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En guise d’Avant-Propos
Pour nous mettre de plein pied dans notre sujet sans que nous ayons à remonter aux origines, depuis le début de la traite des noirs jusqu’à la proclamation de l’indépendance d’Haïti en 1804, contentons-nous de dire ici que les incidences ethniques de la lutte des classes en Haïti ont apparu au cours de l’époque coloniale. Le brassage des races noire et blanche avait donné lieu à toute une gamme de nuances bien classifiées s’imbriquant dans des endroits plus ou moins déterminés de la mosaïque ethnico-sociale.  On doit immédiatement ajouter cependant qu’à aucun moment de notre histoire, cette véritable toxonomie particulière n’a correspondu d’une façon rigide à la hiérarchie des classes sociales. Mais, le fait même qu’on ait songé à établir cette classification ethnique, encore valable aujourd’hui, démontre l’importance que revêt cette question dans la lutte des classes en Haïti. Pour l’édification et un peu pour l’amusement du lecteur, reproduisons le tableau dressé par Moreau de Saint-Méry, historiographe de la période coloniale, des résultats auxquels aboutissent les différentes combinaisons de sang blanc et noir :
 
I.                    COMBINAISONS DU BLANC

 

 
D’un blanc et d’une négresse,                                                       vient un mulâtre

 
D’un blanc et d’une mulâtresse,                                                    vient un quarteron

 
D’un blanc et d’une quarteronne,                                                   vient un métis                        

 
D’un blanc et d’une métisse,                                                         vient un mamelouck

 
D’un blanc et d’une mamelouque,                                     vient un quarteronné

 
D’un blanc et d’une quarteronnée,                                     vient un sang mêlé

 
D’un blanc et d’une sang mêlé,                  vient un sang mêlé qui approche du blanc

 
D’un blanc et d’une maraboue,                                                     vient un quarteron

 
D’un blanc et d’une griffonne,                                                       vient un quarteron

 
D’un blanc et d’une sacatra,                                                         vient un quarteron

 
II.                 COMBINAISONS DU NEGRE

 

 
D’un nègre et d’une blanche                                                         vient un mulâtre

 
D’un nègre et d’une sang mêlé,                                                     vient un mulâtre

 
D’un nègre et d’une quarteronnée,                                    vient un mulâtre

 
D’un nègre et d’une métisse                                                          vient un mulâtre

 
D’un nègre et d’une quarteronnée,                                    vient un marabou

 
D’un nègre et d’une mulâtresse,                                                    vient un griffe

 
D’un nègre et d’une maraboue,                                                     vient un griffe

 
D’un nègre et d’une griffonne,                                                       vient un sacatra

 
D’un nègre et d’une sacatra,                                                         vient un sacatra

 

 

 
III.               COMBINAISONS DU MULATRE

 

 
D’un mulâtre et d’une blanche,                                                      vient un quarteron

 
D’un mulâtre et d’une sang mêlé,                                       vient un quarteron

 
D’un mulâtre et d’une quarteronnée,                                             vient un quarteron

 
D’un mulâtre et d’une mamelouque,                                              vient un quarteron

 
D’un mulâtre et d’une métisse,                                                      vient un quarteron

 
D’un mulâtre et d’une maraboue,                                      vient un mulâtre

 
D’un mulâtre et d’une griffonne,                                                    vient un marabou

 
D’un mulâtre et d’une sacatra,                                                      vient un marabou

 
D’un mulâtre et d’une négresse                                                     vient un griffe

 

 

 
Inutile de dire que ce tableau ne peut nullement rendre toute la richesse des croisements interraciaux. De plus, chacun de ces noms donnés ici correspondant à un type racial déterminé, les lois inconnues de l’hérédité faussent continuellement ces prévisions.

 
Du point de vue social celui où nous nous plaçons, ce qu’il est intéressant de signaler c’est que le mot « mulâtre » comporte une acception plutôt économique. Les subtilités toxonomiques constamment exprimées dans le langage courant ne servent en fin de compte que de référence descriptive. Il n’est pas exclu qu’un individu dont la couleur se situe entre le noir et le blanc, quelle que soit sa nuance, soit purement et simplement classé mulâtre s’il est bien nanti. Du point de vue de la lutte des classes, on ne connaît que noirs et mulâtres. Il y en a même qui prétendent qu’  « un mulâtre pauvre est un noir » et vice versa.

 

 
Nous aurons l’occasion d’en discuter.

 
Les lignes qui vont suivre constituent, comme nous l’avons indiqué, un essai de compilation. Nous avons voulu, dans une première partie, suivre tout au long de l’histoire d’ Haïti, l’évolution de ce qu’on appelle pudiquement chez nous « la question de couleur », c’est-à-dire la lutte pour l’hégémonie entre les deux couches noire et mulâtre des classes dominantes haïtiennes, tout en mettant en lumière la lutte des masses pour leur libération contre les exploiteurs de toutes nuances, lutte qui se manifeste essentiellement pour la possession de la terre. Pour bien situer, à l’intention du lecteur étranger, cette incidence ethnique de la lutte des classes, il eût été nécessaire de présenter une œuvre exhaustive embrassant d’une manière systématique tous les aspects du pays et de son histoire. Ne nous ont pas permis de nous acquitter de cette tâche, le temps dont nous disposions et le fait qu’étant exilé, nous ne pouvions pas recourir aux sources de documentation en Haïti.

 
Dans une deuxième partie, nous analysons les circonstances dans lesquelles les impérialistes américains ont occupé notre pays en 1915 en complicité avec nos classes dominantes. Nous montrons comment les « théoriciens » de la question de couleur ont châtré le mouvement populaire de 1946 de tout son contenu révolutionnaire tout en se gargarisant de la « négritude », le même déguisement qu’empruntent les réactionnaires africains à la Senghor. François Duvalier, l’actuel président d’ Haïti, est leur porte-drapeau. Ce sera pour nous l’occasion de dénoncer son gouvernement.

 

 
Dans une troisième partie enfin, nous tirons nos conclusions. Tout le texte d’ailleurs est truffé de nos commentaires et appréciations. Conclusions, commentaires et appréciations qui n’ont rien d’ « objectif ». C’est le témoignage d’un révolutionnaire militant qui prend pour guide le marxisme-léninisme.

 

 
En consacrant cet essai de compilation aux incidences ethniques de la lutte des classes en Haïti, nous poursuivons deux objectifs : 1) réfuter les pseudo-thèses des porte-parole des classes dominantes haïtiennes : politiciens professionnels, historiens traditionnels, réactionnaires de tout poil ;  2) apporter le fruit de notre expérience aux camarades d’autres pays, particulièrement ceux des Antilles et d’Afrique, où de nouvelles classes montantes de différentes teintes manifestent la prétention de se substituer aux exploiteurs blancs en se parant des défroques de la « négritude » ou de l’ « indigénisme ».

 

 
Au moment où la crise nationale haïtienne atteint son point culminant, ce n’est certainement pas une brochure de ce genre qui s’avère de toute urgence. C’est l’heure des coups de fusil et non des coups de plume. Mais, dans la mesure où ce « coup de plume » peut contribuer à rattacher le mouvement de libération nationale du peuple haïtien à l’universel, dans la mesure où il peut contribuer à procéder à un certain inventaire idéologique, à informer l’opinion progressiste internationale et à accélérer la nécessaire cristallisation des forces haïtiennes authentiquement révolutionnaires, il aura sa raison d’être.

 
                                                                                                    L’AUTEUR.

 

 

 

 

 

 

I ère  PARTIE

 
LES  ANTECEDANTS

Au lendemain de l’indépendance.

 
Haïti est née à la vie indépendante sous le signe de la violence. Cet antagonisme de classes que nous avons connu sous la domination coloniale, aucun autre pays de l’Amérique latine ne l’a connu ; cette guerre totale que nous avons dû livrer pendant douze ans, aucun autre pays de l’hémisphère n’a dû la mener ; cette extermination complète, physique, des anciens maîtres ne s’est imposée comme une nécessité impérieuse chez aucun autre peuple du continent.

 
L’indépendance, proclamée du 1er janvier 1804, c’est fondamentalement l’œuvre de 500.000 esclaves noirs importés d’Afrique qui, jusqu’alors, étaient considérés comme biens meubles, au même titre que le bétail, auxquels se sont ralliés environ 40.000 affranchis, presque exclusivement mulâtres.

 

 
En prenant les rênes du pouvoir, Jean-Jacques Dessalines, l’incarnation de la volonté des masses populaires, la suprême expression de leur conscience politique, avait en mains un pays exsangue dont il fallait restructurer l’économie ruinée par la guerre de la terre brûlée ; il fallait rénover une terre fatiguée par la culture intensive à laquelle l’avaient soumise les colonialistes français, vaincre une topographie tourmentée et fantaisiste qui ne nous laisse que des franges de plaines ; diversifier l’agriculture ; améliorer les techniques agricoles ; créer des fabriques et des industries, augmenter considérablement notre production ; offrir rapidement de meilleures conditions de vie économique, culturelle et sociale ; sortir enfin de la féodalité primitive où la nuit coloniale nous avait plongés afin de suivre le rythme de la civilisation moderne.

 
Inutile de rappeler qu’il n’y avait nulle part où chercher aide ou protection. Au contraire, le reste de l’Amérique latine, encore opprimée, en attendait de nous. Et Dessalines ne la marchanda pas à Miranda, tout comme Pétion, plus tard, à Bolivar. Les grandes puissances européennes et les Etats-Unis d’Amérique du Nord avaient établi un véritable cordon sanitaire autour d’Haïti qu’ils avaient mise en quarantaine comme une pestiférée afin de l’isoler du reste du monde. En ce temps-là, la propagande ne disposait pas des moyens actuels de diffusion tels que la radio, la télévision, le cinéma, le télégraphe. Il n’existait pas encore ce courant d’humanisme qui caractérise les temps actuels ; il ne circulait pas encore ce souffle d’idées égalitaires qui balaie notre siècle.

 

 
Dans la hiérarchie des urgences, il convenait, en tout premier lieu, de consolider l’indépendance. Dessalines, cet ancien esclave fruste et violent dont le corps bronzé était encore lacéré des coups de fouet du maître blanc qui ne firent qu’alimenter sa haine de l’esclavage et stimuler son esprit rebelle, son génie de libérateur, de révolutionnaire lucide et radical, le comprit beaucoup plus d’instinct que par un raisonnement froid, prémédité, de cartésien. Par l’ascendance qu’il exerçait sur les masses, par le prestige et la gloire dont il était auréolé, il assuma devant le monde et devant l’histoire la responsabilité du massacre des anciens colons français qui étaient restés dans le pays. A combien s’élevait le nombre des victimes ?  On ne l’a jamais su, au juste. Tout ce que l’on sait, c’est que des colons étaient au nombre de 30.000 environ en 1789 et que bon nombre d’entre eux avaient émigré vers la Louisiane ou les autres îles des Caraïbes au cours des guerres de l’indépendance et avec les débris du corps expéditionnaire.

 
Mais, peu importe le nombre des victimes. Le libérateur ne cherchait pas et n’avait pas besoin de justification ; au besoin, d’ailleurs, l’histoire nous la fournira – comme nous le verrons plus loin. Il avait compris intuitivement que cette cinquième colonne avant la lettre, étant donné les atouts qu’elle avait en mains, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, étant la seule force sociale cohérente, disposant d’une préparation intellectuelle et d’une expérience administrative et des leviers économiques, représentant direct, par dessus le marché, des colonialistes d’outre-mer qui ne renonçaient pas à leur rêve d’un retour offensif – les espions qu’ils ont introduits dans le pays dans les premières années de l’indépendance en sont la preuve – le libérateur avait compris, disions-nous, que cette force finirait par nous dominer ou nous asservir à nouveau. Le but poursuivi par Dessalines fut pleinement atteint : les blancs furent éliminés du pays en tant que groupe ethnique. Ils furent exterminés à leur triple titre de colonialistes, de possédants et de racistes. Ils ne devaient commencer à y revenir qu’à la fin du siècle dernier et jusqu’à présent ils constituent à peine une dizaine de milliers.

 
Il se trouvera toujours des « âmes charitables » pour reprocher à Jean-Jacques Dessalines « ses méthodes ». Or, quelles méthodes pouvait adopter l’instrument authentique et efficace d’un peuple qui venait de sortir de la fournaise coloniale, un peuple qui avait appris dans sa chair à l’école de maîtres aussi raffinés du sadisme tels qu’un marquis de Caradeux et un Rochambeau. Et ces méthodes n’étaient-elles pas d’autant plus nécessaires qu’était loin de se réaliser la noble et généreuse utopie à laquelle aspirait ardemment Dessalines et qui consistait à fondre intimement en un tout organique, toutes les couches sociales de la nation et les deux principaux groupes ethniques qui la composent, noirs et mulâtres ?

 

 
En effet, l’histoire officielle aussi bien que l’histoire orale sont unanimes à mettre l’accent sur les préoccupations de Dessalines visant à l’unité. Même en se faisant proclamer empereur, il manifesta l’intention de ne pas créer une noblesse nantie de privilèges. Mais, ce qu’il pensait avait bien peu de rapports avec la réalité.

 

 
Cette réalité était celle d’une société essentiellement dominée par les militaires en prévision d’un retour plus que probable des colonialistes. L’armée de 35.000 hommes de Dessalines reflétait fidèlement la situation des classes et couches sociales qui composaient cette société.

 

 
Tacitement, sont reconnus deux principaux états chez les nouveaux citoyens : celui de soldat et celui de cultivateur, le premier l’emportant sur le second en prestige et e avantages, bien qu’en fait ils se cumulent presque toujours – et cela, jusqu’à présent. Le sort des soldats des rangs est identique à celui des prolétaires, tous anciens esclaves fraîchement libérés ne possédant pour tout bien que leur seule force de travail. Mais, au sommet, se trouvent deux aristocraties rivales : celle des affranchis ou anciens libres, presqu’exclusivement mulâtres, et celle des nouveaux libres, c’est-à-dire les hauts gradés noirs qui ont acquis la liberté avec l’indépendance.

 

 
On se trouvait donc en présence d’une communauté hybride, typiquement gentilice à la base, en raison de la rupture et de la débandade des cadres coloniaux, et manifestant, au sommet, une tendance irrésistible à un féodalisme brutal, écartelé pourtant entre deux couches distinctes et antagonistes : celle d’une caste mulâtre et celle d’une oligarchie noire en formation.

 

 
La physionomie sociale de Saint-Domingue – nom d’ Haïti à l’époque coloniale – avait changé au cours des guerres de l’indépendance. A côté des affranchis qui possédaient le quart des richesses de la colonie, avait surgi un petit groupe de grands propriétaires terriens parmi les généraux noirs. Ils avaient acquis ces biens simultanément avec leur récente investiture de citoyens gagnée sur les champs de bataille où ils gravissaient prodigieusement et parallèlement les grades et les échelons d’une société à classes fortement hiérarchisée. C’est à partir de là qu’a apparu cette frange noire – nous dirions même cette excroissance noire – qui se tient en état d’équilibre instable en bordure de la caste mulâtre.

 

 
A la faveur de la pagaille administrative qui a suivi la proclamation de l’indépendance, réalisée dans une absence complète, tragique de cadres, et l’extermination subséquente des propriétaires blancs, chacun s’empare à qui mieux des terres qui lui tombent sous la main. De nombreux anciens esclaves s’installent sur les plantations de leurs anciens maîtres qu’ils se sont partagées et entendent faire fructifier à leur profit exclusif.

 

 
Mais les choses n’étaient pas aussi simples. Sur les 27.750 kilomètres carrés de la République d’ Haïti, les quatre cinquièmes sont montagneux. C’est le cinquième restant – les plaines – qui avait assuré la prospérité florissante de la colonie avec la culture de la canne à sucre. Ces terres devenaient donc l’objet de la convoitise des forces sociales en présence.

 
La couche privilégiée des nouveaux libres (pour employer l’euphémisme par lequel la plupart des historiens haïtiens désignent les nantis noirs) entendait consolider sa position à la faveur du nouvel ordre de choses à l’établissement duquel elle avait puissamment contribué. La caste féodale d’ancienne souche (entendez bien par là les bourgeois mulâtres) qui, quoique tardivement, avait de même contribué à l’établissement de l’ordre en question, alla plus loin. Elle manifesta purement et simplement l’intention de faire main basse sur tous les domaines laissés vacants, dans leur fuite éperdue, par les colons français dont ils étaient les bâtards en se réclamant précisément de cette parenté équivoque pour s’en réclamer les seuls héritiers. C’est contre cet état de choses que Dessalines s’est élevé lorsqu’il disait : « Avant la prise d’armes contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de blancs, ne recueillaient point la succession de leurs pères ; comment se fait-il, depuis que nous avons chassé les colons, que leurs enfants réclament leurs biens. Les noirs dont les pères sont en Afrique n’auront donc rien ?… »

 

 
Ces paroles de Dessalines étaient accompagnées de la menace de réviser tous les titres de propriété, ce qui affecterait grandement la faction mulâtre des départements de l’Ouest et du Sud, particulièrement, leurs bastions traditionnels. Mais l’empereur avait-il pensé que cette menace pourrait également affecter ou effaroucher la grande masse de petits cultivateurs qui s’étaient indûment emparés d’une notable portion des terres et avait-il pensé que cette menace pourrait également affecter ou effaroucher la grande masse de petits cultivateurs qui s’étaient indûment emparés d’une notable portion des terres et avait-il prévu le moyen de les ménager ou de les épargner ? Ce serait aventureux ou même verser dans le subjectivisme que de répondre par l’affirmative. En effet, hormis l’élimination des blancs, l’ordre de Dessalines en ce qui concerne les problèmes de l’agro-haïtien ne diffère en rien de celui de Toussaint Louverture qui, lui-même , se différenciait à peine de celui qui prévalait avant 1791, c’est-à-dire avant le soulèvement général des esclaves. Tous ses efforts tendaient à réprimer ce qu’on dénommait « le vagabondage », euphémisme qui signifiait tout un système rigide d’ateliers, auquel les cultivateurs se voyaient forcés de se soumettre et qui n’excluait ni les sévices de tout genre, ni les abus, ni l’oppression, ni l’asservissement.

 

 
C’est pourquoi le marronnage (c’est-à-dire la fuite dans les montagnes inaccessibles) persiste encore en ces premières années de l’indépendance. Ce n’est même pas un marronnage d’un contenu politique tout à fait différent, car il est encore essentiellement motivé par l’aspiration à la liberté et par la haine de l’oppression ; il s’enrichit, cependant, d’un contenu économique nouveau, décisif : l’aspiration à la possession individuelle de la terre. En effet, les nouveaux marrons, réfugiés sur les hauteurs, s’adonnent à la culture d’une denrée qui y trouve un climat propice et qui constitue en même temps un produit d’échange : le café que les colons avaient commencé à cultiver vers la fin de l’époque coloniale. Ce qui explique qu’après l’indépendance le café ait rapidement détrôné le sucre comme principal produit d’exportation.

 
Ce qui est certain, c’est que cette situation n’était pas faite pour conserver à l’empereur l’attachement de la masse des petits cultivateurs, apeurés, dont le sort reste incertain. Cette incertitude suffisait à couper Dessalines de ses bases populaires. En même temps, il s’était attiré la haine des deux factions oligarchiques rivales. La coïncidence éphémère de leurs intérêts sordides scellait entre elles une alliance tacite également passagère qui se répètera bien souvent tout au long de notre histoire. Elle aboutira, le 17 octobre 1806, à l’assassinat du fondateur de la patrie dans un guet-apens qui lui fut tendu dans les faubourgs de Port-au-Prince. Cette ville était alors le siège de la division militaire où régnait en maître le mulâtre Alexandre Pétion, tandis que dans le Nord, un autre divisionnaire, le général noir Henri Christophe, gardera une prudente expectative jusqu’à ce qu’il se sente lésé dans ses intérêts.

 
L’éclatement de la fragile alliance des deux factions hostiles des classes dominantes débouché, moins de trois mois après l’assassinat de Dessalines, sur une violente guerre civile qui mit aux prises Pétion et Christophe, deux des principaux héros de la révolution haïtienne. Ce dernier ayant échoué dans sa tentative e prendre Port-au-Prince d’assaut, s’en retourna au Cap-Haïtien où il forma un gouvernement séparatiste comprenant les départements du Nord, du Nord-Ouest et de l’Artibonite ; il s’y fit élire président et, plus tard, roi. Il y instaura un régime autocratique et gouverna avec une poigne de fer qui devait marquer d’une empreinte durable cette région du pays. Il fit de louables tentatives d’industrialisation qui, malheureusement, restèrent sans lendemain à sa mort. Il édifia le Palais aux Cent Portes à la Petite Rivière de l’Artibonite, le Palais Sans-Souci à Milot et la Citadelle Laferrière dont les ruines qui ont défié le temps demeurent encore l’une des merveilles du monde.

 

 
Entre temps, Pétion s’était fait élire président dans l’Ouest et le Sud où il instaura le régime du laisser-faire, du laisser-aller et de la corruption administrative. Il se distingué par quelques réalisations dans le domaine de l’éducation qu’attestent la création du Lycée de Port-au-Prince. On lui doit également l’adjonction de l’écusson au drapeau national. Il est passé à l’histoire latino-américaine comme le promoteur du pan-américanisme vrai pour l’aide substantielle et désintéressée qu’il apporta à Bolivar.

 

 
Sous son gouvernement, la caste mulâtre s’épanouit et s’affermit. Les ressortissants de celle-ci reçurent la garantie de la possession et de la jouissance douillette des domaines dont ils s’étaient emparés en même temps qu’ils étendaient leur mainmise exclusive sur le commerce.

 
C’est lui qui initia une formule de distribution des terres que d’aucuns trouvèrent géniale, d’autres, partiale.

 

 
La formule mise en pratique par Pétion consiste à respecter les intérêts des privilégiés en laissant intacts et indivis leurs grands domaines et en répartissant les terres de l’Etat aux membres de son armée. C’est ainsi qu’en 1809, il distribua aux invalides et aux militaires en non activité, aux sous-officiers et soldats, cinq carreaux (le carreau équivaut à un hectare 29) ; aux sous-lieutenants, lieutenants et capitaines : dix carreaux ; aux chefs de bataillon : quinze carreaux. Une autre fois, en 1814, il fit la répartition suivante aux militaires en activité : aux sous-lieutenants : vingt carreaux ; aux lieutenants : vingt-cinq carreaux ; aux capitaines : trente carreaux ; aux chefs de bataillon : trente-cinq carreaux. On estime qu’il a ainsi distribué dans l’Ouest et dans le Sud de 150.000 à 170.000 hectares de terre entre dix mille bénéficiaires, peut-être.

 

 
Par contre, dans le Nord, avec la promulgation du code Henry et la reconstitution des ateliers, Christophe avait pratiquement rétabli le régime esclavagiste, dans les faits et dans la lettre, sans en exclure la corvée, les châtiments corporels et la peine de mort. C’est pourquoi il n’a jamais pu non plus venir à bout du marronnage des cultivateurs retranchés dans les mornes s’adonnant à la culture vivrière et du café sur des parcelles dérisoires. Il tentera, lui aussi, mais un peu tard, de faire des concessions aux aspirations à la tenure individuelle des petits cultivateurs en distribuant, en 1819, des domaines aux militaires en proportion de leurs grades : vingt carreaux aux colonels et un aux soldats.

 
En somme, la séparation du pays en deux états distincts formalise et concrétise un état de fait en gésine depuis l’époque coloniale qui éclate au grand jour et trace quelques constantes de notre histoire.

 

 
C’est d’abord le caudillisme des leaders qui s’accommode mal de toute restriction aux pouvoirs du « chef », pouvoirs qui se conçoivent en termes illimités. La superstructure juridico-légale doit être fonction de cette conception et la refléter. En effet, c’est l’élaboration d’une nouvelle constitution, en décembre 1806, qui est la cause apparente du choc entre Pétion et Christophe. Ce dernier se confinait au Cap en attendant qu’une assemblée constituante, réunie à Port-au-Prince, achevât ses travaux pour assumer la succession de l’empereur à son titre de plus ancien général de division. Mais, sous l’influence de Pétion, semble-t-il, les constituants mirent de telles entraves aux attributions du futur chef de l’Etat qu’on fit croire à celui-ci qu’il n’aurait pas « plus de pouvoirs qu’un caporal ». De là, sa décision de résoudre la question par les armes. Cette propension à vouloir se tailler une constitution à sa mesure ou à son image persiste encore et a fait de nous l’un des plus grands consommateurs de constitutions du monde.

 

 
Persiste encore de nos jours également la « haine de la tyrannie » qui a été le prétexte de l’assassinat de Dessalines et qui prendra parfois la forme d’une rivalité entre la plume et l’épée qui, en fait, n’ont cessé de s’appuyer et de se justifier mutuellement.

 

 
Cette consigne, héritée de la révolution bourgeoise de 1789, s’implanta dans la communauté haïtienne en pleine transition de la société à castes à la société à classes. Les oligarchies rivales s’en emparèrent et son imprécision leur permet de masquer la véritable nature de la tyrannie en question. Luttant contre ce qu’elles appellent tour à tour la tyrannie des noirs ou la tyrannie des mulâtres, elles s’acharnaient à embrigader sous leurs drapeaux les masses en lutte contre la tyrannie des classes possédantes. Mystification dont les intéressés, d’une façon générale, n’eurent même pas conscience et qui prospéra dans le cadre d’une économie agricole où commençait déjà à prédominer la petite exploitation individuelle paysanne, se fermant ainsi à tout progrès aussi bien dans les moyens de production que dans les méthodes de culture. Le développement des forces productives stagnant, le mouvement démocratique piétina, connut mille déboires et avatars, essuya mille défaites et revers. Cercle vicieux implacable dont nous sommes encore les prisonniers. Aujourd’hui, d’aimables marxistes dont le cordon ombilical se trouve rattaché aux révisionnistes modernes, voudraient rompre ce cercle vicieux par un saut en arrière de 160 ans dans l’histoire d’ Haïti en créant les conditions, comme prélude à la révolution socialiste, pour l’épanouissement du capitalisme dans toute sa splendeur. Cela se passe de commentaires…

 
De même, la parenthèse ouverte par André Rigaud par sa scission du Sud et promptement fermée par sa mort prématurée démontrera qu’il  n’y a ni homogénéité ni communauté de vues au sein d’une même faction des classes dominantes. Ce caudillon mulâtre regagna le pays en 1810 et, comme si rien ne s’y était passé depuis sa fuite précipitée de 1799 (l),

 

 
(l) – Au moment où l’ancien esclave noir Toussaint Louverture administrait déjà la colonie presqu’en maître incontesté, il y eut, en 1799, un choc entre lui et l’affranchi André Rigaud, leader de la caste mulâtre à l’époque, - choc qui se solda par la défaite de ce dernier.

 

 
Se proposa, à la manière d’un seigneur féodal de récupérer son fief, le département du Sud. Habile manœuvrier, Pétion le laissa faire et se l’attacha comme allié dans la lutte contre Christophe.

 
Une autre constante qui se dégage de la rivalité entre Christophe et Pétion, c’est le goût du faste et des dépenses somptuaires des gouvernements noirs face à une politique d’économie, à la petite semaine, des équipes mulâtres. A cela, on pourrait avancer deux explications :

 
 l – le dirigeant noir est dépourvu de complexes dans le maniement des fonds de l’Etat tandis que le dirigeant mulâtre cherche à justifier sa domination par une apparence d’honnêteté administrative ; 

 
2 – la classe dominante noire est consciente qu’il lui faut créer ses commodités sur ce petit bout de terre et qu’elle doit l’embellir. Cette conscience serait plus émoussée chez la caste mulâtre qui, comme toute bourgeoisie, est plus cosmopolite et plus encline à ne considérer Haïti comme une terre digne d’y vivre qu’à condition de pouvoir s’y enrichir ou de maintenir ses privilèges avec la possibilité de réaliser périodiquement un petit tour à l’étranger.

 
Il reste entendu que quel que soit le mobile qui anime les deux factions, le bien-être des masses n’occupe aucune place dans leurs calculs, leurs préoccupations et leur comportement.

 
Devront aussi s’alterner par la suite les deux systèmes de gouvernement implantés simultanément dans le pays par les deux protagonistes des deux couches sociales privilégiées. La caste mulâtre, avec Pétion, s’accrochant désespérément à une fiction du droit et de la légalité pour justifier – encore une fois – sa domination qu’elle adoucit, afin de la rendre acceptable, par un faux libéralisme, dorant la pilule par des concessions aux masses – concessions savamment dosées – et l’emploi de procédés démagogiques. La faction noire, avec Christophe, démunie de complexes, renforce sans masques les méthodes autoritaires et répressives. Les deux camps accumulent leurs richesses au détriment des masses en mettant le trésor public à contribution ; la caste mulâtre cherchant des ressources auxiliaires ou un paravent dans les activités commerciales fondamentalement et la faction noire, dans l’agriculture fondamentalement. Les masses, elles, indifférentes, au fond, à la lutte des factions, prenant position d’instinct, suivant les circonstances et leurs intérêts, pour l’une ou pour l’autre, se faufilant avec ténacité à travers les contradictions de leurs ennemis pour faire triompher leurs revendications.

 
Le long règne du mulâtre Jean-Pierre Boyer qui débute en 1818 marque un tournant décisif dans ce processus.

 

 

La paysannerie gagne du terrain.

 
Paradoxalement, sous le gouvernement de Jean-Pierre Boyer (1818-1843), l’un des plus férocement réactionnaires que le pays ait connu, la petite paysannerie consolide ses positions. Le capitalisme agraire à l’ancienne mode s’intensifie. (l)

 

 

 
(l) Les passages concernant le problème agraire sont tirés du livre de Paul Moral : « Le paysan haïtien ».

 

 

 
Les contradictions s’approfondissent entre le désir des classes dirigeantes de constituer des latifundia afin d’en tirer des produits d’exportation et celui du petit paysan d’accéder à la propriété individuelle afin d’en tirer sa subsistance. Les belles habitations des plaines, fiefs des privilégiés, végètent dans l’abandon. Les grands propriétaires fonciers, découragés par les difficultés de réunir la main d’œuvre, jettent l’anathème contre les paysans et s’en prennent à leur « vagabondage », leur « fainéantise », à leur « paresse », sans se rendre compte que les montagnes ne cessent d’être cultivées. Attirés par la possibilité de s’enrichir rapidement par la concussion, la malversation des deniers publics et les combines de toutes sortes, ils abandonnent bien vite leurs splendides domaines pour s’établir en ville et s’adonner à la politique ou au commerce, -ce qui revient au même. Les propriétaires absentéistes sont occupées clandestinement et cultivées par les paysans qui, après vingt ans, sont automatiquement protégés par la prescription et en appellent au principe : « possession fait droit ». Beaucoup de propriétaires ont fait appel au système du métayage concédant à différentes familles paysannes des portions de terre contre une redevance en nature représentant la moitié des produits récoltés. C’est ainsi que des familles entières se partagent l’exploitation de vastes domaines sur lesquels elles se livrent à la culture vivrière finissant par constituer une véritable communauté régie comme une sorte de « gens » de la société antique.

 

 
Ce système persiste encore aujourd’hui, mais sur une très faible échelle, la plupart des grands propriétaires fonciers préférant abandonner un procédé qui, l’astuce paysanne aidant, leur laisse des avantages très insignifiants. L’affermage est encore un peu moins répandu ainsi que la « gérance ».

 

 
Cependant, à aucun moment, les classes dominantes frustrées n’ont reconnu leur défaite ni l’ont acceptée. Elles multiplient les démarches et les mesures tendant à contenir la marée montante des masses paysannes se ruant, par vagues, à la propriété du sol. A part les habituelles mesures de coercition qui sont maintenues et renforcées, l’administration de Boyer recourt à la persuasion et au dégrèvement d’impôts pour encourager les propriétaires des grands domaines ; elle s’érige en défenseur intraitable de l’intégrité du Domaine National ; elle annexe la partie orientale de l’île (actuellement la République Dominicaine) qui est plus étendue qu’ Haïti et possède de meilleures terres et la gouverne pendant plus de 21 ans ; elle fait appel à des agriculteurs étrangers pour venir s’établir dans notre pays : rien ne put mettre un frein à l’envahissement croissant de la petite culture vivrière conduisant au parcellement indéfini. A la fin, Boyer recourt à la menace à laquelle avait déjà fait allusion Dessalines et qui a été la cause principale de la chute de ce dernier : révision générale des titres de propriété. Mais o doute que cette menace ait jamais été concrétisée. De toute façon, elle ne changea rien à la situation.

 
Il est donc clair que DU  POINT  DE  VUE  DES  MASSES, la clique boyériste ne fut pas pire qu’une autre. Elles ne lui doivent rien non plus. A cette phase de notre histoire le pouvoir politique et économique de la caste mulâtre se raffermissait et se stabilisait. Elle passait du secteur agricole au secteur commercial. De plus, groupe essentiellement parasite, elle trouvait un excédent de ressources dans le pillage de la partie est de l’ île. Dorénavant, ses principales sources de richesse seront le commerce, la rente immobilière et la rente foncière, les activités agricoles ne constituant plus qu’un appoint.

 

 
Mais que lui reprochent les hérauts de la couche noire privilégiée ? De n’avoir pas accompli, par hasard, une réforme agraire en faveur des paysans ? Comment pouvaient-ils lui adresser ce reproche si les principaux chefs de file noirs, tels les Salomon, étaient à la fois des protégés du régime et de grands propriétaires terriens ? Ils lui reprochaient et lui reprochent de s’être entouré d’hommes à la peau claire dont la politique délibérée fut d’écarter systématiquement les noirs non seulement des avenues du pouvoir mais aussi de tous les champs d’activités plus ou moins relevés. Les boyéristes ne se contentèrent pas d’écarter les cadres noirs ; ils les refoulèrent ; les frappèrent d’ostracisme. Pendant ces vingt-cinq ans, les mulâtres consolidèrent leur mainmise sur les principaux leviers de l’économie du pays. L’instruction fut strictement réservée à ce petit groupe de privilégiés et le pays fut plongé dans les ténèbres d’un obscurantisme crasse.

 

 
Mais ne nous laissons pas obnubiler par le sectarisme outrancier du gouvernement de Boyer, comme le font tous les historiens haïtiens anxieux de « noircir » leurs opinions politiques. Du point de vue des masses paysannes qui ont toujours représenté plus de 90 pour cent de la population du pays, l’équipe de Boyer n’est pas plus condamnable que les équipes noires qui l’avaient précédée : celles de Toussaint Louverture, de Dessalines (malgré les velléités égalitaires de ce dernier) et de Christophe, tous d’incontestables héros de l’indépendance, par ailleurs. Tout comme les équipes qui se succéderont par la suite ne seront pas meilleures. Ce que les boyéristes ont fait pour consolider la position d’une couche sociale privilégiée à prédominance mulâtre, des gouvernements noirs l’ont fait et le feront par la suite pour nantir une autre couche à prédominance noire et lui donner une position privilégiée par rapport, non pas à la faction mulâtre, mais par rapport aux masses. Il faut noter, au contraire, que les deux factions de l’oligarchie, tout en paraissant se livrer une lute à mort, respectent en réalité les  intérêts et les privilèges l’une de l’autre. Tout comme les équipes précédentes et celles qui suivront, Boyer n’a pas violé cet accord tacite. Au fond, ce qui distingue un gouvernement mulâtre d’un gouvernement noir, c’est une question de prédominance ou d’hégémonie. Boyer, comme tous ses prédécesseurs et successeurs, ménage et protège quelques éléments « représentatifs » de l’autre camp afin de se prémunir contre l’accusation de sectarisme. C’est une véritable politique d’ « échantillons » commune à tous ces zèbres. Malgré tout, les porte-parole des privilégiés noirs ont fait du gouvernement de Boyer leur « bête noire ». Et, c’est cependant l’(action des mulâtres dissidents qui fut décisive pour le renversement de Boyer en 1843.

 

 
Entre 1843 et 48, les troubles qui se sont produits dans le pays ont eu pour cause fondamentale les contradictions entre le paysan dont la situation juridique et légale est précaire et le grand propriétaire terrien en quête de bras et de plus de terres. C’est pourquoi une ordonnance parue à cette époque recommandait formellement « de veiller par dessus tout à ce qu’aucun cultivateur ne s’introduise dans les rangs de la Garde Nationale qui ne doit être composée que de propriétaires, fils de propriétaires, fermiers, sous-fermiers, etc. »

 
Cette ordonnance était des plus étranges, étant donné la situation militaire du pays à ce moment-là. Cette situation se caractérisait par les aventures belliqueuses entreprises par les classes possédantes haïtiennes contre les Dominicains qui venaient de se libérer du joug d’Haïti. En deux fois en moins d’une décennie, le parasitisme de notre bourgeoisie la poussa à tenter de conquérir la République Dominicaine par la force. En 1844, l’opération fut menée par Rivière Hérard, représentant de l’aile soi-disant libérale du clan mulâtre qui s’était substitué à Boyer. En 1849, ce fut un caudillo noir, Faustin Soulouque, qui joua les Napoléon. Il serait donc à présumer que l’armée haïtienne avait plus que jamais besoin de chair à canon. Cette ordonnance s’explique cependant si on la place dans le cadre des luttes intestines qui écartelaient la bourgeoisie. C’est, en effet, l’époque à laquelle la faction noire des classes dirigeantes entre en conflit ouvert avec le clan mulâtre pour le contrôle exclusif de l’appareil d’état. A la faveur de cette dissension et des intrigues, des marchandages et même des heurts auxquels elle donna lieu, les masses paysannes du sud se soulevèrent avec, à leur tête, Jean-Jacques Acaau, chef partisan révolutionnaire qui élargit les revendications paysannes et les étendit à d’autres couches exploitées de la société en élaborant un programme de gouvernement populaire. Considérées sous cet angle, les expéditions du plus pur style colonial entreprises contre les Dominicains visent à la fois à détourner les masses de leur lutte, à compenser ailleurs les concessions inévitables qui devaient être consenties aux travailleurs et à souder l’alliance des oligarchies rivales. Mais, la résistance du peuple dominicain ayant eu le dessus, lors de la première expédition, et la situation intérieure continuant à se détériorer, la faction mulâtre dût jeter du lest au clan noir pour obtenir son appui dans le répression de la lutte populaire. C’est ainsi que prit naissance ce qu’on a convenu d’appeler dans l’histoire d’Haïti « la politique de la doublure ». Elle consiste à placer une marionnette noire au pouvoir, un « congo » (l)

 

 
(l) – Dans la terminologie politique haïtienne : noir dépourvu de toute conscience raciale ou ethnique.

 

 

 
dont les mulâtres tirent les ficelles. Trois de ces bonshommes se succédèrent ainsi à la présidence entre 1844 et 1847 mais le quatrième doublure, Soulouque, « déchira le tissu », pour reprendre l’expression imagée de feu Christian Baulieu, l’un des fondateurs du Parti Communiste Haïtien. Autrement dit, il se retourna contre ceux qui le hissèrent au pouvoir dans l’intention de le diriger dans l’ombre et se transforma en porte-drapeau de la faction noire. Mais l’opération -doublure fut payante, car les deux clans adverses oublièrent un instant leur antagonisme et s’entendirent sur le dos des masses pour étouffer le mouvement de celles-ci dans le sang. Soulouque reprendra à son compte l’expédition contre la République Dominicaine pour se heurter aussi à un échec pour les mêmes raisons ci-dessus mentionnées.

 

 
A quel titre est-il passé dans la mythologie politicienne de la frange noire des classes dominantes comme un leader populaire ? C’est qu’il s’était entouré d’une camarilla à prédominance noire et avait nanti aux dépens des masses la position économique du clan noir.

 
Cependant, malgré l’échec de la révolte paysanne, la petite propriété continue de progresser irrésistiblement. C’était d’ailleurs le gage le plus sérieux de tranquillité sociale. Les 160.000 fusils qui avaient été distribués à la population au cours des guerres de l’indépendance n’avaient jamais été récupérés par les pouvoirs publics. Pareille tentative n’était même pas concevable : le travailleur haïtien n’avait pas oublié que c’était là la seule garantie de sa liberté et il savait en faire usage.

 

 
Ainsi donc, d’après des renseignements tout à fait conservateurs, on estime qu’à l’époque plus de 50.000 propriétés auraient été déjà distribuées depuis l’indépendance. Dans l’arrondissement d’Aquin, par exemple, on comptait plus de 3.000 propriétaires ruraux contre 303 en 1789 ; celui des Cayes, 5.000 contre 302 ; celui du Limbé, 3.500 contre 617 ; la commune de la Croix des bouquets, 1.200 contre 137. Donc, tandis que les factions exploiteuses rivales s’établissent dans les villes, particulièrement à la capitale où elles se concentrent de plus en plus, la paysannerie, elle, profitant de son isolement, de l’absentéisme des grands domainiers, transformant en un avantage l’indifférence, le mépris, l’animosité même des pouvoirs publics, étend progressivement et consolide ses conquêtes.

 
Elle fournit ainsi au pays une relative stabilité économique, malgré la répétition des continuelles luttes intestines – qui, heureusement, ne sont que superficielles ou du moins ne l’affectent pas grandement. Le labeur de la paysannerie – labeur acharné, constant et tenace, modeste et assidu, anonyme et méconnu – donne la possibilité aux différents clans en présence de se livrer systématiquement au pillage des fonds publics, au gâchis administratif, à toutes sortes de combinaisons.

 

 
On peut estimer que, depuis 1848, il n’y avait presque plus de terres à distribuer. Cependant, les factions, tout en poursuivant aveuglément leur traditionnelle politique de mise en coupe réglée des fonds publics – ce qui provoque un marasme financier chronique même dans les périodes de prospérité florissante – et d’imposition arbitraire, anti-populaire et anarchique, entendent surtout protéger, défendre ou reconstituer la grande exploitation. C’est ainsi que chaque clique qui se succède au pouvoir procède à sa petite distribution de terres ; mais il est avéré qu’en fait il s’agit de dépossession des privilégiés des régimes antérieurs afin de nantir les nouveaux privilégiés de l’heure. Les grandes propriétés changent de maîtres au gré des vicissitudes politiques. Les nouveaux propriétaires sont des généraux, des sénateurs, des députés, des ministres influents qu’il s’agit de récompenser pour « les services rendus à la patrie ».

 

 
Le problème de la mai d’œuvre reste aussi aigu, cependant, qu’au début. Dans cette hantise de rétablir la grande exploitation, sur le mode capitaliste, le gouvernement mulâtre de Geffrard (qui avait succédé à Soulouque en 1859) fit appel, en 1860, à l’immigration de noirs américains. Il en arriva quelque 2.000 qui avec l’aide des pouvoirs publics, fondèrent des établissements en plusieurs régions du pays qui ne tardèrent pas à tomber en décadence au bout de quelques années, ce qui motiva le départ des immigrants. Devant l’échec de cette entreprise, le pouvoir réactionnaire n’hésita pas à promulguer, en 1864, un code rural rétrograde et à décréter la suppression de la prescription contre l’Etat, ce contre quoi se soulevèrent à nouveau les paysans du sud. Cependant, aux yeux de certains, Geffrard passe pour un homme politique progressiste parce qu’il a créé quelque vague institution d’enseignement, signé un concordat avec le Saint-Siège en 1860, organisé le corps des tirailleurs dans l’armée et reconnu l’indépendance de la République Dominicaine à un moment où, étant donné la situation intérieure, la classe qu’il représentait ne pouvait faire autrement que de lâcher prise.

 

 
A sa chute en 1867, survint un phénomène unique dans l’histoire d’ Haïti : la montée au pouvoir du général mulâtre Sylvain Salnave, qui n’eut l’heure de plaire à aucune des factions rivales. Parti du nord à la tête d’une armée, il reçut par la suite l’appui de la paysannerie du sud et des masses de la capitale. Après deux ans de guerre civile, la plus violente et la plus longue de notre histoire mouvementée, il fut finalement vaincu par les forces coalisées des deux factions privilégiées, qui en appelèrent au lumpen prolétariat du nord, et le firent fusiller dans les premiers jours de 1870. Il paya donc de sa vie le crime de n’être pas entré dans le jeu des oligarques.

 

 
Il y eut alors un équilibre entre les deux principaux secteurs des forces dominantes, équilibre qui se reflétait dans la composition et l’orientation des gouvernements « sans couleur » de Nissage Saget (1870 – 1874), Michel Domingue (1874 – 1875), et Boisrond Canal (1875 – 1879) .

 

 
« Sans couleur », ces gouvernements le furent du point de vue des classes dirigeantes. Pour les masses, ce fut encore et toujours une espèce de terreur blanche larvée. C’est ainsi qu’en 1875, par exemple, le gouvernement fit de nouveau appel aux cultivateurs étrangers. Il en arriva, cette année-là, un contingent dont on ne connaît pas le sort. En 1878, le gouvernement haïtien engage des pourparlers, qui semblent n’avoir pas eu de suite pour l’embauche d’immigrants italiens et français.

 

 
Toutes ces tentatives échouèrent. Mais les classes dominantes ne font jamais de concessions de leur plein gré. Pour entretenir son luxe scandaleux, sans se départir de sa fainéantise et de

 
son allergie à tout effort – ne serait-ce que d’imagination – la bourgeoisie compradore du pays se livrait depuis quelque temps déjà à la coupe inconsidérée des bois précieux tels que le campêche et l’acajou pour l’exportation, achevant ainsi de dénuder le sol et de l’exposer aux ravages des violentes averses tropicales qui emportent vers la mer la couche de terre arable.

 
Enfin, en 1889, le fragile équilibre entre les clans rivaux est rompu par l’accession à la présidence de Lysius Félicité Salomon jeune dont la famille, on se le rappelle, avait été la protégée de Boyer. Grand manitou sous Soulouque, il restera vingt ans dans un exil doré à la chute de celui-ci. Il est aux yeux des petits-bourgeois noirs contemporains le maître à penser, le modèle suprême. Son titre le plus glorieux, semble-t-il, c’est d’avoir procédé à un massacre de mulâtres en 1883 et livré au pillage les établissements commerciaux des clairs. Ses apologistes passeront sous silence le fait qu’il ait facilité l’établissement en Haïti d’une colonie de métèques blancs ou d’origine syrienne et libanaise qui devaient finir par accaparer, en collusion avec les impérialistes américains, les sources de richesses du pays. Ces mêmes apologistes feindront d’ignorer que c’est Salomon qui, entre autres choses, invita des sociétés agricoles étrangères à s’établir chez nous en leur concédant le privilège de la naturalité.

 

 

Caste et classe.

 
Nous clôturons cette partie de notre incursion événementielle à travers l’histoire d’Haïti en expliquant notre propos par la reproduction de l’analyse faite par Christian Baulieu sur les concepts « caste » et « classe » dans notre pays. Publié dans le quotidien « Le Nouvelliste » des 28 et 29 juillet 1942, ce texte marxiste, un classique dans le genre, est, comme par hasard, oublié par les dirigeants de nos groupements révisionnistes, c’est-à-dire le Parti Populaire de Libération Nationale et le Parti d’Entente Populaire. Sauf l’exorde, nous le reproduisons intégralement. Le voici :

 

 
« … la société haïtienne n’est pas plus rigidement divisée en castes qu’elle n’est divisée en classes mais (qu’)elle se trouve à une période de transition entre les deux systèmes et (que) cette période de transition a débuté durant la période coloniale à une époque qu’il est cependant difficile de fixer chronologiquement, parce qu’il est déjà presque impossible de distinguer à leurs débuts les changements sociaux qui se déroulent sous nos yeux.

 

 
« La caste est un organisme fermé, une sorte de citadelle où l’on naît et d’où l’on ne sort que par une chute verticale ; elle implique pour ceux qui en font partie une supériorité intrinsèque basée sur un critère accessible, l’ancienneté d’origine, par exemple ; on y naît et on y meurt en des avantages que peuvent constituer le talent et la fortune. Le Mahatma Gandhi et le Pandit Nehru n’appartiennent pas à la caste supérieure de l’Inde, de même que Julien Raimond n’a jamais cessé d’être un affranchi malgré tous ses avantages avant la proclamation de l’indépendance. Tandis que la classe est un organisme ouvert, un enclos percé de grandes barrières, à droite et à gauche, qui le font communiquer avec les classes voisines. On franchit les barrières sous certaines conditions de culture et de fortune. On les franchit dans les deux sens.

 

 
« Cette mobilité de principe est la caractéristique générale de la société à classes dans le monde entier.

 

 
« Il est clair que ce pays n’est pas soumis à un rigide système de castes, puisqu’on peut y observer une certaine mobilité sociale ; mais il est non moins évident qu’on n’y trouve pas la société à classes dans sa pureté classique, des conditions particulières constituant encore des barrières qui réduisent singulièrement la mobilité sociale de l’individu.

 

 
« S’il faut tenter une définition exacte de la communauté haïtienne, nous dirons qu’elle constitue un type complexe de société, où alternent, s’opposent et se combinent  les traits opposés du système des castes et du système des classes et où la prédominance des traits de l’un où de l’autre système est déterminée par les tendances du groupement qui exerce le pouvoir politique.

 

 
« Cela veut dire que nous vivons dans une période de transition, déjà dépassée par d’autres peuples, et dont la durée sera conditionnée par la marche du mouvement démocratique.

 
« Cela tient au fait que la société haïtienne actuelle est issue récemment d’une société à castes – la société coloniale de Saint-Domingue – qui se présentait presque à l’état pur, et qui ne cède que lentement à l’influence des revendications démocratiques motivées par le développement des forces économiques. Ce développement des forces économiques ne se produisant point d’une manière uniforme, mais plutôt d’une manière inégale, il s’en est suivi que, au cours de notre histoire, on a pu observer un dépérissement passager des traits distinctifs du système des castes aux moments où les revendications démocratiques, aiguillonnées par l’essor des forces économiques, connaissent un triomphe également passager et une reviviscence des traits de ce système aux périodes de stagnation économique.

 

 
« Cet état de choses où les forces en présence s’affrontent, s’équilibrent et se fondent ne fait que souligner la survivance des traits du système des castes.

 

 
« Mais quels sont ces traits qui autorisent de pareilles conclusions ?

 

 
« Si le critère de la caste est une caractéristique inaccessible, une caractéristique qu’un individu ne peut acquérir d’aucune manière, tout groupement basé sur des caractères ethniques constitue en principe une caste, et non une classe, et si, comme on l’admet généralement, la couleur de l’épiderme, en Haïti comme dans d’autres pays, est un indice social, l’on sera tenté, comme le professeur Leyburn, de conclure que la communauté haïtienne constitue un système de castes, puisqu’un individu ne peut, quoi qu’il fasse, changer la couleur de son épiderme.

 

 
« Mais l’observation démontre bientôt que cette conclusion est exagérée parce que en Haïti, tel groupement n’est pas, comme la caste à l’état pur, un organisme absolument fermé. Il est en effet possible à un individu qui ne possède pas la caractéristique ethnique primordiale : la couleur claire de la peau, de pénétrer dans ce groupement – c’est-à-dire de participer à la jouissance de ses privilèges – à la faveur de certaines conditions de fortune et de culture. Or, cette mobilité sociale, impossible dans un rigide système de castes, est le trait distinctif du système des classes.

 

 
« L’on conclura donc que nous sommes en présence d’une communauté où les deux systèmes s’opposent et se mêlent dans des proportions qui varient selon la conjoncture économique et politique, pour former un type original de société où les survivances du système des castes sont sans cesse assaillies par les tendances démocratiques en vue de la transcroissance de la société à castes en société à classes, dans un avenir plus ou moins éloigné, en une société où la couleur de l’épiderme ne sera plus un critère indiscutable.

 

 
« Et tant que cette transformation ne sera pas accomplie, nous formerons un type hybride de société où les traits distinctifs de la société à castes jouiront d’une prédominance sans cesse disputée.

 

 
« Une rapide incursion dans l’histoire du pays servira à éclairer ces conclusions.

 

 
« Si nous laissons de côté la période coloniale où le système des castes – blancs, affranchis et esclaves – commença de se transformer au niveau de la constitution des affranchis en classe distincte, que voyons-nous au lendemain de l’indépendance ?

 

 
« Des hommes qui, ayant émergé de la tourmente, constituent une couche privilégiée présentant l’apparence d’une classe. Mais, avant même l’arrivée de Pétion au pouvoir, les anciens affranchis indiquaient leur tendance à constituer une minorité privilégiée en revendiquant les biens des colons, leurs pères ; ils indiquaient en même temps leur tendance inconsciente à la constitution d’une caste, c’est-à-dire : un groupement basé sur des caractères natifs, inaccessibles. Le dur et long règne de Boyer leur servira à asseoir d’une manière durable leur emprise sur le pays, jusqu’au jour où la révolution de 1843 viendra l’ébranler pour quelque temps.

 

 
« Ce mouvement des Hérard fut déterminé et rendu possible par une poussée démocratique exacerbée par le despotisme de Boyer et dont les promesses véhémentes du Manifeste de Praslin sont un témoignage certain. Ce mouvement inspira aussi aux hommes avisés l’idée de la politique de doublure qui est l’indice d’un nouveau rapport des forces, et des transactions qui en sortiront. Ce qui n’empêcha que, sous Soulouque, la doublure dévora le tissu, jusqu’au jour où Geffrard parvint à rétablir la situation en faveur de la tendance caste.

 

 
« Le gouvernement de Salnave met en relief, et d’une manière brutale, l’antagonisme des deux tendances tandis que les luttes célèbres des libéraux et des nationaux ne font qu’exprimer un état d’équilibre où ces tendances se contrebalancent et empruntent, pour se camoufler, les apparences de partis politiques. (l) Mais la liquidation du Parti Libéral (2) marque le début d’une période où la tendance classe dominera jusqu’au moment de l’intervention américaine.

 

 
« Le professeur Leyburn a souligné avec une particulière clairvoyance le sens de l’élection du président Dartiguenave (3) et les chances certaines qu’elle offrait à la reviviscence de la tendance caste, contenue, jusque-là, par le développement des forces économiques qui avaient éclaté dans le mouvement de 1843.

 

 
« Ici s’ouvre donc une nouvelle période qui n’offre pas encore, pour l’analyse, le recul nécessaire … On aura sans doute remarqué que, sauf pendant de brèves éclaircies, l’une et l’autre tendance ont exercé le pouvoir à l’aide des méthodes autoritaires. C’était fatal : la minorité parce que minorité, s’en servait pour se maintenir au pouvoir ; et la majorité ne trouva que ce moyen pour réduire rapidement les privilèges constitués.

 

 
« Telle nous apparaît la courbe particulière du développement social en Haïti.

 

 
« On se trouve donc en présence d’une communauté originale, à mobilité sociale réduite où, jusqu’au jour de l’avènement de la démocratie complète, continueront de s’opposer, de s’influencer, ces deux tendances qui constituent le moteur de l’histoire de ce pays ».

 

 

 

 
(l) – Les « libéraux » avaient en 1889 pour porte-étendard le mulâtre Boyer Bazelais et les « nationaux », le soir Lysius Félicité Salomon jeune. Boyer Bazelais était descendant du président Boyer tandis que Salomon dont la famille était la protégée de ce même président Boyer avait été un tout-puissant ministre sous Soulouque. Où l’on voit que la composition de ces clans se renouvelle à peine et va jusqu’à emprunter certains traits dynastiques. (Note du compilateur)

 

 
(2) – Allusion aux événements de 1883 déjà mentionnés. (Note du compilateur)

 

 
(3) – Fantoche mulâtre mis en place par les Américains après l’occupation du terrible national en 1915. (Note du compilateur)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
II ème PARTIE

 

LES  DEUX  CLANS  LIVRENT  LE  PAYS
A  L’IMPERIALISME  AMERICAIN

 

 
Après le magistral exposé de Christian Beaulieu, on comprendra sans peine que sous le rapport de la lutte entre les factions des classes dominantes, il n’y ait pas grand-chose à signaler entre 1888, date de la chute de Salomon, jusqu’à l’agression américaine de 1915.

 

 
Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’y ait plus eu de tiraillements et que la prépondérance de la tendance classe se soit maintenue sans partage ou sans heurt. Il y a eu, par exemple, le cas du président mulâtre Cincinnatus Leconte qui trouva la mort dans l’explosion criminelle du Palais National en 1912. Or, étrange coïncidence, à l’instar de Salnave, on lui prête aussi des idées progressistes et des intentions patriotiques. Mais, ce qu’il est important de mettre en relief maintenant c’est l’accentuation de l’antagonisme entre les masses paysannes et les classes dirigeantes, antagonisme qui devait conduire celles-ci à rechercher le soutien de l’impérialisme américain et à s’en faire les instruments. Les féodaux noirs étaient anxieux d’avancer dans la voie tracée par Salomon, celle consistant à s’appuyer sur l’étranger pour déposséder les paysans : les impérialistes américains en firent les instruments de leur pénétration économique, justification de leur agression militaire postérieure.

 

 

 
Genèse de l’agression américaine.

 

 
Comme on l’a vu, depuis le début de la deuxième moitié du siècle dernier et même avant, le commerce du café supporte, d’une manière stable et sûre, tout le poids de la vie politique et économique de la nation. Tout est rythmé et synchronisé autour de la récolte de la précieuse fève qui a lieu de novembre à mars. Elle sert de base aux prévisions budgétaires aussi bien que pour les combines politiques les plus louches et les plus inavouables. C’est ainsi que la production du café passe de 60.000.000 de livres, en 1860, à 75.500.000 livres en 1875 et à 79.000.000 de livres en 1890. Cela n’empêche pas que vers la fin du siècle, les différentes équipes d’affairistes qui se succèdent au pouvoir intensifient leur action aveugle et inconsidérée en vue de liquider la petite exploitation paysanne individuelle et, avec elle, la culture du café, la garantie de l’indépendance de la grande masse paysanne, au bénéfice de latifundistes étrangers. Il est vrai que toute la convoitise de ces hommes d’affaires à la manque déguisés en politiciens – ou vice versa – ne se concentrait que sur nos plaines. Mais, la population du pays avait déjà plus que doublé depuis 1804 (500.000 en 1804, 1.200.000 vers 1880). Le refoulement vers les sommets des habitants du plat pays en vue de laisser le champ libre à la culture des denrées d’exportation devait inévitablement compromettre la prospérité de la population montagnarde, la multiplication des places à vivre au détriment du café et, par conséquent, la rupture de l’équilibre automatique qui s’était à grand-peine établi – grâce à l’irréductible ténacité du paysan haïtien – entre la nécessité de nous ravitailler en vivres et celle de disposer d’une monnaie d’échange pour l’acquisition des produits manufacturés à l’étranger.

 

 
Ainsi donc, au système de dépossessions mis en pratique par les gros bonnets, au système de dépossessions des grands dignitaires des régimes déchus afin de nantir les privilégiés de l’heure, exposant par conséquent l’exploitation des meilleurs domaines aux aléas, aux péripéties et aux vicissitudes des troubles politiques devenus depuis longtemps chroniques ; au système imposition odieux, abusif et anarchique suivant lequel les croissantes taxes et surtaxes ne retombent que sur le dos du producteur ; aux assauts répétés – quoique sans cesse refoulés – des féodaux alliés du pouvoir contre la petite propriété paysanne, va s’ajouter maintenant une offensive sur grande échelle du capital étranger, de l’impérialisme.

 

 
L’initiative de Salomon était un symptôme très grave. Car, malgré tous les déboires qu’avait connus la nation jusque là, les masses vigilantes et allergiques à toute tentative d’aliénation de l’indépendance nationale avaient réussi à imposer le respect de ce qu’on appelle pompeusement chez nous « l’héritage dessalinien ». Or, l’un des postulats les plus importants, sinon le plus important, inscrits dans la constitution de Dessalines, c’était l’interdiction de concéder la propriété du sol à l’étranger, interdiction répétée dans toutes les constitutions ultérieures.

 

 
Cet antagonisme fondamental qui l’oppose aux clans privilégiés rivaux s’arrachant mutuellement les rênes du pouvoir est loin de constituer le seul objet de préoccupation du petit paysan de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci. C’est tout un ordre de choses violemment hostile, tout un système brutalement oppressif qui l’accable. Malgré son prodige d’astuce et d’entêtement grâce à quoi il a pu s’installer paisiblement pendant de longues décennies sur de dérisoires parcelles qu’il fait fructifier sans l’aide de personne et pratiquement avec ses ongles, le petit cultivateur n’ignore pas que son droit de propriété est tout à fait précaire, qu’on n’ose pas le déloger en masse mais qu’il  est à la merci du premier chevalier d’industrie entreprenant, audacieux et influent. Il sait qu’avocats, notaires, arpenteurs et leurs alliés, toute une cohorte d’escrocs, de vautours et de sangsues aux appétits débridés et insatiables s’arc-boutant sur un appareil juridico-légal fabriqué à leur convenance, se liguent contre lui pour le leurrer, le bafouer et l’emberlificoter dans leur montagne de paperasses et leur hermétique jargon pseudo-légaliste ; de sempiternels et coûteux procès surgissent, traînent en longueur, engloutissent ses insignifiantes économies qui arrondissent les appointements des juges, les engraissent et les transforment en propriétaires terriens du soir au matin, par de savants tours de passe-passe. Il est la victime de choix des usuriers ; il est copieusement tondu par les spéculateurs en denrées qui le volent impudemment sur les poids de ses maigres marchandises ; la plaie des collecteurs de taxes s’abat sur lui comme une bande de sauterelles dans un champ de petit-mil ; il vit craintivement sous la férule barbare du chef de section, officier de police rurale, dont il fait les frais des coûteuses fredaines primitives ; et, comme si tout cela n’eût pas suffi, il doit encore s’ingénier à fuir le recrutement forcé dans les bandes rivales qui se disputent continuellement le pouvoir comme des fauves une proie de prédilection.

 

 
Cependant, si, en gros, cette situation était partout la même dans le pays, il convient de signaler des circonstances particulières à chacune des régions Sud et Nord d’ Haïti. Nous avons vu la paysannerie du Sud organiser son propre soulèvement avec son chef de file, Jean-Jacques Acaau, au cours des années 40 du siècle dernier, nous l’avons vu se soulever contre les mesures réactionnaires de Geffrard ; elle prit également par, en 1867-1869, aux côtés du président Sylvain Salnave, à la plus longue des guerres civiles qui marqua la turbulente histoire du pays. Elle échoua toutes les fois et n’apparut plus qu’en de brèves intervalles sur la scène politique jusqu’à la fin de l’ère haïtienne en 1915. C’est que le petit cultivateur du Sud jouissait d’une certaine stabilité où les distributions de terres jointes aux luttes subséquentes de la paysannerie de cette zone avaient finalement plus ou moins consolidé sa position et réduit à un strict minimum l’armée des prolétaires ruraux. Sous cette pression, la faction mulâtre qui prédominait au sein de la classe possédante de la partie méridionale du pays, s’adonnant au commerce comme activité principale, avait progressivement mitigé ses méthodes d’accaparement et d’administration de la terre, tandis que l’aile noire de cette même oligarchie exerçant l’hégémonie dans le Nord s’affairait à la possession directe de la terre comme source fondamentale d’enrichissement.

 

 
C’est ainsi qu’en décembre 1869, des bandes de ruraux dénommées « cacos », en provenance du Nord, envahissaient, à l’instigation des féodaux, la capitale et la mettaient à sac après avoir renversé le gouvernement de Salnave. C’était un précédent. Périodiquement, cet état de choses devait se répéter et devenir chronique entre 1911 et 1915. Il semble bien maintenant que les « cacos » qui étaient en quête d’un exutoire, dépourvus de cadres, d’authentiques leaders surgis de leur sein et d’une idéologie propre, quoique chargés de revendications révolutionnaires, aient été les instruments inconscients des féodaux du Nord et de caudillos à mentalité féodale. Il est hors de doute que le mouvement « caco » s’épurerait au cours de ces luttes intestines, qui était appelé à acquérir un contenu véritablement révolutionnaire, ses cadres et ses leaders. C’est certainement ce processus d’incubation qui était en cours entre 1913 et 1915 – période pendant laquelle quatre gouvernements se succédèrent au pouvoir – et qu’est venue frustrer l’agression nord-américaine. Si on en doutait, la résistance opiniâtre qu’opposèrent ces mêmes cacos aux envahisseurs yankees en serait la preuve la plus éclatante. 

 

 
Mais, dans quelles conditions a-t-elle eu lieu, cette intervention américaine ?

 
Depuis la fin du siècle dernier, l’oncle Sam, digne émule des flibustiers et corsaires qui sillonnaient les mers antillaises au cours du dix-huitième siècle, voulut s’emparer d’une des baies haïtiennes les plus sûres et stratégiquement situées : le Môle St.Nicolas. Il voulait, disait-il, l’utiliser comme charbonnière, le même prétexte qu’il allégua, en 1903, pour arracher aux Cubains cette portion de territoire qu’il transforma par la suite en base aéronavale c’est-à-dire Guantanamo. Les Haïtiens ne réussirent à sauvegarder l’intégrité de leur territoire que grâce à l’habileté diplomatique et au patriotisme de l’un des plus grands hommes d’Etat de ce pays, Anténor Firmin.

 

 
La première intervention caractérisée du capital américain en Haïti eut lieu en 1906 quand la « National Railroad » y établit une soi-disant « Compagnie Nationale des Chemins de Fer d’Haïti ». Puis, ce fut le tour de deux autres compagnies yankees : l’une aménagea le port de la capitale et se réserva, pour cinquante ans, les recettes provenant de la manutention des marchandises tandis que l’autre construisit une usine électrique et s’approprié le monopole de l’électricité. Cependant, dans ce processus de pénétration, le capital yankee fit le pas le plus décisif en 1910 à l’occasion de la restructuration de la Banque Nationale de la République d’Haïti avec l’apport de capitalistes français. A cette occasion, le gouvernement américain exigea OFFICIELLEMENT des actionnaires français qu’il lui soit concédé une participation dans le financement de cette institution bancaire par l’intermédiaire de la « National City Bank of New York ». Les capitalistes français durent accepter.

 
Mais, cette histoire de banque ne se termine pas là. En 1914, c’est-à-dire quatre ans plus tard, les yankees exigèrent la remise des douanes haïtiennes comme garantie du capital qu’ils avaient investi – sans que personne leur en eût fait la demande – dans la réorganisation de cette banque et qui représentait une minorité des actions. Leur exigence ayant été repoussée, un détachement de « marines » débarqué à Port-au-Prince vers la fin de 1914, fit irruption dans la Banque Nationale et, en un blitzkrieg sans précédent, s’empara d’un demi million de dollars en lingots d’or qu’il alla déposer tranquillement dans les caves de la « National City Bank ». C’est la même « National City Bank » qui, en 1917, devait acheter les actions des trois autres banques américaines qui avaient financé l’opération de 1910. C’est encore elle qui, agissant comme instrument du Département d’Etat, acheta aussi, en 1919, toutes les actions françaises.

 

 
Le prétexte qui « justifia » la brutale agression militaire de 1915 était que l’anarchie s’était emparée du pays lequel, à en croire les autorités américaines, était devenu un foyer de troubles qui mettait en danger la paix de ses voisins. Cette version a été largement propagée et n’a jamais été correctement réfutée. Elle a été reprise plutôt en chœur par toute la théorie des traîtres indigènes qui soutiennent la thèse absurde selon laquelle ce qu’ils appellent »nos turpitudes » furent les seules causes de l’occupation américaine.

 

 
Non seulement ils oublient les antécédents que nous venons brièvement de signaler mais ils font aussi table rase des faits encore plus significatifs que nous allons tout de suite mentionner et qui révèlent les visées, la convoitise des monopoles yankees sur ce petit coin de terre. 

 

 
Le pays était en effet secoué périodiquement par une série d’insurrections. Cependant, ces mouvements sporadiques étaient superficiels et n’affectaient en rien la vie du pays. De plus, ces insurrections constituaient un trafic lucratif pour les commerçants étrangers établis dans le pays qui les finançaient et réclamaient ensuite des indemnisations fabuleuses en réparation de prétendus dommages à leurs propriétés. Habilement, les Etats-Unis fournissaient des armes à différentes bandes opposées dans le but délibéré d’entretenir l’instabilité politique. Mais pourquoi les paysans s’étaient-ils soulevés en 1911 et ne cessèrent-ils de guerroyer jusqu’après l’occupation ? Et, pourquoi ce furent précisément les paysans du centre et du Nord du pays qui se soulevèrent au cours de cette période ?

 

 
C’est qu’au contrat concédé à la « National Railroad » en 1906, il fut ajouté une clause en 1910 en vertu de laquelle toutes les terres appartenant à l’Etat situées des deux côtés du chemin de fer en construction jusque sur une profondeur de vingt kilomètres furent données en fermage à la dite compagnie au prix d’un dollar l’hectare pour une durée de cinquante ans pour qu’elle exploite des plantations de bananes. Mais il se fait que ces terres, quoique appartenant fictivement et légalement à l’Etat, étaient en fait occupées par les paysans qui les faisaient fructifier depuis longtemps déjà. Pour s’installer sur ces terres, la compagnie devait forcément les en déloger et il était normal qu’ils se rebellassent. Seules ces circonstances, et non pas d’autres, furent à l’origine des événements de 1915. Les levantins qui étaient déjà en train de contrôler les leviers économiques du pays et qui, en liaison étroite avec la mulâtraille aigrie, réclamaient l’intervention à cor et à cri, jouèrent dans ce sinistre drame le rôle de cinquième colonne. On aura donc constaté que si la tendance classe s’est prévalue du soutien impérialiste pour conserver le pouvoir, la tendance caste a recherché l’alliance de ce même impérialiste pour conserver le pouvoir, la tendance caste a recherché l’alliance de ce même impérialisme pour récupérer ses privilèges.

 

 

 
L’estimisme

 
Le 16 août 1946, le féodal noir, Dumarsais Estimé, accédait à la Première Magistrature de l’Etat. Le 10 mai 1950, son gouvernement était renversé par un coup d’état militaire classique. Que s’était-il passé entre-temps ? Mais, demandons-nous d’abord quelles ont été les circonstances à la faveur desquelles ce gouvernement avait pu s’établir. Pour répondre à cette question, quelques digressions sont nécessaires.

 

 
L’occupation militaire américaine qui dura de 1915 à 1934 avait laissé son empreinte sur la physionomie politique du pays. Une fois en possession du pays, le premier geste des yankees avait été d’octroyer aux étrangers, qu’ils soient des personnes juridiques ou naturelles, le droit à la possession de la terre. Parallèlement à cette mesure, ils établirent le travail forcé (la corvée) et se mirent en campagne pour enlever aux paysans les armes qu’ils possédaient depuis l’époque de l’indépendance.

 

 
En réalité, cette dernière initiative fut la seule que les occupants réalisèrent avec succès, d’une façon efficace et systématique. En 1919, ils capturèrent dans un guet-apens le chef des patriotes qui menaient la guerre de guérilla pour résister à l’oppression américaine.  Il s’appelait Charlemagne Péralte. Il fut sauvagement assassiné, de même que son compagnon d’armes, Benoît Batraville. Ils étaient à la tête d’une armée estimée entre 5.000 et 15.000 hommes qui ne purent être vaincus que par la ruse et la trahison. Ensuite, les agresseurs réalisèrent leur principal objectif qui était d’organiser une armée mercenaire indigène à leur image pour qu’elle les remplace.

 

 
D’un autre côté, les premières années de l’occupation américaine se sont caractérisées par une recrudescence de l’émigration haïtienne vers Cuba, émigration qui, à un certain moment, prit l’ampleur d’un véritable exode. Ce n’était plus alors quelque chose d’anarchique et d’improvisé, comme auparavant. Les autorités fantoches haïtiennes, en complicité avec leurs maîtres yankees, organisèrent systématiquement la vente de nos compatriotes aux grandes centrales sucrières américaines établies à Cuba. Les magnats du sucre embauchaient les ouvriers agricoles haïtiens comme main-d’œuvre bon marché pour faire la concurrence aux ouvriers cubains qui s’organisaient et posaient leurs revendications. C’est par dizaines de milliers que les paysans haïtiens, dépourvus de toutes pièces d’identité, en guenilles et nu-pieds, furent vendus par ceux-là mêmes qui étaient appelés à les protéger, en gros et en détail, exactement comme du bétail. Et, sur les côtes cubaines, où on les débarquait dans une pseudo-clandestinité, les attendaient encore, pour comble de malédiction, les agents diplomatiques et consulaires haïtiens, anxieux de les revendre, de les dépecer.

 

 
En 1929, les troupes d’occupation yankees procédèrent à une misérable tuerie de paysans qui manifestaient pacifiquement contre la corvée dans un endroit appelé Marchaterre, dans le Sud du pays. Depuis, la masse paysanne haïtienne a été écartée de la scène politique et reléguée dans l’ombre par toute une série de gouvernants fabriqués de toutes pièces par le Département d’Etat.

 

 
Comme, si tout cela n’eût pas suffi, en 1937, le chacal dominicain, Leonidas Rafaël Trujillo y Molina, avait décidé de mettre à l’épreuve ses dons de généralissime postiche sur les émigrés haïtiens qui travaillent dans les champs de canne et les raffineries sucrières de la République voisine. Environ 17.000 paysans haïtiens en firent les frais. Tout le monde connaît l’histoire. Ce que tout le monde ne sait pas c’est le marchandage dont cet odieux crime a été l’objet de la part des dirigeants haïtiens qui reçurent, à titre de réparation, 525.000 dollars qu’ils se répartirent entre eux !Lesieur Estimé était l’un des grands manitous du gouvernement mulâtre qui conclut l’affaire en 1939.

 
Que se passait-il en même temps du côté des classes dominantes ?

 

 
Le 7 janvier 1946, un mouvement populaire éclatait dans le pays qui devait aboutir, le 11, au reversement du pouvoir de M.Elie Lescot. Pour une fois, la chute du gouvernement n’arrêtait pas l’élan des masses urbaines. Celles-ci, longtemps brimées par une dictature stupidement ombrageuse, explosaient dans une salve fulgurante de revendications et de protestations. Ce n’était plus un homme ou un groupe d’hommes qu’on entendait renverser du pouvoir. Le peuple voulait tout un ordre de choses anachroniques et désuet qui enserrait immodérément ses poumons et ses tripes.

 

 
Mais, ce mouvement qui s’était inauguré sous le signe de la démocratie la plus pure avec ses tendances marxistes assez marquées, quoique anarchiques, fut vite dévié de ses fins premières pour être exploité par une nouvelle couche de petits-bourgeois noirs.

 

 
Pendant les trente années qui s’écoulèrent entre 1915 et 1945, quatre gouvernements mulâtres : ceux de Dartiguenave, de Borno, de Vincent et de Lescot s’étaient succédés au pouvoir et avaient procédé à une mulâtrification presqu’ absolue de l’administration publique. D’emblée, les cadres noirs furent écartés des hautes fonctions de l’Etat. Leur influence fut réduite à zéro. Comme conséquence de cette situation politique, ils végétèrent dans la misère la plus noire, affamés et dénudés.

 

 
Pourtant si cette question a été l’une des causes de la chute du régime, elle n’en fut pas, pour autant, la principale. Lescot fut renversé parce que, tout d’abord, le pouvoir politique n’était plus l’expression des conditions économiques créées par l’après-guerre. Les hauts prix obtenus sur les marchés extérieurs par nos principales denrées d’exportation élargissaient, tant soit peu, les cadres de la classe moyenne – situation économique qui fouettait l’audace de la fraction du commerce et de l’industrie qu’enrichissait le marché noir, cependant que s’exacerbait la haine des non favorisés, victimes réelles ou prétendues du régime. Les masses urbaines, elles, profitaient de cette conjoncture pour faire valoir leurs revendications.

 

 
Cependant, à la chute du gouvernement, la grande majorité des petits-bourgeois noirs se mirent à réclamer la paternité du mouvement pour justifier leur soif du pouvoir politique. De toutes manières, disaient-ils, le pouvoir devait leur revenir, étant donné qu’ils constituaient la majorité de la nation. C’est à cette époque que fut lancé le mot d’ordre : « un noir au pouvoir », sans autre précision sur les conditions qu’il devait remplir. Cette imprécision aboutit à une confusion déplorable puisque tout noir « authentique » - l’épithète d’ « authentique » resta  accolée aux membres de ce groupe – se crut apte à briguer la présidence de la République. Appuyés par l’un de leurs complices dans la junte militaire qui avait pris le pouvoir, le tout-puissant major noir P.E.Magloire, les petits-bourgeois noirs gagnèrent la manche sans grande difficulté.

 

 
En 1946, la situation des cadres des classes dirigeants était favorable à l’intelligenzia noire. La génération qui connut l’occupation américaine, ayant rencontré toutes les portes systématiquement fermées devant elle, s’était réfugiée passionnément et désespérément dans l’étude et produisit toute une série d’intellectuels et professionnels noirs.

 

 
Ce qu’on a convenu d’appeler « l’estimisme » est né, a grandi et s’est développé sous Vincent (1930-1941). Tandis que le gros des mulâtres prenaient position dans les principales avenues du pouvoir et qu’une fraction de la bourgeoisie mulâtre luttait pour l’application d’une démocratie libérale, le noyau de ce qui devait constituer plus tard le groupe des « authentiques » évoluait à l’ombre du gouvernement avec lequel il collaborait aux échelons inférieurs. Nos écoles supérieures réorganisées ou créées pendant les années de gouvernements franchement obscurantistes étaient pratiquement prises d’assaut par des éléments d’origine modeste animés d’une volonté, d’une ténacité et d’un esprit de sacrifice peu communs. Il se forma ainsi des contingents d’intellectuels et de professionnels qui ne trouvaient ensuite où s’employer. La crise économique mondiale de 1929 dont les conséquences se firent sentir jusqu’au début de la guerre, aggravée par une politique économique et financière malhonnête et pro-impérialiste, entretenait ne misère effroyable que le gouvernement utilisait pour corrompre à bas prix ses adversaires potentiels, probables ou même déclarés. Tout était si restreint, si étroit, les perspectives si sombres, les horizons si limités que les petits-bourgeois noirs qui ne se distinguent pas précisément par la force de leurs convictions s’embourbèrent dans des compromissions avec l’ordre de choses établi afin de pouvoir surnager. Jamais auparavant, dans l’histoire du pays, cette petite-bourgeoisie ne s’était trouvée aussi bien pourvue d’hommes capables de mener ses destinées. Elle avait une floraison de porte-drapeaux, de valeur inégale, mais tous vaguement conscients de leur situation de classe.

 

 
Par contre, les mulâtres étaient handicapés par leur couleur même sur laquelle on jetait un discrédit aux yeux des masses de la capitale, celles-ci, sous l’influence de leurs leaders, rendant les hommes à la peau claire responsables de leurs malheurs. Le seul leader non compromis directement avec les gouvernements antérieurs que les mulâtres purent trouver sur la scène politique – les autres n’osant même pas se montrer – était présenté et appuyé par le Parti Socialiste Populaire, organisation à réputation marxiste. Ce parti, avec une prépondérance mulâtre dans sa direction, s’était fixé l’objectif de jeter en Haïti les bases d’une démocratie formelle, ce qui n’avait l’heur de plaire ni aux masses ni aux factions rivales. Et puis, il y avait l’armée…

 

 
Forgée par l’occupant pour être un élément de stabilité, elle était dominée, en 46, par les clairs. Dès les premiers moments de la formation de ce corps de police, l’ Américain a tendu à en faire le fief et le suppôt de la bourgeoisie. Comme celle-ci hésitait encore – car le métier des armes n’a jamais joui chez nous d’une réputation très reluisante – de jeunes hommes du peuple, instruits, peu ou prou, en majorité noirs, ont été recrutés concurremment avec les mulâtres parmi lesquels figuraient quelques uns des plus rands noms de notre aristocratie. Au fil des années, la viabilité de l’institution lui donnait plus d’attrait et de rayonnement. Puis, ce fut 1937… le massacre des haïtiens en République Dominicaine. Les plus intelligents des officiers noirs essaient, l’année d’après, de secouer le joug de Sténio Vincent et de confier le pouvoir à l’un des leurs. L’échec de cette tentative de coup d’Etat purement militaire donna au chef de l’Etat l’occasion de purger le corps de presque tous les jeunes intellectuels noirs et d’y asseoir définitivement la prépondérance mulâtre. Vincent procéda alors à une judicieuse distribution des postes de confiance entre noirs et mulâtres de façon à neutraliser les uns par les autres. Mais, en 1946, la question de couleur prenait une telle acuité que les militaires mulâtres se trouvèrent neutralisés, interdits, inhibés. Cette circonstance explique la prédominance qu’exerça dans les évènements d’alors le major noir Paul E.Magloire dont le goût du luxe et de la débauche, son appétit de richesses et ses sentiments pro-mulâtres étaient notoirement connus de ses pairs.

 

 
La situation au sein de cette gendarmerie nous incite à la réflexion. Voilà un corps de police – pompeusement dénommé « armée » - avec une structure oligarchique fortement enracinée. Son immobilisme est parfait et le mode de recrutement de ses cadres dirigeants qui est diamétralement opposé au mode de recrutement de la base est fonction de cet immobilisme. Le commandement est autocratique et la nature des relations entre officiers et soldats reflète fidèlement les rapports féodaux des différentes classes et couches sociales entre elles. En résumé, un microcosme où les oppositions et les  antagonismes sont plus saillants qu’ailleurs. On signalait déjà en 1944 qu’un major touchait seize fois l salaire d’un soldat. Et, par crainte d’ « être suicidé », on a omis de signaler également que ce même major peut jouir d’avantages aussi exorbitants tels que celui d’utiliser à ses fins personnelles matériels et matériaux de l’Etat et de faire travailler pour lui, gratis, soldats et prisonniers. Depuis lors, cette situation s’est empirée, étant donné le rôle chaque jour croissant que remplissent les officiers dans la politique active.

 

 
Cette participation active dans la politique, ou plutôt dans la politicaillerie, se fait sur la base d’une corruption effrénée et généralisée aux échelons supérieurs. Les postes les plus importants, de même que les promotions, reviennent à ceux qui ont plus d’influence. Et, cette influence elle-même s’acquiert par la « sociabilité » dont font preuve les postulants dans la répartition des petits prébendes, par leur aptitude à gruger le peuple et à le réprimer et par l’accomplissement de misions occultes et inavouables pour les politiciens.

 

 
Evidemment, une institution ainsi décrite est étroitement solidaire de l’oligarchie au service de laquelle elle est dévouée corps et âme. Inconditionnellement.

 

 
Mais, en temps de crise aiguë, officiers noirs et mulâtres, tout en étant pareillement réactionnaires, entrent cependant en compétition lorsqu’il s’agit de partager le pouvoir. Toutes les aspirations du haut gradé noir vont vers la classe possédante, presqu’en totalité claire. Il vit avec ce monde, le protège, le reçoit, est reçu par lui et y fonde son foyer. Happé tout jeune par l’école militaire à un instant où rien ne s’est encore précisé dans son esprit et sa conscience, il est dressé pour se comporter ainsi. Mais, son instinct e conservation sociale lui fait comprendre qu’il risque d’être écarté du festin par un chef d’Etat mulâtre, non pas, peut-être, par un geste délibéré et prémédité de celui-ci, mais par quelque chose de flou, de vague, d’indéterminé, par la nouvelle atmosphère, si l’on veut, dans laquelle on aura à évoluer. La plupart ont fait l’expérience du caudillo mulâtre bien intentionné et nullement imbu de préjugés mais qui est si bien entouré et circonvenu par ses proches de même couleur que lui qu’ils l’isolent de ce qu’on peut appeler très improprement (parce qu’inexistante en tant que groupe) la société noire. Dévoré, autant que ses corréligionaires civils, par le prurit d’être admis dans les cercles mondains et familiaux mulâtres – car les aspirations de ce monde sont, par dessus tout, mondaines – l’officier noir en fait une affaire d’Etat.

 

 
Mais, de tels ressentiments, de telles frustrations – c’est le mot – dont plus violemment ressentis par le militaire. Depuis que le jeune homme imberbe à qui on a remis un fusil exerce un commandement totalitaire, sans contrôle et sans limites, sur une multitude d’individus, depuis que le jeune officier a appris à mépriser ceux qui ne portent pas l’uniforme, qu’il peut sévir contre eux d’autant plus facilement qu’ils sont totalement désarmés, ce jeune éphèbe qui, par la stabilité relative et les avantages certains qu’offre sa carrière, se voit considéré comme un demi-dieu par toutes les familles qui ont une fille à marier, se croit un maître dans un pays conquis et toutes ses attitudes justifient cette impression. Il est dressé pour cela. Le corps élimine impitoyablement les tièdes et les « cultivés ».

 

 
En avons-nous assez dit pour faire comprendre les motifs qui déterminent la position de cet homme ?

 

 
gendarmerie que celle-ci a l’air d’être paralysée ou de se mettre en marge de la vie nationale. ntique » devait exhiber un luxe criard d’arriviste, rouler carrosse et construire des châteaux avec la rapidité de l’éclair.

 

 
Tandis que ces « authentiques » maintenaient le pays dans un état permanent de surexcitation affective et artificielle pour les besoins de leur chasse aux mulâtres – aux mulâtres honnêtes s’entend – ils collaboraient étroitement et intimement avec les mulâtres voleurs et sans scrupules. En fait, ils agissaient très peu dans le cadre même de ce qu’ils proclamaient comme objectif, c’est-à-dire l’élimination des mulâtres des postes de commande de l’administration. Des branches entières de l’administration publique, telles que le Ministère des Finances, restaient aussi mulâtréfiées qu’elles l’étaient auparavant. Comment pouvaient-ils se passer de cette collaboration dans le contexte avec l’étranger, particulièrement avec les impérialistes américains ? Car, le gouvernement d’Estimé est précisément celui qui a livré le commerce de la figue-banane au pillage des monopoles américains, les grands manitous de l’heure se contentant des reliefs du festin. C’est le gouvernement qui, entre autres choses, a augmenté le prix du sucre sur le marché local au bénéfice de la compagnie sucrière américaine HASCO et conclu le premier emprunt léonin avec la Banque « Export-Import » pour la construction d’un barrage sur le fleuve Artibonite.

 

 
Le gouvernement tenta bien de promulguer une loi progressiste sur les loyers mais qui n’eut pour effet que d’énerver la bourgeoisie sans résoudre nullement le problème. Il laissera parfaitement intacte la source même des privilèges de la bourgeoisie si bien que le cartel du commerce de la capitale, constitué par une demi-douzaine de négociants, la plupart étrangers, continuera jusqu’à présent à dicter ses volontés au pouvoir politique. Comment pouvait-il en être autrement alors que le gouvernement n’avait jamais joui et n’avait jamais rien fait pour jouir d’une large audience populaire ? Nos masses sont essentiellement paysannes et jamais la paysannerie ne s’est trouvée présente dans les préoccupations des estimistes. Et réciproquement, jamais l’estimisme n’a figuré dans le panorama politique de nos paysans. Eut-il quelque succès auprès du mouvement syndical naissant ? Les syndicats furent brutalement  domestiqués et transformés en centres d’espionnage. Ceux que le gouvernement ne peut inféoder furent purement et simplement dissous. Par exemple, quand les travailleurs des plantations de sisal se déclarèrent en grève pour appuyer des revendications sociales, le gouvernement leur envoya, non pas son ministre du Travail, mais sont tout-puissant sous-secrétaire d’Etat de l’Intérieur qui, dans le système politique haïtien est l’instrument direct de répression du Chef de l’Etat. Le sous-secrétaire d’Etat fit une judicieuse distribution de coups de matraques parmi les travailleurs et procéda à la dissolution de leur syndicat, le plus important du pays à cette époque. Puis, en bon pater familias, il alla au-devant de leurs revendications et leur octroya plus que ce qu’ils réclamaient. Le patron américain souscrivit volontiers à cette formule, la dissolution du syndicat le mettant à l’abri de nouvelles revendications et lui permettant même de récupérer les concessions généreusement consenties.

 

 
En définitive, ce que ces messieurs appellent elliptiquement « la classe » ce n’est donc qu’une trentaine de compères qu’il s’agit de nantir et quelques douzaines d’employés publics qui doivent être toujours tirés à quatre épingles pour donner au bon peuple l’illusion de la prospérité. Quant à la grande masse de paysans et de travailleurs qu’il est nécessaire de tirer de leur état d’ilotes et de serfs, quant aux milliers de petits employés du commerce, de petits professionnels sans clientèle, tous très politisés, ils peuvent attendre, attendre et attendre encore.

 

 
Tandis que privilégiés noirs et privilégiés mulâtres se disputaient, tandis que les néo-bourgeois noirs acquéraient, à grands coups de dollars, le local du club des bourgeois mulâtres et que ces derniers y répondraient en constituant, en un tournemain, au moyen d’une souscription, la première tranche du coût de la construction d’un nouveau local, autrement dit, tandis que ces messieurs, tels des vautours se répartissaient les maigres ressources du pays, le sort du peuple, lui n’avait en rien changé.

 

 
Une fois réalisée ce que les estimistes appellent la libération financière, vaste supercherie consistant à éliminer le contrôle DIRECT de l’empire yankee sur nos finances, le gouvernement, considérablement favorisé par les hauts prix d’après-guerre obtenus par nos produits sur les marchés internationaux, se lança dans de grandes dépenses somptuaires, dans des réalisations spectaculaires. D’une manière générale, ces travaux sont le paravent derrière lequel se réalisent des concussions fabuleuses. A l’occasion de leur exécution, le vol fut généralisé, prostituant ainsi une partie de la classe ouvrière dans le but de la détourner de la défense de ses droits. Aussi, quand ce gouvernement fut renversé le 10 mai 1950, il avait  avec lui des individus et non des organisations. Comment se réalisa ce renversement ? Dans le calme des révolutions de palais, sans un coup de feu, sans réaction populaire.

 
Si nous passons à pieds joints sur le gouvernement militaire de Paul Magloire (1950-1956) qui fut une sorte d’alliance de la grande bourgeoisie compradore mulâtre avec les grands propriétaires terriens noirs – la petite-bourgeoisie noire fournissant toujours les cadres – que constatons-nous ? En 1957, les féodaux noirs, secondés encore une fois par la petite-bourgoisie noire, utilisèrent à nouveau l’ « armée » sur la base de la question de couleur, ressuscitèrent l’estimisme sous les traits et apparences de François Duvalier, ex-Ministre du Travail d’Estimé. Un estimiste évoluant dans un marasme économique et financier sans précédent, coïncidant avec l’aggravation de la crise nationale et l’essor de la révolution en Amérique latine et devant, par conséquent, recourir à des méthodes franchement terroristes pour réprimer des masses inorganisées coupées de leurs cadres et de leur avant-garde naturelle.

 

 
Où est cette avant-garde ?

 
Le Parti Communiste avait été fondé, en 1934, par Jacques Roumain, ethnologue, poète, romancier, polyglotte. Issu d’une famille « aristocratique » de la bourgeoisie terrienne mulâtre, il avait achevé ses études en Suisse et parcouru l’Europe entière. Il avait milité activement dans le mouvement nationaliste contre l’occupation d’ Haïti par les troupes américaines. En fait, le « parti » qu’il fonda n’était qu’un cénacle fermé, une sorte de club ésotérique formé exclusivement d’amis pour la plupart de la même souche sociale que lui. Ils se réunissaient dans leurs cafés de prédilection pour discuter politique. Evidemment, les conditions politiques étaient extrêmement défavorables et il ne pouvait être question, à aucun moment, de lutte égale.

 

 
C’est pourtant dans des conditions politiques encore pires que le « parti » fonda, en 1943, par l’intermédiaire de l’un de ses dirigeants les plus en vue, un organe : le quotidien »La Nation ». Le gouvernement d’ Elie Lescot, on se le rappelle, avait accédé au pouvoir en 1941 et, sous prétexte que le pays était en guerre avec les puissances de l’Axe, avait singulièrement renforcé la dictature réactionnaire. Grâce aux accointances personnelles du directeur de « La Nation » avec le gouvernement en la personne du tout-puissant sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur (décidément, nous retrouvons ce personnage maléfique aussi bien dans les gouvernements mulâtres que dans les gouvernements noirs) dont il était un vague cousin, le « parti » put donc publier un journal au moment où d’autres journalistes patriotes étaient brutalement incarcérés, assassinés et leurs journaux fermés. La dictature réactionnaire se renforçait donc pour tout le monde sauf pour les « communistes » qui, par ailleurs, s’en tenaient strictement et exclusivement à cette action légale. Qui plus est, ce même directeur de « La Nation », le leader le plus connu du « parti », à l’époque, accepta de faire partie d’une délégation gouvernementale envoyée à New York à une conférence sur le travail tandis que Jacques Roumain lui-même accepta le poste de Chargé d’Affaires d’Haïti au Mexique. La justification était que le gouvernement participait à l’effort de guerre allié contre le fascisme et que, pour cette raison, il fallait l’appuyer. Cette « participation du gouvernement à l’effort de guerre allié » se traduisit, notamment, par la dépossession pure et simple des paysans en faveur des impérialistes qui accaparaient nos meilleures terres pour procéder à la culture expérimentale de l’hévéa ; elle se traduisit par l’octroi du monopole du commerce à un petit 

 
Groupe de métèques et de parasites nationaux, par l’approfondissement de toutes les contradictions entre les masses affamées et le clan au pouvoir dont la tendance « caste » ne pouvait plus être mise en doute. Entre-temps, le mouvement souterrain contre la dictature prenait force avec la participation de quelques éléments isolés vaguement teints de marxisme.

 
Le triomphe de ce mouvement en 1946, marqua un tournant décisif dans l’histoire contemporaine d’Haïti. Il permit à la petite-bourgeoisie, foncièrement réactionnaire et anticommuniste, dont l’aspiration est de créer de toutes pièces une bourgeoisie noire et de rivaliser avec le clan mulâtre, d’accéder au pouvoir politique, après trente ans de sectarisme mulâtre. Durant l’étape transitoire, c’est-à-dire les deux premières années du nouveau gouvernement (celui d’Estimé) des syndicats et des partis politiques purent fonctionner dans la légalité.

 
En effet, en 1946, le mouvement communiste haïtien se scinda en deux principaux courants. Le premier, formé des principaux lieutenants de Jacques Roumain (décédé en 1944), créa le Parti Socialiste Populaire. On peut dire que ce fut là le courant mulâtre, tandis que le second, le « courant noir », fonda le Parti Communiste Haïtien. L’un se distingua par un sectarisme aveugle, un esprit de clan ou de chapelle qui le rendit très vulnérable à la propagande soi-disant anti-discriminatoire des petits-bourgeois réactionnaires noirs. Ce groupement (le P.S.P.), où prédominaient les dirigeants à la peau claire, fit inconsciemment tout pour justifier l’accusation de collaboration avec l’oligarchie mulâtre et porta irrémédiablement ce « stigmate ». L’autre groupement (le P.C.H.) se distingua par son opportunisme. Avec la plupart de ses dirigeants noirs, il essaya d’utiliser la « question de couleur » comme arme de propagande à des fins peu honnêtes, électorales et anti-révolutionnaires. Il finit par faire hara-kiri sous l’influence du browderisme. Le P.S.P. lui survécut e deux ans jusqu’à ce qu’il fut mis hors-la-loi en novembre 1949. « L’action » de ce « parti » consistait essentiellement à publier un quotidien pour une population de 93 pour cent d’analphabètes. Il ne put jamais pénétrer au sein des masses, particulièrement des masses paysannes. Une fois dans l’illégalité, des contradictions ne tardèrent pas à surgir au sein du P.S.P. entre les jeunes cadres à prédominance noire et les vieux dirigeants mulâtres fossilés, décatis, mais qui se cramponnaient désespérément à la direction du « parti », comme s’ils étaient les seuls théoriciens capables, les seuls marxistes-léninistes « sûrs », comme si les postes de direction leur revenaient de droit, comme des privilèges, des fiefs et non un surcroît de responsabilités. En somme, ce groupement qui, pendant si longtemps, a considéré la question de couleur uniquement comme un tremplin démagogique de la petite-bourgeoisie noire, n’ayant aucune prise sur les masses urbaines, a éclaté précisément sur cette même question de couleur au moment où il fonctionnait douillettement dans la clandestinité. Mécaniste, dogmatique et livresque, la bureaucratie du P.S.P. niait la réalité de l’existence de cette IDEOLOGIE DE COULEUR, lui contestait toute base objective, se refusait à reconnaître l’influence néfaste et perturbatrice qu’elle exerçait sur la lutte des classes, simplement parce qu’elle n’était pas mentionnée dans les classiques du marxisme.

 

 
Cependant, le drapeau a été immédiatement relevé en 1954 par les jeunes cadres issus du P.S.P. Ces jeunes qui devaient fonder ce qui est devenu aujourd’hui le « Parti Populaire de Libération Nationale » héritèrent pour longtemps des méthodes bureaucratiques de leurs prédécesseurs. Si leurs aînés avaient transformé l’avant-garde révolutionnaire en cénacle, eux, en faisaient une secte secrète. Jusqu’à la publication récente d’un petit journal clandestin, on ne sut au juste à quoi se ramenaient les activités de cette « société ». Même en 1957, année pendant laquelle la gendarmerie se trouva en débandade, l’appareil d’Etat singulièrement affaibli et le pouvoir politique pratiquement à la dérive pendant huit longs mois, la crise du régime ayant atteint son point culminant, le parti n’apparut pas sur la scène pour prendre la tête du mouvement populaire, laissant les masses inorganisées, sans direction et sans boussole, pataugeant dans une confusion inextricable. La réaction interne, alliée à l’impérialisme, surmonta provisoirement la crise, fin 1957, par un renforcement sans précédent de l’appareil de répression, en confiant le pouvoir à un autre représentant des couches petites-bourgeoises noires qui s’y maintient encore. Le P.S.P. sous-estimait les incidences ethniques de la lutte des classes dans le pays ; le P.P.L.N., lui, les surestimait.

 

 
Ces erreurs, jointes à l’inimité personnelle de deux des principaux leaders communistes de la jeune génération, quoique vieux militants du Parti Communiste Français, aboutirent, en 1959, à une scission au sein du P.P.L.N. A cette occasion, une de ces organisations de jeunesse fonda le Parti de l’Entente Populaire (P.E.P.). Au début, ce dernier versa dans l’aventurisme si bien qu’en 1960 et 1961, la répression policière s’abattit, en deux fois, sur ses membres et dirigeants. En même temps, le P.E.P. orienta tout son plan d’action non vers les masses mais vers une bourgeoisie nationale bureaucratique embryonnaire, opportuniste, en collaboration perpétuelle avec l’impérialisme. Pour s’attirer les bonnes grâces de cette bourgeoisie, le PE.P. élabora un programme qui préconisait explicitement le respect des « intérêts stratégiques des Etats-Unis en Haïti ».

 

 
Les deux groupements ayant corrigé depuis la plupart de leurs erreurs, où en sont-ils maintenant ?

 

 
Il est à se demander, en tout premier lieu, quelle est l’influence exercée sur ces groupements par la révolution cubaine. Soutenant sous cape la thèse de l’  « exceptionnalisme », de la « spécificité » de la révolution cubaine, les directions des deux organisations sont, jusqu’à ces derniers temps, restées fidèles à leurs vieilles méthodes devenues traditionnelles consistant à organiser dans la capitale des mouvements estudiantins complètement coupés des masses paysannes. (L’Université d’Haïti, l’unique, comptait, jusqu’en 1962, environ 1.200 étudiants). Sous la pression de leurs bases, anxieuses de mettre en pratique les leçons tirées de l’expérience cubaine, les deux groupements ont décidé de pénétrer dans les campagnes, mais à quelle fin ? Serait-ce, par hasard, pour y organiser la lutte armée ? A la vérité, les deux groupements sont acculés par leurs bases paysannes – qui leur réclament des fusils – à se prononcer en principe pour la lutte armée, mais en fait il n’en est rien. Etant donné l’abîme qui sépare les masses des classes dominantes, le violent antagonisme qui les oppose dans une guerre sourde et silencieuse, il n’est peut-être pas de pays au monde qui bénéficie de conditions objectives plus propices à la lutte armée ; étant donné le caractère accidenté du pays, sa topographie tourmentée qui aménage des forteresses naturelles inexpugnables dans les montagnes abruptes qui couvrent les 4/5 d’un territoire pratiquement dépourvu de voies de communications, les conditions géographiques ne sauraient être plus favorables. De plus, les caractéristiques démographiques idéales du pays et la riche tradition révolutionnaire de la paysannerie facilitent singulièrement la tâche de l’avant-garde. Ces groupements ne pouvaient donc faire autrement que de soutenir, quoique du bout des lèvres, la thèse du recours à la lutte armée – sans en signaler pourtant l’inéluctabilité – pour ne pas tomber dans le ridicule et se voir débordés immédiatement. Au fond, ces deux groupements n’oeuvrent pas en vue de la lutte armée. Notre affirmation s’appuie non seulement sur leurs réserves suspectes mais aussi sur les faits suivants :

 

 
a)      Les deux groupements sont obnubilés par la carence en cadres et considèrent la multiplication de ceux-ci comme une condition préalable à l’insurrection. Les deux s’orientent exclusivement vers l’éducation des masses, la lutte syndicale et l’action de masse. Dans les pays sous-développés comme Haïti et dans le cadre du régime semi-colonial terroriste, rétrograde et obscurantiste, la multiplication des cadres révolutionnaires ne peut s’obtenir qu’à travers un long processus, à longue échéance ou, dans l’immédiat, à la faveur d’une situation révolutionnaire ou d’une série d’actions révolutionnaires soutenues. Or, quelle probabilité y a-t-il en Haïti que l’on puisse créer une situation révolutionnaire dans le cadre de « l’ordre » établi ? Aucune.

 

 
b)      Pour être logiques avec eux-mêmes, ces groupements n’envisagent pas la lutte pour le pouvoir politique à l’heure actuelle. Pour justifier la tactique mentionnée au paragraphe précédent, ils soutiennent que le renversement de l’actuelle dictature de Duvalier fournira l’occasion espérée pour l’entrée en scène des forces populaires organisées. Autrement dit, ils attendent que l’ennemi (la réaction interne alliée à l’impérialisme) leur tire les marrons du feu, sans se rendre compte qu’ils ont affaire à un adversaire averti, qui se tient sur ses gardes depuis le triomphe de la révolution cubaine et qui aura tôt fait de les anéantir ; ils ne se rendent pas compte qu’ils seront submergés, dépassés ou, tout au moins, maintenus à  la remorque des événements. Le renversement de la dictature par la réaction intérieure et extérieure infuserait aux masses inorganisées des espérances illusoires et il n’est pas jusqu’aux cadres qui ne se laisseraient contaminer par cette euphorie injustifiée. Dans le contexte féodal du pays et étant donné l’inertie de la gauche, l’enracinement de la tradition caudilliste et paternaliste, la croyance en une « providence », en un « sauveur », étant donné enfin les traits claniques et gentilices qui marquent fortement les normes culturelles de cette société, les vainqueurs apparents dans cette entreprise réactionnaire jouiraient momentanément d’assez de prestige et de popularité pour gagner du temps, dominer la situation, restructurer une force de répression au service de l’oligarchie et des impérialistes et devenir les vainqueurs réels. Et, tout serait à recommencer.

 

 
c)      Ces prémisses se trouvent renforcées par la « thèse » suivant laquelle toute action armée conduirait inévitablement à une réconciliation complète du laquais Duvalier avec ses maîtres du Département d’Etat qui le boudaient ces temps derniers et ne manqueraient pas de le renflouer en dollars, armements et « conseillers » militaires. Comme si l’impérialisme ne devait pas agir de même avec n’importe laquelle de ses marionnettes en danger ! N’est-il pas alors préférable qu’il le fasse avec Duvalier qui est complètement discrédité, démasqué et contre qui on peut former un vaste front uni embrassant toutes les couches sociales ? Et puis, se mesurer à l’impérialisme, n’est-ce pas, par hasard, ce qu’ont fait la plupart des peuples qui se sont libérés après la seconde guerre mondiale. ? Et ne l’avons-nous pas fait contre les Américains en 1915 ?

 

 
Pour compléter ce tableau, disons que les directions des deux groupements, bien que n’étant pas divisées sur des questions de principe ou d’ordre idéologique, ne sont pas près de fusionner ou de réaliser l’unité. Leurs dirigeants se croient des « inspirés », des oints du seigneur, ils sont jaloux de leurs postes, de la possibilité qu’ils ont de voyager et de faire voyager leurs « partisans » aux frais du mouvement ouvrier international, ils voient en tous ceux qui ne pensent pas comme eux, même sur des questions secondaires, ou qui veulent mettre en pratique les leçons du marxisme-léninisme des envieux, des intrigants, des rivaux qui veulent porter atteinte à leurs privilèges et qu’il s’agit d’éliminer par tous les moyens.

 

 
Il y a quelque chose de burlesque dans l’histoire de ces deux frères ennemis. Voilà deux partisse réclamant du marxisme qui, au lieu de fusionner organiquement, s’allient dans un front uni créé en juillet 1663. Au moment même où se poursuivaient les négociations pour la constitution du front, le P.E.P. se présentait, au printemps 1963, dans la « Revue Internationale », comme la seule organisation marxiste du pays. Près de trois ans après la fondation du front, le même P.E.P. « écrivait dans l’édition de janvier 1965 un chef-d’œuvre de condescendance et de hautaine indulgence à l’intention de son « allié ». Quand on connaît la réalité, cette suffisance toute petite-bourgeoise fait sourire. Car, en Haïti, le P.E.P. n’est pratiquement qu’un état-major sans troupes. Ce dernier accapare cependant, à l’extérieur, la représentation du front, le noyaute et s’érige en porte-parole unique des forces démocratiques d’ Haïti. Le F.P.L.N. accepte cet état de choses par respect pour un groupement qui est arrivé bon premier à Moscou et auquel il entend se substituer, un jour, dans la considération des dirigeants soviétiques. Peu lui importe la considération des masses haïtiennes.

 
La solidité et l’efficacité de ce font attendent d’être mises à l’épreuve du feu. D’autant qu’il n’est, comme il aurait dû l’être, ni l’émanation des forces combattantes, bras armé de la révolution, ni le grand catalyseur de l’union de l’avant-garde avec toutes les classes et couches anti-impérialistes et anti-féodales. Enfin, la révolution n’est pas une formule chimique…

 

 

 

 

IIIème  PARTIE

 
CONSIDERATIONS  SUR  LA  QUESTION  DE  COULEUR

 

 

Considérations sur la question de couleur à l’étape actuelle.

 
On peut affirmer maintenant que le mouvement nationaliste haïtien des années 20 a été une vaste entreprise bourgeoise d’escamotage et de déviation des revendications populaires les plus brûlantes. Car, de 1915 à 1934, la lutte de classe a été reléguée au second plan pour céder la place à la lutte contre l’occupant américain. Or, n’était-il pas possible même au risque d’une prolongation de l’occupation, de lier la lutte contre les colons étrangers avec la lutte contre la domination de leurs laquais nationaux ? On nous répondra que les conditions n’étaient pas mûres et qu’avec des « si »… Nous serons enclins à donner raison à nos contradicteurs quand on considère combien jusqu’à présent les conditions subjectives sont encore en retard chez nous sur les conditions objectives.

 

 
En effet, que les introducteurs du marxisme en Haïti fussent d’origine bourgeoise, il n’y a rien d’étonnant à cela. Jusqu’à tout récemment, il était très difficile pour un Haïtien qui n’avait jamais quitté son pays de s’informer des dernières acquisitions, de l’évolution de la pensée moderne et de les assimiler. Et, avant qu’on ait plus ou moins popularisé, à partir de 1946, l’octroi des bourses d’études à l’étranger, voyager était le monopole exclusif des classes possédantes et des éléments provisoirement embourgeoisés de l’équipe au pouvoir qui allaient sabler le champagne dans les réceptions diplomatiques, balader leur suffisance ou leur insuffisance notoire sur les boulevards d’outre-mer et acquérir quelques costumes dernier cri leur permettant de se déguiser en Européens à leur retour au pays pour épater la galerie.

 

 
Seuls quelques rares privilégiés possédaient leurs bibliothèques auxquelles il n’était pas toujours facile d’avoir accès. Et, ces nantis, liés, d’une manière ou d’une autre, à « l’ordre existant », n’importaient que les œuvres qui concordaient, naturellement, avec leurs conceptions et leurs représentations du monde.

 

 
La création à Port-au-Prince de la première librairie digne de ce nom remonte à 1934, librairie typiquement commerciale qui ne s’intéressa nullement à la littérature « subversive ». A cette époque, certains auteurs révolutionnaires n’étaient pas encore connus en Haïti tandis que dans les pays d’Europe, la plupart de ces mêmes auteurs étaient déjà  dépassés aussi bien dans les faits que dans l’articulation de la théorie révolutionnaire. C’est dire qu’il y a une trentaine d’années, nous étions encore plongés dans les ténèbres des temps héroïques et ne recevions pas les effluves des grands courants de la pensée contemporaine. Cela explique, en partie, le retard des conditions subjectives par rapport à la situation révolutionnaire objective qui prévaut dans le pays depuis longtemps déjà.

 
Avec une population à forte prédominance rurale (4/5) où il n’existe pas un développement industriel qui approfondisse les antagonismes sociaux, accélère la polarisation des classes et le processus de prolétarisation des différentes couches de déclassés, l’avant-garde ne pouvait surgir que de la couche des intellectuels, compte tenu de l’insignifiance numérique de la classe ouvrière urbaine (environ 20.000 ouvriers industriels pour une population d’environ 4 millions d’habitants).

 

 
Mais, en vertu même de cette situation, les secteurs les plus avancés de nos masses, bien que s’imbriquant dans un cadre social fortement hiérarchisé, ont, jusqu’à ces derniers temps, fait preuve d’une prise de conscience politique qu’émasculent  et perturbent les incidences ethniques de la lutte des classes. On sait déjà comment ces incidences ont dominé toute l’histoire du pays. Nous avons déjà signalé comment les cadres de la petite-bourgeoisie

 

 
Se sont gonflés au cours de la période arrivée à expiration en 1946. Et, nous pouvons affirmer, sans de trop grands risques d’erreurs, que l’idée d’une classe sociale axée sur la couleur épidermique, avec ses cadres, ses publicistes, ses théoriciens, etc… ne s’était jamais nettement précisée dans notre histoire. Sous les gouvernements clairs la question de couleur n’est pas agitée de façon ouverte. Mais elle est sous-jacente, latente, dans tous les évènements survenus de 1915 à 1945. Elle s’alimentera d’œuvres de pseudo-sociologues tels que C.Dorsainvil et Jean Price-Mars, lesquels deviendront les inspirateurs et chefs d’école de la petite-bourgeoisie noire. Au cours des années 30, le mouvement « authentique » se maquillera légèrement aussi de marxisme en pervertissant et en prostituant cette idéologie qui commençait à être vulgarisée en Haïti en n’en retenant que la terminologie. A partir de 1941, la pensée… authentique trouvera un foyer où s’élaborer, les penseurs un cénacle où se rencontrer : l’Institut d’ethnologie qui venait d’être fondé. Là, trônera François Duvalier qui, sous Estimé, deviendra le grand doctrinaire des… authentiques. Nous nous sommes donné la peine d’éplucher toutes les œuvres de ces messieurs, toutes les élucubration écrites par eux. Ils ne proposent nulle part un programme politique élaboré, cohérent, articulé, défini, voire scientifique. On ne découvre chez eux qu’un seul dénominateur commun : la défense de la race noire. Et, ce prophète n’a de chances d’être entendu que s’il est lui-même noir. Cette position de l’homme une fois connue, point n’est besoin pour lui d’échafauder une théorie. De petits propos tenus dans un cercle restreint d’amis ou de comparses, la propagande orale, des mots à double sens jetés dans un écrit ou dans un discours, des réticences, des sous-entendus, des restrictions mentales, tous ces petits riens suffisent à faire le reste. La préoccupation de ne pas révéler le fond véritable de sa pensée a conduit tout ce monde tout droit au psittacisme. Ce que nous disons là est vrai de tous ceux-là qu’on prétend être les maîtres à penser de ce qu’elliptiquement on désigne chez nous d’un air entendu et complice sous l’épithète de « la classe » (sous-entendu « majoritaire »). En réalité, la doctrine de ces messieurs se résume ainsi : les mulâtres – à partir de 1946, ils diront les « bourgeois mulâtres » - sont responsables de tous les maux du pays. Cette thèse est-elle dénuée de tout fondement ?

 

 
Si l’on admet que le régime économique détermine et conditionne le régime politique on conviendra que les détenteurs du pouvoir économique, exclusivement mulâtres chez nous, ont toujours été les dirigeants réels de ce pays depuis l’indépendance. Et cela quelque fût le cacique qui s’asseyât dans le fauteuil présidentiel, qu’il se nomme Soulouque, Salomon ou Duvalier. Car, quelque mulâtrophobes qu’ils soient, ces gouvernements, prisonniers du système capitaliste, sont bien obligés de compter avec ceux qui détiennent les codons de la bourse, qui leur permettent d’équilibrer la balance commerciale, de recouvrer les impôts et de payer l’armée.

 
Il est évident qu’il y a toujours eu des noirs « bourgeois » en Haïti. Mais, en tout premier lieu, il est également évident qu’ils ne sont jamais parvenus, statistiquement parlant, à constituer une couche sociale. Ensuite, quand ils ne se prolétarisent pas rapidement c’est qu’ils se sont clarifiés rapidement. Autrement dit, par le jeu des alliances et des croisements, leurs descendants se mulâtréfient. Il paraît que c’est là la seule condition pour eux de conserver leur fortune. Sait-on, par exemple, que les héritiers de la fortune de Soulouque sont maintenant… d’origine allemande ? La frange noire de l’oligarchie haïtienne est sans  cesse assaillie, assimilée et annexée systématiquement par la bourgeoisie mulâtre.

 

 
Et le noir NE PEUT PAS empêcher qu’il en soit ainsi. Car, il n’est pas dans son monde. Le capital circule dans des circuits bien fermés où prédomine le blanc. En Haïti, le mulâtre a pris la place du blanc ou s’allie à lui. Ce n’est pas que le blanc et le mulâtre se liguent pour écraser le noir. Les hommes d’affaires n’ont pas de préjugés dès l’instant que leurs intérêts sont en jeu. Le noir est simplement victime d’une organisation économique de la société, c’est-à-dire d’une CIVILISATION qui n’est pas la sienne. En thèse générale, être noir c’est être exploité. En tant qu’entité sociale le noir ne peut pas passer du camp des exploités à celui des exploiteurs. Il ne peut trouver sa libération qu’en abolissant l’exploitation elle-même.

 

 
Certes, des individus « traversent toujours la ligne ». Ce sont les talismans de la classe possédante. Cette dernière veille jalousement à leur survie qui est la garantie de sa propre survie. Mais, que constatons-nous en Haïti ?

 

 
Il existe quatre secteurs économiques dans le système capitaliste : le secteur agricole, le secteur commercial, le secteur industriel et le secteur financier. Quand le noir entrait en lice dans le premier secteur jusqu’à devenir un compétiteur sérieux pour le mulâtre, ce dernier accédait déjà au deuxième et même au troisième secteur de telle manière qu’il conserve toujours son avance sur le noir. C’est pourquoi sur le plan économique, le noir paraît toujours plus routinier, plus retardataire que le mulâtre. Cela est si vrai qu’au moment où, de nos jours, le mulâtre s’installe dans le secteur financier, il n’existe, à une exception près, aucun noir qui ait tenté de mettre un pied dans le secteur industriel.

 

 
Il y a plus. On peut trouver le cas d’un noir qui possède un capital et d’un mulâtre qui n’a rien. Néanmoins, le premier risque de dévorer son capital avec l’aide bienveillante, si nécessaire de ses héritiers, tandis que le second reste potentiellement en meilleure position de dominer économiquement et, par ricochet, politiquement, la société. Ne parlons pas de la grande proportion de probabilités susceptibles de pousser le noir à s’allier, d’une  manière ou d’une autre, avec le mulâtre par l’un de ces « mariages de raison » très courants chez nous où les désirs les plus convoités des protagonistes se voient satisfaits, l’un trouvant la clarté » providentielle et, avec elle, la « sociabilité », tandis que l’autre maintient son rang, MALGRE TOUT, grâce à l’apport économique de son associé. Là où l’on voit qu’elle n’est pas rigoureusement exacte la « boutade » de Jean-Jacques Acaau selon laquelle « le noir riche est un mulâtre et le mulâtre pauvre, un noir ». Ajoutons immédiatement cependant que si cette « boutade » n’est pas exacte du point de vue du bourgeois noir ou du petit-bourgeois noir par rapport à son coreligionnaire mulâtre, elle prend la valeur d’un axiome en ce qui a trait aux masses et à leurs intérêts.

 

 
C’est cette incapacité, cette impossibilité du noir à s’embourgeoiser qui le porte à piller le peuple avec plus de rapacité, plus de rage et d’ostentation que le mulâtre. En effet, le mulâtre se contente bien souvent des avantages indirects que dispense le pouvoir. Il se métamorphose volontiers en fournisseur de l’Etat et perçoit, en plus de ses bénéfices licites, une partie des prébendes dont ces fournitures sont l’objet. D’autres fois, il reçoit des marchandises en franchise ou paie des droits de douane de faveur ou encore il bénéficie d’exemptions d’impôts. Et, quand il met directement la main dans la caisse publique, les circonstances que nous venons de rappeler lui permettent de faire fructifier par la suite le capital ainsi amassé. Tandis que le petits-bourgeois noir, lui, ne peut compter pour les mauvais jours que sur ce qu’il a volé ou économisé, les rentes de ses immeubles de rapport ou les fermes qu’il exploite. On comprend alors que le mulâtre ait tout intérêt à placer une doublure au Palais National d’autant que, par cette solution, il esquive les responsabilités directes, si l’on peut dire…

 

 
Depuis vingt ans, la couche réactionnaire de la petite-bourgeoisie noire est au pouvoir. Elle a abondamment prouvé qu’elle ne détestait pas les bourgeois mulâtres parce que ceux-ci exploitaient les masses mais bien parce qu’elle n’était pas invitée à exploiter les masses avec eux. La nostalgie des cristaux artistiquement ciselés et du déluge des objets de valeur, la nostalgie de la munificence des candélabres luxueux et du capharnaüm des boîtes de nuit à la mode où se rencontre le « grand monde », cette nostalgie-là est plus forte chez elle que l’amour pour les masses, la promotion du prolétariat et tutti quanti. En même temps, dans certaines sphères de cette même petite-bourgeoisie écartées du pouvoir, c’est la lutte prosaïque et inexorable pour la vie de tous les jours, pour satisfaire les besoins quotidiens essentiels et indispensables, c’est, en un mot, l’instinct alimentaire à l’état pur qui prévaut. C’est que nous nous trouvons en présence d’une bande de parasites qui s’acharnent à vivre de rapines et d’expédients jusqu’à ce qu’ils puissent prendre d’assaut le trésor public et se remplir les poches et les panses. Ces messiers se rendent bien compte qu’on ne peut pas transférer le pouvoir économique de la petite minorité de mulâtres à l’ensemble des masses noires qui constituent plus de 90% de la population sans sortir du cadre du régime. Ils se rendent compte également qu’on ne peut non plus substituer un groupe de bourgeois à un autre. Christian Beaulieu se trompait en 1942 quand il disait que « la majorité » en appelait aux méthodes autoritaires « pour réduire rapidement les privilèges constitués ». D’abord, o ne s’est jamais trouvé, à aucun moment de notre histoire, en présence d’une « majorité » quelconque au pouvoir. Ensuite, les deux minorités – le clan mulâtre et la couche noire privilégiée – exercent la dictature l’un pour renforcer et consolider ses privilèges, l’autre pour s’en constituer, tout cela aux dépends des masses.

 

 
La camarilla noire actuellement au pouvoir avec Duvalier aspire frénétiquement à s’identifier à la bourgeoisie mulâtre. Son objectif c’est d’arriver à la constitution d’une pseudo-bourgeoisie qui se substituerait à la mulâtre – ce qui serait déjà assez tragiquement comique – mais plutôt qui constituerait une adjonction à cette dernière une sorte d’appendice artificiel.

 

 
C’est là l’objectif avoué et réel des « doctrinaires » du gouvernement. Cette prétention est hautement affirmée dans les œuvres de Duvalier lui-même par sa théorie de l’ « équilibre » des classes. Et, cet objectif, la clique en question essaie de l’atteindre coûte que coûte en érigeant le vol, la prévarication (avec pour corollaire l’assassinat en masse) en système de gouvernement. Elle gruge plus durement que jamais ouvriers et paysans, exige la contributions forcées des petits commerçants et professionnels tout en rognant prudemment sur les privilèges d’une fraction de la bourgeoisie mulâtre. Cette dernière croit le moment venu pour elle de prendre directement en mains les rênes du pouvoir politique et de se passer d’hommes-liges et des marionnettes dont elle s’est contentée depuis 1946. Mais, la clique duvaliériste est fortement soutenue par l’écrasante majorité de cette même bourgeoisie mulâtre, essentiellement compradore et bureaucratique, que renforce la colonie de métèques d’origine surtout syrienne et libanaise.  Ces métèques sont devenus, pour la plupart, par on ne sait quel tour de passe-passe, des citoyens américains, bien qu’ils n’aient jamais résidé aux Etats-Unis. Donc, c’est ne dictature établie en vue de maintenir le statu quo (le régime semi-colonial, féodal et pro-impérialiste) et de nantir un groupe d’hommes. De son côté l’impérialisme américain, très habilement, soudoie les camarillas dissidentes de l’oligarchie sans cesser de soutenir (quoiqu’il s’en défende) celle au pouvoir. Washington mise sur tous les tableaux de la réaction t flirte avec toute la théorie d’aspirants caciques.

 

 
A l’époque où écrivait Beaulieu, il était compréhensible qu’il exprimât, sans réserve, face au sectarisme mulâtre régnant, le droit incontestable des noirs à gouverner ce pays et à le gouverner par les mêmes méthodes que les clairs. Il était nécessaire d’indiquer le progrès que pouvait constituer le passage hypothétique et imprévisible à l’époque d’un gouvernement mulâtre à un gouvernement noir, même en faisant abstraction des ombres que le tableau pouvait présenter. Mais, en 1946, le droit des noirs est définitivement acquis si bien que tous les gouvernements provisoires qui se sont succédés en 1957 aucun mulâtre n’a eu la moindre chance d’accéder à la présidence. C’est un processus irréversible. La conclusion essentielle de Beaulieu est juste pour une époque donnée. Elle est dépassée actuellement. C’est dire que si l’accession d’un noir au pouvoir constitue un certain progrès, il est évident que ce progrès – qui n’a jamais été et ne peut jamais constituer pour les masses un progrès définitif ou décisif – ne peut suffire à mettre en marche le moteur de l’histoire. Un révolutionnaire ne peut faire de cette idée un programme de gouvernement. Car, s’il est fort possible que l’accession réelle des masses au pouvoir peut catapulter un noir à la présidence, il est absolument faux que la prise du pouvoir par un groupe noir implique nécessairement un gouvernement progressiste. L’histoire ne peut pas se mettre en marche en Haïti dans la direction correcte avec la question de couleur comme unique propulseur. Il est évident qu’elle continuera à jouer pendant longtemps encore un rôle prépondérant dans notre vie économique et politique. Mais, au moment où s’approche rapidement l’avènement de la démocratie véritable dans notre pays, la couleur noire ne peut être qu’un indice, un piètre symbole de la majorité au nom de laquelle s’opéreront les transformations nécessaires. Il ne s’agira plus alors de transférer les privilèges d’une bourgeoisie à une autre ni d’élargir tout simplement les cadres de la bourgeoisie. Il s’agira de supprimer les privilèges et le dirigeant noir sera, peut-être psychologiquement mieux placé pour imposer les sacrifices nécessaires à l’industrialisation accélérée du pays en comptant, dans une large mesure, sur nos propres forces. Il s’agira de supprimer les inégalités sociales et de redistribuer la richesse nationale sur la base de son accroissement continu. Il s’agira d’éliminer la contradiction entre la ville et la campagne, de mener une politique anti-impérialiste, de souveraineté nationale complète, d’indépendance économique et de paix. Dans cette perspective, il existe la possibilité d’aboutir à la formation d’une société sans exploiteurs et sans exploités au sein de laquelle il sera octroyé, pendant l’étape de transition, plus d’opportunités et de facilités aux couches sociales qui ont le plus souffert par le passé. Et cela, sans démagogie ni partialité.

 

 
Perspectives

 
Pour que ces belles promesses se réalisent, il faut faire la révolution.

 

 
La clique actuellement au pouvoir qui n’en est pas à un expédient près se démène comme un diable dans un bénitier pour jeter la confusion, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, pour faire chanter ses maîtres impérialistes et obtenir d’eux un surcroît e subsides. C’est ainsi que, sur le plan intérieur, elle laisse, de temps en temps, des pseudo-révolutionnaires aspirant à la révolution pacifique et frénétiquement décidés à mettre à profit, d’une manière exclusive, la « légalité », chanter les louanges du socialisme à la mode d’Europe orientale. C’est ainsi que sur le plan extérieur, elle a fait des avances à la Tchécoslovaquie et à la Pologne qui s’étaient laissées prendre au piège. Cela lui a permis de brandir l’épouvantail du « péril rouge » aux yeux de l’impérialisme et de se présenter comme étant la seule capable de maintenir Haïti dans le camp du « monde libre ».

 

 
Pourquoi les impérialistes américains finissent-ils toujours par se plier au chantage alors qu’eux aussi en ont apparemment assez d’un laquais qui leur fait tellement perdre la face en Amérique latine et dont ils ont essayé de se débarrasser ? Voilà une question qu’il n’est pas difficile d’élucider. Si l’impérialisme se plie et continue toujours à renflouer la clique au pouvoir c’est parce que, plus que Duvalier lui-même, il craint les ennemis véritables de Duvalier, les ennemis de tous les Duvalier, c’est-à-dire les véritables révolutionnaires. Car, Washington, lui, ne se trompe pas sur l’identité des ennemis du régime ! Nul ne penserait tout de même que l’impérialisme yankee a peur des privilégiés qui s’opposent à Duvalier ! Personne n’aurait non plus la candeur de croire qu’il est impossible au Département d’Etat de renverser Duvalier d’une chiquenaude s’il le voulait. Qui empêcherait la C.I.A. de « trujilliser », par exemple Duvalier ? On pourrait se lever un beau jour pour apprendre que « papa Doc » a été criblé de balles ou a été trouvé plié en deux dans la malle de sa voiture avec un certain nombre de coups de poignards dans le dos ! Une telle solution n’a pas été employée parce que dans ce cas ce sont les forces populaires qui, malgré leur inorganisation, auraient toutes les chances de tirer parti, dans l’immédiat, des fruits de l’opération. Duvalier ayant désarticulé « l’armée » professionnelle d’Haïti, les masses auraient tôt fait d’attaquer spontanément les bases du régime semi-colonial et pro-impérialiste si l’actuel gouvernement était renversé sans qu’il y ait aucune force armée structurée susceptible de contrôler la situation et maintenir « l’ordre ». Les  opérations Trujillo et Ngo Dinh Diem ont réussi, quoique à la Pyrrhus, en République Dominicaine et au Sud-Vietnam, parce que, dans les deux cas, l’impérialisme yankee avait bien en mains les ficelles de la force armée. Nul n’ignore que la force de répression du tyran, les fameux tontons macoutes, recrutés parmi la maffia du pays, est attachée à la personne même de « papa Doc » et se désintégrera d’elle-même à la disparition de celui-ci de la scène. C’est pourquoi les impérialistes américains n’avaient rien trouvé de mieux à faire, ces dernières années, que d’organiser des actions militaires contre leur propre créature avec l’aide, principalement d’officiers expulsés de la gendarmerie afin d’avoir en mains, sitôt le gouvernement renversé, des pantins dociles en mesure de remettre en marche la machine de la « démocratie représentative ».  Evidemment, si, à la longue, les données du problème changent et que Washington arrive à la conclusion que les tontons macoutes peuvent s’acquitter de cette mission « régulatrice », la peau de Duvalier ne vaudra pas cher à ce moment-là.

 

 
Maintenant, demandons-nous pourquoi ces actions militaires ont échoué. Elles ont échoué parce que, tout d’abord, elles étaient coupées des masses. Elles ont échoué parce que leur promoteur aussi bien que leurs complices avaient encore plus peur des ouvriers, paysans et artisans que de Duvalier lui-même. Tous les « coups » ont échoué parce que ceux qui les dirigeaient s’étaient mis en tête d’entraîner les quelques pauvres ères recrutés ça et là, à la hâte, qui composaient leur « armée », à livrer une guerre de position contre des troupes au moins dix fois supérieures en nombre, mieux équipées, mieux entraînées et ayant des lignes de ravitaillement assurées. Les troupes gouvernementales, aussi dépourvues de moral que leurs adversaires, sont allées au combat sous la menace du poteau d’exécution et n’ont pas eu de mal à mettre en pièces des « rebelles » qui, au fond, ne savaient même pas pourquoi ils se battaient. Ces tontons macoutes avaient été entraînés et équipés par la mission militaire américaine dans les jours de lune de miel entre Washington et son valet de Port-au-Prince. Si ces événements avaient suscité des frictions entre maître et laquais, ils n’avaient jamais eu pour effet de créer un antagonisme quelconque ou des contradictions. Il n’y a eu que de légères brouilles de famille qui, déjà, ont été totalement éliminées= et « l’aide » a recommencé à affluer normalement.

 

 
Il faudrait, cependant, ouvrir une parenthèse et considérer brièvement la tentative faite durant l’été 1964 par un groupe de treize jeunes gens de moins de trente ans. Ils ont pu maintenir pendant deux mois environ un foyer de guérilla dans les zones méridionales du pays. Après avoir infligé de lourdes pertes aux forces ennemies (environ 400 sbires tués), ils ont été finalement massacrés. Ils sont tombés en héros pour la cause de la libération d’ Haïti. Leur mémoire est désormais impérissable. C’étaient des éléments sains, pleins d’idéalisme, attachant foi aux vertus de la démocratie américaine mais qui auraient certainement évolué au cours d’une lutte armée prolongée, face à l’intervention inéluctable des impérialistes yankees – inéluctabilité trop clairement prouvée à l’occasion des événements survenus en République Dominicaine, où la Maison Blanche s’est prononcée, dans les faits, pour l’abandon de la « guerre spéciale » - du moins en Amérique latine – et pour le retour pur et simple à la politique des canonnières. Ces patriotes ont échoué, non parce que douze d’entre eux étaient mulâtres – bien que ce facteur entre aussi en ligne de compte – mais parce qu’ils ne s’étaient pas soudés aux masses ; ils ont échoué faute d’une préparation politique préalable à l’intérieur du pays et surtout parce que ceux qui avaient le devoir de remédier à leurs erreurs – les organisations révolutionnaires existantes – ne sont pas allés à leur secours. Par leur brillant exemple, ils ont apporté la preuve définitive de la faiblesse du régime. Ils ont fait le sacrifice de leurs vies pour indiquer la voie à suivre. Ce sont des précurseurs. Ils ne sont pas morts en vain. Ils seront vengés.

 

 
Pour revenir aux brouilles du régime, c’est dans ce même contexte qu’il faut placer aussi « l’opposition » de Duvalier à l’église catholique qui, tout en ne disposant d’aucune force populaire et n’exerçant aucune emprise sur les masses, participe cependant à tous les complots, en complicité avec Washington pour le renversement de tous les gouvernements haïtiens, quels qu’ils soient. Cela fait tout simplement partie de la politique du haut-clergé (presqu’exclusivement français jusque tout récemment) et de ses affidés locaux visant à entretenir l’instabilité politique dans le pays. Le sachant, la camarilla duvaliériste qui se moque pas mal des principes et des institutions  mais entend seulement écarter tous les obstacles l’empêchant de se perpétuer au pouvoir à tôt fait de décapiter le clergé. Mais, en même temps, les Etats-Unis remportent aussi une victoire dans leur pénétration culturelle en Haïti. En effet, ils ont cherché à utiliser Duvalier pour substituer le protestantisme au catholicisme et ils ont enregistré des succès ces dernières années. C’est, de toute façons, une querelle de famille à laquelle le peuple est également étranger et indifférent.

 

 
Ce bref résumé du drame haïtien actuel nous fait mieux comprendre pourquoi l’absence de ce catalyseur auquel nous faisions allusion antérieurement, jointe à l’incapacité et à l’inertie des organisations existantes engagées dans des luttes byzantines et des tâches artisanales sinon égoïstes, rendent propice la prolifération de groupuscules inopérants. Cependant, c’est un phénomène hautement bénéfique, à l’heure actuelle, que ces organisations sclérosées, bureaucratiques, domestiquées, se désintègrent progressivement sous la pression des masses à la recherche d’un exutoire. C’est le début d’un tel brassage qui nous a valu l’existence dans le pays actuellement de vrais marxistes-léninistes, décidés à diriger les masses, dans les lus brefs délais possibles, vers la lutte armée contre la forteresse  de la réaction et à la conquête du pouvoir politique. Ces marxistes-léninistes définissent en ce moment la ligne révolutionnaire et les caractéristiques générales de la révolution haïtienne dont les principales sont les suivantes :

 
En Haïti, il n’y a pas de transition pacifique possible du régime semi-colonial féodal et pro-impérialiste à l’établissement d’un   régime démocratique populaire de type nouveau. La guerre révolutionnaire doit être livrée à l’échelle de l’île entière, Haïti et la République Dominicaine se servant de points d’appui réciproques. Ce sera une lutte de longue haleine dans laquelle l’ennemi principal sera l’impérialisme américain. La formation des cadres sera complétée dans le feu de la bataille, A CHAUD.

 

 
La force dirigeante de la révolution sera le prolétariat représenté par son parti marxiste-léniniste qui prendra définitivement corps et parachèvera son organisation dans la lutte armée, détonateur qui permet de porter à une phase supérieure la mobilisation et l’organisation des masses. La force principale de la révolution sera la paysannerie. Le tout s’intégrant dans un large front uni anti-impérialiste. Le front ne peut être viable que si dans son sein le rapport des forces est favorable aux révolutionnaires en armes. Ce front uni sera scellé dans le sang. Une tactique pour la première étape : l’encerclement des villes à partir des campagnes.

 

 
Sur le plan idéologique, une attention particulière sera accordée à la dénonciation de l’impérialisme yankee auprès des masses paysannes, à leur éducation dans l’esprit de l’internationalisme prolétarien, de solidarité avec les peuples latino-américains. L’idéologie de couleur, déjà en train d’être dépassée par la réalité objective, sera complètement désamorcée pour qu’on ne puisse jamais l’agiter e nouveau artificiellement. Il faudra en tenir compte très sérieusement pendant toute la période de transition sans jamais la surestimer cependant. Il y a une bonne fraction de la classe moyenne  gagner dans cette entreprise de désaliénation progressive. L’un des aspects de la bataille idéologique doit être le combat contre le fatalisme géographique qui fait apparaître l’ Amérique latine, plus spécialement l’ Amérique Centrale, comme devant évoluer forcément dans l’orbite de l’impérialisme américain. C’est ce que signifient les allégations des philistins sur la « singularité de la révolution cubaine ». Nous tirerons largement parti des riches expériences accumulées par les autres peuples qui se sont déjà libérés ou qui luttent actuellement pour leur libération afin d’intégrer la vérité universelle du marxisme-léninisme aux conditions spécifiques de notre milieu. C’est dans les faits et par des actes concrets, aussi bien que sur le plan théorique, que les marxistes-léninistes haïtiens combattront l’impérialisme américain, l’ennemi numéro un de l’humanité et élimineront définitivement l’influence délétère du révisionnisme, le danger principal à l’heure actuelle pour le mouvement communiste et ouvrier international. Dans cette bataille, le parti saura susciter l’enthousiasme, levain de l’héroïsme collectif dans l’étape insurrectionnelle, il formera la conscience politique et suscitera le romantisme révolutionnaire qui conduiront les masses à réaliser les sacrifices nécessaires qu’impose l’ »édification d’une base industrielle.

 

 
C’est, entre autres choses, la conjugaison de ces principes élémentaires mais fondamentaux qui assurera le triomphe définitif de la lutte de libération nationale du peuple haïtien.C’est qu’il y a la troupe. Elle est le nombre. Elle est à proportion de quatre pour un vis-à-vis des officiers. (Jusqu’en 1957, il y avait 4.000 soldats pour environ 1.000 officiers). Ceux-ci ont développé un sixième sens pour mieux saisir le moindre murmure, le moindre bruissement de celle-là. Ceux qui ne sont pas avertis la croient amorphe.

 

 
En fait, elle ne l’a jamais été. Elle n’est peut-être pas homogène. Sa prise de conscience n’est pas encore collective. Mais, sa prise de conscience individuelle est réelle. Aussi, toute l’action des cadres dirigeants ne vise-t-elle qu’à empêcher cette homogénéité dont l’échéance n’est que provisoirement reculée. Et, les contradictions au sein des cadres supérieurs peuvent être vigoureusement exploitées pour accélérer ce processus.

 

 
L’ « armée », cette créature de l’impérialisme américain, a donc été, en définitive, l’instrument de la petite-bourgeoisie noire pour faire accéder Estimé au Pouvoir. Ces messieurs n’en étaient nullement incommodés. Ils s’enfermaient étroitement dans la gangue de la partisanerie ; il leur manquait une vision large des intérêts nationaux qui leur permettrait de s’élever à la hauteur de patriotes et de faire œuvre utile. Ils étaient tous frappés de stérilité et se sont révélés de véritables eunuques politiques. Tous ces blancs-becs qui se croyaient des dieux simplement parce qu’ils pouvaient pour un moment se pavaner dans de luxueuses voitures en exhibant d’appétissantes concubines ont causé un tort irréparable à leur cause et à leur gouvernement. Dans le but d’éloigner du « fromage » ceux qui ne faisaient pas partie de la camarilla, ils abreuvèrent d’insultes et d’invectives des secteurs qui pouvaient se rallier à une politique honnête. C’est ainsi qu’ils fermèrent les portes au nez des mulâtres libéraux du Parti Socialiste Populaire et à toutes les initiatives populaires qu’ils préconisaient.

 

 
Nous parlons d’honnêteté alors que le vol fut érigé en système de gouvernement. Les journaux officieux défendaient ouvertement le DROIT qu’à la « classe majoritaire » de voler, sous prétexte que les mulâtres en faisaient autant quand ils étaient au pouvoir. Il n’y avait aucune honte à faire étalage des fruits de ses déprédations et tout bon « authe