour ligne automatique
Aussi la vision marxiste de l’idéologie se veut-elle matérialiste au sens où, dans le rapport de la pensée à l’être, la question fondamentale de la philosophie, l’élément déterminant constitue l’être ou encore, dans l’application de ce principe philosophique à la réalité historique des sociétés, la structure économique. On ne saurait oublier de mentionner à ce sujet, la formule empiriquement célèbre de Marx tirée de la préface de son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique selon laquelle : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » (MARX, Karl, 1859, p.18) De cette précision découlent deux précieuses déductions : 1) l’idéologie prend toujours la forme du contenu d’un mode de production donné ; 2) dans une société divisée en classes sociales, l’idéologie revêt toujours un caractère de classe.Retour ligne automatique
La première déduction se laisse repérer à travers cette proposition de Marx tirée du même texte : « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. » (Ibid.) En ce qui concerne la seconde, elle peut être illustrée sous la plume de Friedrich Engels dans cet extrait traitant de la base économique des contradictions idéologiques de la société bourgeoise. Ainsi, il avance : « Les forces de production nouvelles ont déjà débordé la forme bourgeoise de leur emploi ; et ce conflit entre les forces productives et le mode de production n’est pas un conflit né dans la tête des hommes comme, par exemple, celui du péché originel et de la justice divine : il est là, dans les faits, objectivement, en dehors de nous, indépendamment de la volonté ou de l’activité même de ceux des hommes qui l’ont provoqué. Le socialisme moderne n’est rien d’autre que le reflet dans la pensée de ce conflit effectif, sa réflexion, sous forme d’idées, tout d’abord dans les cerveaux de la classe qui en souffre directement, la classe ouvrière. » (ENGELS, Friedrich, 1878, p.231) Retour ligne automatique
Toutefois, si le socialisme scientifique traduit l’idéologie de la classe ouvrière, il importe de noter que cette dernière ne réalise pas directement la tâche théorique révolutionnaire. Cette tâche incombe de préférence à l’élite de la classe ouvrière, généralement une minorité de bourgeois et de petits-bourgeois dont la condition subjective de classe se doit de trahir la condition objective. Ils « défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels », ils « abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat. » (MARX, Karl, ENGELS, Friedrich, [1848] 1977, p. 46)Retour ligne automatique
Cette idée se trouve plus développée chez Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine), notamment dans son célèbre ouvrage sur l’organisation intitulé Que faire ? dans lequel il précise : « Les ouvriers avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, appartenaient eux-mêmes par leur situation sociale aux intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la conscience spontanée du mouvement ouvrier : elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. » (LÉNINE, V. [1902] 1966, p.40)Retour ligne automatique
En effet, une fois cette clarification apportée, il ne peut plus être question d’intellectuels neutres, au-dessus des contradictions de classes ou comme le dirait Karl Marx, des êtres « abstraits blottis quelque part hors du monde ». Par le truchement d’une utilisation patiente du matérialisme dialectique, on peut faire tomber comme un château de cartes le mythe de l’intellectuel neutre ou encore parvenir à découvrir les intérêts de classes que défendent objectivement les productions scientifiques. Les phrases suivantes de Lénine représentent peut-être la meilleure formulation d’une compréhension dialectique de l’idéologie dans la société bourgeoise : « Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une ‘’troisième idéologie’’ ; et puis d’ailleurs dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais y avoir d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise. » (Ibid., p.52-53)Retour ligne automatique
Néanmoins, le lecteur se doit d’éviter de tomber dans un relativisme sur la validité ces deux principales idéologies de la société bourgeoise sous prétexte que les deux constituent des représentations de classes. Face à cette tentation de méprise, le marxisme-léninisme apporte le meilleur éclairage sur la question en montrant que l’idéologie prolétarienne est la seule vraie puisqu’elle représente l’idéologie du mouvement des rapports sociaux et de l’avenir. Il convient, à ce sujet, de rappeler ces mots de celui qui a assené le plus grand coup au capitalisme, en l’occurrence Iossif Vissarionovitch Djougachvili (Joseph Staline) : « Les idées et les théories sociales diffèrent. Il est de vieilles idées et théories, qui ont fait leur temps et qui servent les intérêts des forces dépérissantes de la société. Leur importance, c’est qu’elles freinent le développement de la société, son progrès. Il est des idées et des théories nouvelles, d’avant-garde, qui servent les intérêts des forces d’avant-garde de la société. Leur importance, c’est qu’elles facilitent le développement de la société, son progrès ; et, qui plus est, elles acquièrent d’autant plus d’importance qu’elles reflètent plus fidèlement les besoins du développement matériel de la société […] Ce qui fait la force et la vitalité du marxisme-léninisme, c’est qu’il s’appuie sur une théorie d’avant-garde qui reflète exactement les besoins du développement de la vie matérielle de la société… » (STALINE, Joseph, 1938)

Le progressisme face à la dichotomie marxisteRetour ligne automatique
Revenons à l’idéologie progressiste. Comment la situer par rapport aux antagonismes de classes de la société bourgeoise ? Pour répondre à cette question, il s’avère nécessaire de souligner les rapports établis par les marxistes-léninistes entre réforme et révolution, ou encore entre changements quantitatifs et changements qualitatifs. L’objectif stratégique des marxistes-léninistes dans les sociétés capitalistes, c’est la révolution socialiste. Ledit objectif suppose l’existence d’une avant-garde de la classe ouvrière (le Parti prolétarien) et la prise du pouvoir par cette dernière en vue de l’abolition des rapports bourgeois de production.Retour ligne automatique
Cependant, le Parti d’avant-garde ne s’abstient nullement des luttes menées pour des réformes sociales. Faisant partie de son programme minimum, ces luttes sont considérées par le Parti comme moyens pour aller vers l’objectif stratégique, et non comme une fin. De là, on peut conclure que, dans le cadre de la société capitaliste, le progressisme se veut la forme la plus avancée de l’idéologie bourgeoise. Les forces progressistes et celles de la révolution peuvent par conséquent se retrouver dans une alliance à un moment donné des luttes sociales tout en demeurant des adversaires politiques irréconciliables sur la base de la contradiction Capital vs Travail.

L’option progressiste dans la formation économique et sociale haïtienneRetour ligne automatique
Maintenant le point est fait sur la vision progressiste dans la société capitaliste, il nous reste à comprendre comment se pose cette question par rapport à la formation économique et sociale haïtienne. Il faut d’abord relever les contradictions antagoniques de la société et découvrir ensuite, à travers le jeu dialectique infiniment complexe de leurs rapports, le mode classificatoire de leurs mouvements, afin de montrer les exigences politiques qu’impliquent les luttes progressistes.Retour ligne automatique
Dans la formation sociale haïtienne semi-féodale et néo-coloniale, nous retrouvons trois contradictions antagoniques : 1) Grands propriétaires terriens vs Petits paysans, 2) Capital vs Travail et 3) Impérialisme (étasunien) vs Nation haïtienne. Ainsi, les luttes pour des réformes en profondeur que mènent les structures « progressistes » consistent à améliorer les conditions d’existence des petits paysans, des ouvriers, bref des masses populaires, et à réduire la domination impérialiste en Haïti. Mais, laquelle de ces trois contradictions se révèle-t-elle la plus déterminante par son action sur les deux autres contradictions antagoniques ainsi que sur les contradictions non antagoniques ?Retour ligne automatique
Vu la dépendance politique caractérisant les pays du système néo-colonial du capitalisme impérialiste et la tendance de plus en plus marquée du renforcement de la domination politique de l’impérialisme étasunien en Haïti, il est clair que les dirigeants haïtiens se retrouvent dans l’incapacité de prendre les grandes décisions d’orientation stratégique pour le pays qui pourront agir positivement sur les conditions d’existence des masses populaires en dehors d’une brisure des chaînes de la domination impérialiste.Retour ligne automatique
De ce fait, la question fondamentale des luttes progressistes en Haïti devient la lutte contre la domination de l’impérialisme étasunien. La réalité concrète pousse de plus en plus les aspirants progressistes haïtiens à adopter des positions anti-impérialistes. Nier cette réalité, c’est verser dans la masturbation politique. C’est se donner « bonne conscience » de lutter réellement pour le changement tout en fuyant le changement réel. C’est peut-être la raison pour laquelle le mouvement qui se veut progressiste en Haïti s’est révélé si inefficace à un moment où le pays connaît une véritable situation révolutionnaire.Retour ligne automatique
En somme, nous ne croyons nullement en une fatalité en ce qui concerne la situation haïtienne actuelle. Mais le changement nous éloignera aussi longtemps que nous nous éloignerons d’une compréhension claire des implications théoriques et pratiques de ce changement. Il n’y aura pas de miracles. L’heure est à une autocritique sérieuse de type léniniste dans les milieux dits progressistes du pays. Cette démarche permettra de nous rendre à l’évidence de la nécessité d’entreprendre une étude systématique du matérialisme dialectique à travers les classiques ; d’étudier méticuleusement l’évolution historique de la formation sociale haïtienne en vue de comprendre sa nature et de parvenir à dégager les lois économico-sociales de son fonctionnement ; d’épurer les milieux dits progressistes d’Haïti en se démarquant des éléments activistes, opportunistes, déviants et indisciplinés ; de mettre sur pied de solides organisations progressistes, donc anti-impérialistes ; et de mobiliser toutes les forces sociales objectivement favorables au changement autour d’un très large mouvement de libération nationale. Le premier pas dans cette direction consiste à susciter le débat sur la question. Puisse cette réflexion en donner le coup d’envoi !

RÉFÉRENCES

- ENGELS, Friedrich, 1878, Anti-Dühring (M.E. Dühring bouleverse la science), http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Retour ligne manuel
- LÉNINE, V., [1902] 1966, Que faire, Moscou, Éditions du progrès Retour ligne manuel
- MARX, Karl, ENGELS, Friedrich, [1848] 1977, Manifeste du Parti Communiste, Pékin, Éditions en langues étrangères Retour ligne manuel
- MARX, Karl, 1859, Contribution à la critique de l’économie politique, http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Retour ligne manuel
- MARX, Karl, [1867] 1969, Le Capital, Livre premier, Paris, Éditions sociales Retour ligne manuel
- STALINE, Joseph, 1938, « Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique », In Histoire du Parti Communiste Bolchevik de l’U.R.S.S., Édition électronique réalisée par Vincent GOUYSSE à partir de la réédition de l’Institut d’Études Marxistes, p.86-109, HYPERLINK "http://WWW.MARXISME.FRWWW.MARXISME.FR

Rivharold SIMON, Août 2020