DIMENSION ET LIMITES DE JACQUES ROUMAIN

Avec Jean Price-Mars, Jacques  Roumain est l’écrivain haïtien le plus souvent cité par les critiques  français et africains .Non certes qu’on le considère, à l’instar de Price -Mars , comme l’un des initiateurs de la négritude , mais «  Gouverneurs de la rosée  et « Bois d’Ebène ,un roman et un recueil de poèmes, sont placés parmi les œuvres qui appartiennent à ce mouvement . Jacques Roumain est certes un auteur  célèbre, dont la tendance  d’esprit répond à certaines normes plus ou moins  déterminées.

Ses autres écrits sont d’ailleurs plus au moins ignorés de ses commentateurs. La méconnaissance de la littérature haïtienne dans le monde européen et africain n’englobe pas cependant  Jacques Roumain , dont le nom revient  dans la plupart  des traités  sur la littérature  négro-africaine moderne  Si l’ethnologue en lui est quelque fois passé sous silence , le poète et le romancier sont placés au premier plan.

A la mort de Jacques -Roumain , en 1944 , à peine le mouvement de la négritude en Europe avait-il  pris  son essor . Jusque là, il était connu seulement de quelques initiés.

Il ne faut pas l’oublier,  dans  son anthologie ; Poètes d’expression française publié en 1947, L.G.Damas, qui  s’arrête aux poètes de l’Afrique, Indochine, Guyane, ignore la poésie haïtienne  des années 1900 à 1945 .C’est une preuve que la réputation des poètes haïtiens  était peu répandue à paris, où il élabora cette anthologie.

Cependant, à l’en croire, Damas eut des rapports avec jacques Roumain. Mais si d’autres poètes haïtiens avaient publié des recueils qui du reste avaient  traversés les mers, à cette époque, sauf des rares poésies publiés dans des revues européennes ou latino-américaines, l’œuvre poétique de Roumain pour une large part dormait dans les pages jaunies de la «  Revue Indigène, La Trouée ou Haïti Journal. C’était  une poésie comme abandonnée par son auteur  même, plutôt plongé dans l’agitation politique. Cette  partie des œuvres  de Roumain, à part de rares poèmes, n’est pas encore exhumée de l’oubli. C’est «  Bois d’Ebène  et surtout Gouverneurs de la rosée qui le rendirent célèbre. Il s’agit d’ailleurs d’une célébrité posthume.

Dès le début des années vingt, se multipliaient  des congrès pan-africains. Pareilles réunion réunions intéressaient hautement  Jacques Roumain. C’était  pour lui  l’occasion de prendre contact avec des personnalités, dont  il partageait les sentiments antiracistes. Et quelquefois il participait à ces réunions au premier plan.

Sa poésie  s’en inspirait depuis 1927 et au début de son exil, à Madrid, il  écrivit une poésie qui porte le nom de cette ville. Dans le Bois d’Ebène, sa négritude s’accentuait, ce sont des accents indignés  où il prenait la défense, non seulement du nègre, mais  aussi du prolétariat international. S’appuyant sur le thème  nègre, il exalte les exploités du monde entier, mais aussi du prolétariat international. S’appuyant sur le thème nègre, il exalte les exploités du monde entier. Sur ce point, sa négritude lui est particulière. Non pas que Césaire ou Senghor ne cherche  ouverture sur le monde. Mais ce qui les retient  avant tout, c’est le sort du monde négro-africain. Le sort de ce monde négro-africain, Roumain, lui, le lie délibérément au sort du prolétariat mondial. C’est la marque déterminante de sa poésie militante.

Même dans le poème qui porte le titre du recueil Bois d’Ebène son monde noir à lui n’est pas un monde à part. Sa libération à venir se soude à la libération des peuples  européens ou asiatiques. Sur ce point, peut –on dire, Jacques Roumain est plus le chantre du prolétariat mondial que la négritude à proprement parler.

Tous les écrivains de la négritude, qu’il s’agisse de Senghor, de Césaire, de Price-Mars, ou des autres, ont demandé à la culture occidental leur art poétique  ou leur méthode d’investigation. Jacques Roumain n’a pas échappé à cette fatalité. Sur sa méthode comme ethnologue ou romancier, comme sur son art poétique, il n’a pas  précisément  élaboré des théories. Bien qu’il parlât et écrivit plusieurs langues européennes, l’influence française est probante.

Il ne cherche du reste pas à s’en cacher. A l’époque  où il mourut, la négritude n’avait pas encore pris assez de consistance pour prétendre à l’indépendance sur ce point. Roumain d’ailleurs ne s’est jamais  réclamé de la négritude en tant que phénomène culturel séparé du phénomène culturel occidental. Il n’y a pas l’ombre d’un doute là –dessus.

Ce qui s’éparait du nègre du monde occidental, c’était  avec le colonialisme qu’il subissait, une question d’épiderme, et  non précisément  de culture. Du moins  c’est ce qui ressort de ses œuvres, comme par exemple  Le Grief de l’Homme noir. Roumain n’en était pas à prôner l’art nègre. On l’eut dit peu au courant de pareille théorie. Il était  profondément  occidentalisé. Son marxisme, contrairement  à celui de Césaire ou de Fanon, était essentiellement européen.

J’ai bien peur de dénier toute tendance  à la négritude à Jacques  Roumain. Loin de là  ma pensée, mais il y a des nuances qu’il importe de souligner pour une claire compréhension de son œuvre  et de ses démarches sociales et politiques.

Ce qu’il  revendiquait pour le nègre, c’est le droit de devenir l’égal du blanc, mais non de se situer dans un monde à part. C’était, au début des années quarante, l’essentiel des revendications de quelques  uns des tenants  de la négritude. D’autres théories, plus radicales, devaient s’élaborer plus tard. Sans parler des africains, dans l’univers haïtien, des théories sur l’originalité du nègre gisent dans les œuvres de Price –Mars, Lorimer Denis, François Duvalier, Klébert Georges Jacob. Mais nous verrons comment, dans ses investigations ethnologiques, Jacques Roumain méconnaissait ces écrivains.

Il s’agissait  pour lui  d’utiliser les méthodes scientifiques contemporaines  pour étudier  en toute impartialité les masses noires d’Haïti dont, en homme de science, il se détachait de la culture. De là cette rigidité et cette froideur  décelées dans  le Sacrifice du Tambour assoto(r)

Quant à ses tout derniers poèmes, nous voulons dire  Bois d’Ebène, c’est avec ferveur que Jacques Roumain brandit les revendications du nègre, mêlées aux revendications du prolétariat mondial, ici, ce n’est plus une question de culture, c’est une question de revendications sociales et économiques. C’est que , contrairement à Senghor, la culture pour Jacques  Roumain se situe  au second plan ou dépend de l’économie et du social.

Certes, le mot « nègre « revient souvent dans les pages de Gouverneur de la Rosée.  Mais ce mot précisément compris dans le sens d’une revendication culturelle, mais pour dénoncer une situation sociale ou  l’exploitation économique. Au contraire, l’endossement d’une culture par le peuple  haïtien qui se résume dans la pratique du vodou, implique dans les campagnes haïtiennes, la désolation, la misère, produite d’un fatalisme qui tient du vodou.

Entendons-nous : personnellement, ce n’est pas  un reproche que nous adressons à Jacques Roumain. Mais nous faut –il bien le situer dans la négritude. Nous nous demandons même si, vivant encore, il n’eut pas, comme Senghor, abouti à ce qu’on appelle la Francophonie. Certainement, les instruments de civilisations modernes, il n’eut pas hésité à conseiller leur emploi, pour que le peuple haïtien aboutit au progrès.

Ce que nous allons dire est gros de conséquences : Malgré le mot célèbre de Senghor( assimilé ),sur le plan théorique, le problème de l’assimilationnisme  n’est pas encore résolu. N’est ce pas cette  situation qui a déterminé l’attitude  intellectuelle de jacques Roumain ?

Qu’une machine soit implantée dans un milieu économiquement, donc socialement sous-développé, se pose un problème d’acculturation. En cette acculturation implique  à un certain degré l’assimiliationnisme, s’il faut considérer les choses avec objectivité. L’usine  réclame dans les masses un mode de vie nouveau, une sorte d’intégration, sous peine  de non –fonctionnement.

Désanalphabétisation (du moins en partie), agglomération plus intense  et même renouvelée, horaire de travail nouveau, changement de la structure familiale, conception neuve de l’existence ou entre l’ambition, d’autres aspirations jusqu’alors inconnues, renouvellement des coutumes avec d’autres genres de relations sociales, d’une  manière schématique, incomplète, voilà les conséquences  de cette intégration économique.

C’est trop de nous éloigner de Jacques Roumain. En son temps la négritude elle-même était  pour ainsi dire au stade artisanal. De tels problèmes  ne hantaient  pas toujours  les esprits. On le voit, Jacques  Roumain est d’un autre monde, en tant  qu’écrivain nègre. Son mode est celui  du début des années quarante : il est mort, avons-nous dit, en 1944.

Même en Haïti, le parti Communiste qui le considérait comme un pionnier ne pouvait considérer les problèmes du jour  comme  il le considérait en son temps, il y a désormais les problèmes de Tiers Monde, or le Tiers Monde, alors, ne manifestait pas encore  ses potentialités ou les manifestait avec moins de résolution.

En somme, la situation d’Haïti et des autres  nègres de l’Amérique détermine  la position de Jacques Roumain. Cette situation, il ne la considéra pas, de ce fait, sous l’angle colonialiste, ce qu’il combattit, après l’occupation américaine, ce fut le nationalisme dont il estimait qu’il n’avait pas répondu à l’attente des masses haïtiennes. Ensuite, durant son exil, la nécessité de l’émancipation des nègres hantait  son esprit .Mais cette émancipation découlait de celle du prolétariat européen. Tandis que pour  Senghor, Césaire, la question du colonialisme devait se placer sur le plan supérieur. Dès  Légitime Défense Etudiant Noir et tropique, en évoluant, la lutte contre le colonialisme s’imposait avec plus au moins de violence et de constance. Que Roumain  s’arrête au Griefs de l’Homme  Noir c’est surtout au  nègre  américain en général qu’il s’arrête et qu’il défend, en dénonçant  l’oppresseur à laquelle il était en lutte.

Du reste, pour saisir  le colonialisme tel que le concevaient Léopold, Senghor, ou  Césaire, dans les revues de leur  début, l’on  se réfère ordinairement  à leurs propres interprétations de leurs  intentions  dans les années où ils ont atteint leur maturité. Ces  intentions, à la fin des années  trente, étaient  encore  plus ou moins voilées. Ce n’est que bien après, lorsque le colonialisme  était  ébranlé, qu’ils ont développé dans toute leur ampleur des théories sur le  colonialisme. Malgré ses relations avec  un Léon Gontran Damas, l’on comprend bien à ce sujet le silence  ou l’ignorance de Jacques Roumain. Dans la littérature  de son temps  même  dans l’œuvre de Jean Price Mars , l’Afrique que l’on  connaissait,  c’était l’Afrique colonisée, et qui sommeillait, comme le disait avec angoisse  Carl Brouard dans  un poème bien connu dans notre monde intellectuel.

Alors le mouvement de la négritude, dont pourtant  Price Mars partageait les angoisses et les espérances, se confinait dans un petit groupe  dont les membres n’avaient pas encore atteint  à cette célébrité européenne dont l’écho ne tarda pas à parvenir en Haïti.

Il est à noter ceci : L’Etudiant Noir, Légitime Défense, Fire, Tropiques, c’est-à-dire  la plupart des premières revues négro-africaines furent  plutôt éphémères. D’ailleurs, ce n’est pas  la Revue Indigène qu’il faut placer parallèle, comme publication haïtienne, à ces revues du monde noir. Dans  cette revue dirigée par Jacques Roumain, sauf dans certaines poésies de Carl Brouard ou dans des écrits de Louis Dia quoi, il  n’est pas question du monde noir. Pareille tendance devait  éclore plus  tard dans les griots, dont l’africanisme n’était  au fond pas très apprécié à l’époque  (1934-1938) dans l’intelligentsia haïtienne. Alors, la négritude, en Europe, sinon en AFRIQUE  était en plein essor.

Tout de même, comme Price Mars, l’haïtien Jacques Roumain se situe, avec Langston Hughes, Richard Wright, Nicolas Guillen, dans le même mouvement de défense du nègre que Senghor, Césaire, Damas. Son style procède certainement de son tempérament et aussi  du contexte historique de son pays. Ordinairement, à l’instar de Frantz Fanon ou de Césaire, l’Antillais manifeste plus de violence que l’Africain. S’agit-il de l’influence d’un l’Langston Hughes dont, en 1932, une poésie de Jacques Roumain porte le nom  comme titre. Cette violence qui se réfère en somme à Langston Hughes , à partir du livre de René Piquion : Un Chant Nouveau, se retrouve chez d’autres poètes haïtiens d’une incontestable valeur, tel un Roussan Camille, un Regnor Bernard, un René Depestre ou un Roger Dorsinville.

Serait-ce  le souvenir de notre sanglante guerre d’indépendance  dont plus d’une fois, dans sa poésie, s’est aussi inspiré Aimé Césaire, qui en serait la cause ?

Les thèmes des écrivains  de la négritude ne différent pas toujours profondément. L’axe en est la souffrance du nègre. Mais cette souffrance, Roussan Camille ou Jean Brière aime la placer dans un négrier, dans les champs du colon ou dans les grandes capitales  du monde, sous la forme d’une prostituée ou d’un travailleur. Chez Aimé Césaire, cette souffrance  prend  une forme cosmique, sans toutefois s’éloigner ni de l’histoire ni du monde colonialiste. Senghor s’inspire de son patelin natal.

Cette souffrance du nègre, Jacques Roumain l’assimile à la souffrance des prolétaires dans les usines occidentales, Certes, nous en parlons pas de la  période élégiaque, mais de celle où Roumain identifie une poésie à un pamphlet ou à un track. C’est encore une différence entre lui et les autres tenants de la négritude.

Tout un art poétique précède ou accompagne la production poétique de Senghor ou de Césaire. Il en est de même, certes, pour Jacques Roumain. Mais l’art  poétique de ce dernier est strictement  simplifié, comme nous le verrons dans un des chapitres de cette étude.

Peut-être s’est il expliqué davantage sur sa poésie, mais l’élaboration parait  plus complexe dans l’œuvre  de Senghor. D’abord, lui, il se situe entre deux cultures, dans une sorte d’écartèlement  de son esprit. Rien de tout cela  chez Jacques Roumain. Pour lui, en effet, la poésie n’est pas l’expression d’une culture, mais  plutôt  d’un fait social. La poésie  concernerait les difficultés sociales de l’homme, mais non sa mentalité, sa culture. Roumain et Senghor  ( ou Birago Diop, Bernard Dadié ).

Néanmoins, l’on peut se demander : cette différence influe-t-elle sur la qualité du poème ? Peut-être, sous l’angle culturel, Roumain n’eut-il pas le temps de s’expliquer : il est mort jeune, ou avant que les théories sur l’art poétique négro-africain ne fussent élaborées. Car pour se développer, les théories de Senghor ou de Césaire ont attendu quelques temps, c’est-à-dire qu’un  certain contexte social se fût imposé ou que des rapports intellectuels se fussent étendus entre les pays du Tiers monde et du monde occidental.

Bien des traits communs rapprochent Jacques Roumain des tenants de la négritude. Mais selon les continents ou les contextes sociaux, cette négritude prenait  une tonalité plus au moins spécifique.

On le voit bien que leur formation intellectuelle se fût effectué dans des centres différents  et que leurs talents soient indépendants les uns des autres, il y a bien des concordances parmi  les poètes négro africains de l’Afrique ou de l’Amérique. Ce n’est pas seulement Jacques Roumain, parmi les poètes négro-africains, qui  a débuté en faisant  des élégies. Nous verrons plus loin que tous les poètes haïtiens  de sa génération se son exercé dans ce genre

Il es est de même des poètes africains de la négritude Césaire non plus ne constitue une exception. Mais la plupart, à la veille de leur célébrité, se sont défait de leur mièvrerie première ou même  ont détruit leurs poésies de jeunesses. Les élégies de Roumain il les a publiées, avant  1930, dans la Revue Indigène  et dans la Trouée.

Qu’il ne les ait pas recueillies dans un volume prouve qu’il n’y attachait pas grande importance. La plupart de ses critiques en parlant du poète le voient  comme invariable, avec pour base de leurs considérations « Bois D’Ebène) qui ne trahit cependant  qu’une transformation, où une prise de conscience plus  nette du problème nègre et la maturité ont conduit Jacques Roumain. C’est ce que Pradel Pompulus, selon le titre  d’un article retentissant, appelle : de l’Elegie à la poésie entrainante.

C’est par la poésie entrainante, avant tout, que Jacques Roumain rejoint les poètes de la négritude. Il se situait avant dans  une certaine ligne traditionnelle dont les thèmes rappellent  ceux de la poésie française du premier quart de ce siècle. C’est moins le fruit  d’une maturation  que celui d’un contact  direct avec Langston Hughes, Nicolas Guillen qui s’achève  ou murit au cours de ses voyages, en 1937 à 1940 en Europe : Paris, Madrid etc. Des idées, dans l’air, et ces idées n’étaient autres que  celles qui aboutirent à la négritude. Jacques Roumain s’en imprégna l’esprit. Ainsi naquit Bois d’ Ebène et peut-être d’autres poésies que nous ne connaissons pas encore.

Sur ce point, du reste, Bois d’Ebène diffère de Gouverneur de la Rosée où le socialisme de Jacques Roumain ne se manifeste pas avec autant de violence que dans les poésies de ce recueil

Manuel Jean-Joseph ni aucun autre personnage de Jacques Roumain n’est étudié en tant que nègre parmi les blancs. Il n’y a pas de lutte du nègre en tant que nègre dans le récit de Gouverneur de la Rosée. C’est par là qu’il s’éloigne  en fin de compte de la négritude. Il y a bien dans les gouverneurs de la Rosée et la montagne ensorcelée les méfaits du vodou qui est un phénomène de culture. Mais ce vodou  n’est pas prôné par Roumain, il  y voit  une cause de retard que connait le peuple  haïtien au progrès.  : Car le vodou, avec raison, lui parait irrationnel. Et  cet irrationalisme, il le rejette au profil  d’une puissante aspiration au progrès. C’est-à-dire  que Jacques Roumain rejette le vodou qui est l’une des valeurs de la négritude  haïtienne  si l’on peut  dire.

Il  n’en  est pas  de même, n’est ce pas, dans les récits de Langston Hughes  ou de Richard Wright, conteurs américains. Bien de leurs personnages s’engagent  dans un contexte social, où s’impose la question raciale. Quant à l’univers romanesque de Roumain, il s’étale  dans un monde, dans un milieu social où de nègres, sans contact direct avec les blancs, vivent leur misère et leur désolation.

Dans  la Proie et l’Ombre et les Fantoches l’on rencontre des blancs  dans ce monde des petits bourgeois snobs et désœuvrés, l’on soupçonne même une domination de quelques  blancs becs de cette société hétéroclite et parasitaire, mais  cela  ne forme  pas le fond de ces deux  récits, cela ne hante pas précisément l’esprit du conteur. Ce n’est pas  une recherche volontaire, c’est le hasard des récits qui cloue dans  ces pages, en  brefs passages, ces blancs dans ce contexte urbain ou petit  bourgeois.

Contrairement à beaucoup d’ouvrages négro-africain,, dit d’Edouard Eliet dans  Panorama de la littérature négro africaine on ne trouve guerre ici la diatribe anticolonialiste. Cette réflexion concerne Gouverneur de la Rosée. On pourrait l’appliquer à n’importe qu’elle œuvre, récit ou poésie, de Jacques Roumain. C’est que Roumain comme haïtien n’était  pas  précisément engagé dans un univers colonialiste. Mais  il y a dans son œuvre un constant besoin de progrès. Même dans  Bois d’Ebène, qui le place d’emblée parmi les poètes, de la négritude, c’est au nom du progrès et contre l’exploitation qu’il vitipère. S’il parle  au nom du nègre, c’est qu’il entend  placer ce nègre, être assoiffé de progrès, parmi les blancs prolétaires, et qu’il plaide en faveur d’eux tous dans l’ensemble compact de ses poèmes.

Il n’y a chez lui aucune intension de séparer le nègre du blanc, ni sur le plan de la culture, ni sur celui de la politique ou du social.

De plus ; contrairement  à d’autres poètes de la négritude, la littérature populaire orale ne semble pas avoir, sauf dans ses récits, retenu l’attention de Roumain d’une manière spéciale. C’est  sans hésitation qu’il recourt à la stylisation.

Certainement notre littérature  orale doit cependant  avoir intéressé Jacques Roumain. Alfred Métraux évoque avec quelle ferveur le savant  courait après les données ethnographiques et les documents précolombiens. Cette ferveur a donné comme résultats quelques études d’une haute tenue  scientifique et quelques  uns des éléments qui composent Gouverneurs de la Rosée ou Montagne Ensorcelée.

Là encore, Jacques Roumain   mort trop tôt, n’a laissé, que nous sachions, aucune opinion sur cette littérature orale. Il n’a pas eu comme Senghor, l’opportunité de discuter sur  ses  sources, sur les données de cette littérature orale  qu’il a su, par une stylisation habile, rehausser dans plus d’une de ses œuvres à la hauteur d’une littérature écrite.  Là  encore, son œuvre est inachevée. L’on peut profiter des techniques d’exploitation d’un Senghor. Mais pour Roumain, cette technique l’on ne saurait que la deviner. Il savait  sans doute que là gisent les possibilités d’une littérature nouvelle, riche en faits psychologiques et moraux. En témoigne, avec La montagne Ensorcelée les Gouverneurs de la Rosée.

Avant que d’être romancier, comme le plupart des auteurs haïtiens de romans, Jacques Roumain fut un ethnographe. De  ses explorations  d’ethnographe sont nés au moins deux de ses romans. Mais  il a su, comme du reste un Philippe Thoby-Marcelin, modeler  avec  une rare dextérité la matière ethnographique pour atteindre au sommet de l’art.

Ce serait un art à étudier avec parcimonie ; les futurs romanciers négro-africains en profiteraient ; n’est ce pas  André Breton qui disait, dans Martinique, Charmeuse de Serpents, en parlant d’Aimé Césaire, que le poète antillais, pour être original, n’a qu’à exploiter les phénomènes sociaux de son pays. Dans cette existence  s’offrent des faits étranges dont l’exploitation rapproche ce poète des surréalistes européens.

Une autre forme qui caractérise les écrivains de la négritude, au moins à leurs débuts, c’est l’anthologie. C’est  un moyen pour  le lecteur, sans en arriver aux œuvres, de connaitre un auteur. Mais  ce n’est pas par l’Anthologie de la Poésie Haïtienne Indigène que Jacques Roumain est connu  outre mer ni par The poets of Haïti de Edna Worthley Underwood.

Les poésies qu’on a publiées de lui dans ces anthologies ne sont certes pas les meilleures de son œuvre. Et pourtant  ces anthologies parurent respectivement  en 1940 et 1944, c’est-à-dire à une époque où la plupart des grandes œuvres poétiques de Jacques Roumain, peu connues en Haïti, ornaient  des journaux ou revues des  centres  culturels d’avant-garde. Eparpillées, il faut le supposer, quelques unes ne sont pas encore parvenues jusqu’à nous. Du reste, ses poèmes et ses écrits en prose, Jacques  Roumain ne les a pas écrits qu’en français, Allemand, espagnol, anglais, toutes ces langues  lui étaient familières. Et cela lui permettait  plus que tout autre d prendre  et de garder contact avec de nombreux écrivains étrangers. Mais son génie en était comme  dispersé. Et d’ailleurs, dès qu’il atteignit la maturité, après l’exil et la prison qui ont entamé sa santé, c’était la mort. On peut  le dire de tout  autre écrivain, si grand soit –il, mais pour Jacques Roumain plus que tout autre, à considérer son talent robuste son œuvre est inachevée. C’est d’ailleurs par Bois d’Ebène un mince recueil  de  17 pages, et pas Gouverneurs de la Rosée, qu’il est devenu poète et un romancier international.

D’après  LIlyan Kestellot, contrairement  aux petites Antilles, il y avait, au début  des années  trente, un terrain propice en Haïti  au développement de la négritude.  Mais, il faut le dire, à partir de 1933 jusqu’au début quarante, jacques Roumain était  coupé d’Haïti. En prison ou en exil, il ne put en fin de  compte participer pleinement  au mouvement d’haitianisme  inauguré par Jean Price- Mars. Revenu en Haïti en 1940, malgré sa polémique au sujet du vodou, qui comporte plutôt  des généralités, il fut à peine  intégré dans ce mouvement. Avec le Sacrifice du Tambour assotor  à peine  comprit –il le sens du mouvement  historico-culturel, qui se développait parmi l’intelligentsia haïtienne. Mais  c’est  par la poésie, avec <<<bois d’Ebène  qu’il s’intégra dans une négritude, d’un caractère plutôt international. Ainsi, bien  avant qu’il le fût en Haïti, Jacques Roumain fut –il reconnu à Paris  comme l’un des chefs de file de la négritude. C’est de Paris  en quelque sorte  que sa réputation nous est venue. Dans sa poésie, Jacques Roumain ne parle pas, comme  Aimé Césaire, en tant que nègre, cela revient  au même pour lui, s’adressant au prolétariat mondial. Car   il ne sépara pas la condition de ce prolétariat de celle du nègre, comme Jean Paul Sartre suggère de le faire. Si dans Sale Nègre  ses apostrophes s’adressent d’abord aux nègres, c’est pour élargir leurs sentiments, leurs  revendications pour ainsi dire, et englober dans son poème tous ceux qui ont des revendications contre  une certaine société. Roumain est sans doute un poète de la négritude, mais  il est aussi  un poète à part. Son accent, on ne le rencontre nulle part dans la poésie nègre< ; <du moins, nulle part, il ne résonne de cette manière. Quel dommage la personnalité de Jacques Roumain demeure encore une terre inconnue. De la revue Indigène à Bois  d’Ebène, l’on ne possède que de rares renseignements sur les transformations  de son esprit. Les influences qu’il a subies, même  pour x=ce qu’il s’agit se celle de Langston Hughes,  il est bien difficile de les déterminer  avec précision. L’on ne s’est jamais posé cette question de quoi vivait Jacques Roumain en Europe  ou en Amérique pendant son exil ? Sans  doute l’homme avait des relations  intellectuelles qui facilitaient sa collaboration à des journaux et revues. C’est une hypothèse, elle serait à vérifier si l’on veut être précis sur la biographie de Jacques Roumain.

Ce qui intéresse le moins les haïtiens, ce sont les écrits d’un écrivain haïtien mort. En somme, Jacques Roumain a du avoir une correspondance. Mais rien de tout cela n’a été mis en relief dans ses biographies. C’est l’un des aspects les plus obscurs de sa vie. L’on ne sait même pas ce que lui personnellement, il pensait de son exil et des évènements qui se déroulaient en Haïti pendant son séjour à l’étranger. Même ses études universitaires, à partir de 1938, sauf des notes brèves de l’ethnologue français Alfred Métraux, l’on n’en sait rien que par des décisions qu’il a données lui-même à ce sujet.

Ce que l’on sait, sans qu’on puisse rien déterminer de manière précise, c’est l’influence sur sa formation scientifique  de Mauss et de Rivet, qui furent ses professeurs à la Sorbonne. Dans quelle, dans ses écrits ethnologiques ou préhistoriques, Jacques Roumain a-t-il tenu compte de leur enseignement ? On le sait, les premiers écrivains africains de la négritude, au cours de leur jeunesse studieuse, rencontrèrent les œuvres de Frobénius et de Delafosse. Pour Jacques Roumain, sauf de rares notations, on le croirait de génération spontanée.

Nous ne présentons donc pas  cette étude pour complète. Elle est un coup  de sonde dans un monde quasi inexploré, celui de l’haïtien Jacques Roumain. Mais en conclusion, ne faut –il pas l’admettre, il  est beaucoup plus occidentalisé qu’un Roussan Camille, un Jean Brière. L’essentiel de son talent, lui vient, non du terroir haïtien précisément, mais de ses longues pérégrinations en Europe. L’Europe avec laquelle voudrait fraterniser Jacques Roumain n’est pas celle, capitaliste, de son temps. S’il n’a pas avec précision parlé de l’Europe Colonialiste, nous savons qu’il ne l’acceptait pas non plus. Il tend ses mains fraternelles vers une Europe renouvelée, qui serait plus humaine ; l’Europe socialiste. De là sa différence avec un Léopold Sédar  Senghor qui se réclame s’emble t-il de L’Europe, telle qu’elle est, à l a seule condition qu’elle accorde sa liberté aux peuples de l’Afrique. Pardon,  Senghor est plus  complexe que cela, car à un certain moment de la durée il a vitupéré aussi le capitalisme européen qui était essentiellement  colonialiste.

Mais  pour Jacques Roumain, tout changement  social dans le monde viendrait d’une transformation dans l’hémisphère occidental. Ces revendications, il les lance en fin de compte en faveur de cette transformation, qui rejaillirait sur le tiers monde.

   LA LUTTE CONTRE L’OCCUPATION AMERICAINE.

C’était en janvier  1925, la lutte contre les occupants battait son plein et l’on réagissait avec violence contre les nationalistes.  Des journaux de Zurich où il suivait des cours à une école de génie, l’ayant mis au courant des persécutions que subissait Jolibois fils , l’un des chefs de file des nationalistes haïtiens, vite, Jacques Roumain lui écrit  une lettre pleine d’indignation contre les occupants et leurs collaborateurs. IL y  avouait  que son inaction lui devenait de jour en jour plus insupportable : J’ai hâte de retourner en Haïti, afin d’aider à relever le courage des masses et à soulager le peuple. Il parlait aussi de sa haine de l’étranger. Il  voulait dire,  note l’éditeur de sa lettre : L’envahisseur étranger.

Cette lettre d’un jeune homme de dix sept ans, appartient a l’outrance de la jeunesse, souligne Georges Sylvain dans un rapport rédigé à l’intention des membres de l’Union Patriotique. Il ne manqua pas cependant de louer le patriotisme agissant de Jacques Roumain, qui lui parut réconfortant. Son retour  à Port-au Prince, en 1927, jeta dans la mêlée le jeune Roumain dont la flamme demeure longtemps inextinguible. D’après ses commentateurs, Jacques roumain s’ingéniait  à réveiller dans l’intelligentsia haïtienne, et même dans le peuple, la conscience nationale et raciale, en quoi, d’après  lui consistait –elle ?  Ludwig Renn a bien  fixé l’époque où Roumain plaid en faveur  de cette  prise de conscience. A son retour en Haïti, en 1927, le territoire national était encore occupé par les « marines » américains  qui l’avaient  envahi et dominaient  depuis 1915. Un mouvement  nationaliste violent  secouait  la nation, dirigé qu’il était  contre les occupants. En Suisse où, adolescent, Jacques Roumain avait poursuivi ses études classiques commencées en Haïti, il avait pris une certaine habitude de liberté, au dire de Ludwig Renn. Et on, le conçoit bien, surtout en cette époque d’occupation du territoire haïtien.

A cette époque, Roumain collaborait au « Petit Impartial »  où il donnait une prose corrosive et avait fondé «  La Revue  Indigène «  où il publiait ses poésies. Rien de plus violents que les articles de «  Le Petit Impartial » dont Georges Petit fut le directeur. L’on n’y rencontre pas le nom de Jacques Roumain  dans les premiers numéros. Dans quelques-uns de ces numéros , le nom de Guérin brille ainsi que ce d’Emile Roumer. L’un des premiers articles de Jacques Roumain  s’intitule  «  le  peuple et l’Elite ». Il préconise ce qu’il appelle l’union de tous  les bras, l’union de tous les cœurs. Pour y aboutir, n’a jamais été pour  l’Elite qu’une sorte d’usine à exploiter. Il a été méconnu, maltraité …..Elle est donc dans l’obligation d’aider le peuple. De tels propos concordent avec  une doctrine  démocratique sans portée sociale profonde. Cependant, à l’époque, c’était être  extrémiste que de s’exprimer de la sorte. De plus, le nationalisme de Roumain était  agissant et dynamique. Ce n’est  pas que Jacques Roumain, au moins dans ses écrits connus depuis 1927, ignorait la question raciale Plus d’une  fois,  la question nègre aux Etats-Unis, il la considérait, sinon dans tous ses détails, du moins dans toute son accuité Jacques Roumain, comme d’ailleurs les autres collaborateurs de «  Le Petit Impartial «  profitait de toute occasion pour s’en prendre à l’américain. Un incident  au sujet de la question raciale aux Etats-Unis lui parvient-il, un article parait  sous sa signature, où il affirme l’impossibilité de toute coopération entre les noirs et «  ces brutes à visages pâles ». Cette tentative de coopération, il la laisse à ceux qui baisent le poing qui les frappe, parce qu’il contient quelques dollars.  Cet article ne concerne pas précisément Haïti, mais des allusions à l’occupation américaine y étaient  directes.

Ce n’est pas le mouvement  indigène  qui précisément provoqua  la grève de Damien. Ce fut plutôt un mouvement nationaliste qui  avait un caractère à vrai dire plus général et plus profond et dont, alors moins,  le « mouvement indigène » ne représentait qu’un des  aspects. Du reste, le mouvement  indigène ne représentait qu’un des aspects. Du reste, le mouvement  indigène, du moins à ses débuts, c’est-à-dire aux environs de 1927-1928, était  essentiellement littéraire. Il était  comme à fleur de peau, parmi une vingtaine  de jeunes gens  qui ne prenaient alors aucune part  dans la vie publique à proprement parlé. D’ailleurs,  Roumain participa au mouvement  de 1928, qui dans sa généralité fut nationaliste, plutôt que  « indigène », et pour une première fois  il connut la prison : Ludwig Renn nous apprend  qu’il fut horriblement maltraité, et en sortit la santé entamée. Nous verrons que,  au moins  pour le moment, il n’en fut pas ainsi. Mais  sous le nouveau gouvernement, comme quelques-uns des grévistes, Jacques  Roumain obtint une fonction de premier ordre, malgré son jeune âge ; 24 ans.

On le comprend bien, et c’est là qu’il dépassait le nationalisme du temps : Il se sentit pas  à son aise, et démissionne  quelques temps après.

Mais  arrêtons-nous un peu à ses articles à caractère politique. Historien, Jacques Roumain ne l’est pas. Il vit  le présent  avec une telle intensité qu’il semble  n’avoir  pas le temps de regarder en arrière. Il est un analyste, disait Carl Brouard, et c’est  vrai. Mais  il est  un analyste des choses du présent. Il a beau, à un moment donné, se pencher sur les documents de la période précolombienne en Haïti, ce ne fut  qu’une  brève randonnée dans  un domaine  qui  n’est d’ailleurs pas celui de l’histoire à proprement  parler, mais de la préhistoire. Qu’il écrive « Le Drapeau Haïtien n’est pas une loque » pour s’expliquer sur les souillures dont on maculait ce drapeau, il ne considère l’emblème  que dans le moment présent, et se réfère à peine aux circonstances de sa création.

Il est de même dans « La Terre et les Morts » où il proclame : « nous avons entendu la voix des Héros morts ». Ce sont ici les martyrs de l’occupation américaine en Haïti. Il est plus à son aise, lorsqu’il s’agit de personnages qui viennent  à peine de mourir, comme un Benoit Batraville ou un Charlemagne Péralte, dont il exalte avec vigueur la récente mémoire. C’est que, pour Jacques Roumain, comme pour Georges Petit, écrire, c’était agir. Les sujets propres à créer un état d’esprit, une action parmi ses lecteurs lui convenaient le mieux. Dans le « Martyrologue Haïtien » il cherche comme dans ses autres articles, à soulever l’indignation des uns et des autres. Comme en exergue à cet article, il annonce qu’il s’agit du 19 mai, anniversaire de l’assassinat de Benoit Batraville par les marines. Ce n’est pas l’historien, c’est le polémiste qui parle. Les  détails de cet assassinat, il ne  s’y arrête pas ; ce qu’il met en relief, c’est l’horreur du crime.

Que des incidents  se produisent, des heurts entre prêtres catholiques, dont quelques-uns, quoique français, avaient opté sur l’occupation,  c’est pour Jacques Roumain l’occasion de faire un procès en règle du clergé breton. En l’occurrence, la « Ligue de La  Jeunesse Patriote Haïtienne », dont  il était  le président et l’animateur, entre  en action.  Des prêtres prirent  partie  en sa faveur, et c’est pourquoi pour les défendre contre le reste du clergé breton, il écrit «  Un Prête a le droit d’être soldat, quand sa patrie est en danger.  Il s’agissait de défendre le père  Mondésir que menaçait  dans sa cure un magistrat communal à qui son évêque, Mgr  Pichon,  donna raison sur lui. Ce fut l’occasion  pour le « Petit Impartial » de publier une série de documents, dont quelques-uns émanaient des archives de Démesvar Délorme, contre le Condordat conclu, en 1860, par le  gouvernement  de Geffrard avec le st Siège. Et de leur côté Georges Petit  et Jacques Roumain s’écriaient  dans un  de leurs articles : «  Nous sommes prêts à saisir  la crosse de notre révolver….. » Et dans un autre article, ils s’exclamaient  selon un de leurs titres : «  Nous sommes grossiers » A partir de mars 1928,  ou même avant, Jacques Roumain en arrive à lancer des appels alarmants à la jeunesse. Il veut  la soulever  contre ce qu’il qualifie de  «  la boue gouvernementale ». Contre Borno et contre les  occupants américains, il la convie à se soulever : « Jeunesse, proclame- t-il, vous êtes  éparpillée, cela ne doit  pas être, groupez-vous ».

Si nous ajoutons qu’il s’agissait d’un prélude à la formation d’une «  Ligue de la Jeunesse Patriote », l’on doit comprendre le but que se fixera cette association  de jeunes, dont Jacques Roumain en personne sera le président. Cette association,  ce n’est pas seulement  contre l’américain et contre Borno que Jacques  Roumain allait  fonder, mais aussi  contre l’Elite, à laquelle il reprochait  de les soutenir.  Mais  une élite, dit-il, n’a droit  d’existence que si  ses privilèges lui créent des devoirs.

Lui et Georges Petit, le directeur de « Le Petit Impartial » ils ne commenceront pas publier un « Manifeste à la Jeunesse ». En avril 1828 ; tout de suite après, est fondée la « Ligue de la Jeunesse Patriote Haïtienne » dont le bureau est établi dans le bureau même  de « Le Petit Impartial ». Tous les jeunes furent  invités à y  adhérer. Combien devinrent membres de cette association, nous ne le savons. Jacques Roumain, à l’instar de Charlemagne  Péralte et de Benoit Batraville,  qui furent exécutés par les occupants et dont  il célébra l’héroïsme, voulant passer à l’action. Avec l’article sur Benoit Batravaille, en voici un sur Charlemagne Péralte, c’est « Péralte Crucifié ». Ces articles sont  ornés de portraits saisissants dont la vue ne pouvait qu’indigner les patriotes. On le comprend bien, malgré une certaine liberté de presse, relative et qui allait  être bien vite restreinte, le gouvernement de Borno, attaqué avec tant de violence,  ne tarda pas à réagir.. Jacques Roumain, ainsi que Georges Petit et Elie Guérin, furent appréhendés. Ils furent d’abord tous mis au secret, bien qu’ils fussent pourvus en Cassation contre l’ordonnance du Juge d’instruction devant qui ils furent conduits en bonne escorte. Mais voici que les parents de Jacques Roumain, on ne sait comment, obtinrent de le visiter en prison. Le Journal «  l’Haïtien » en parla. Alors, Roumain refusa cette faveur qui n’était pas accordée à ses deux autres  compagnons de cellule. Et il put écrire une lettre qui parvint au directeur de « l’ Haïtien » sans doute malgré la surveillance du geôlier.  La lettre en question date  du 16 janvier 1929 et pourtant elle parait  dans l’Haïtien du 12-14 janvier. L’inculpation, bien grave,  qui pesait sur ces jeunes gens, était celle d’outrage au président Borno. Et quelques temps après, Carl Brouard,  le plus paisible d’entre eux, pour avoir reproduit des propos de Jacques Roumain(le malfaiteur Borno) fut aussi écroué. Le Dr Catts Pressoir demanda, dans une lettre au commissaire du gouvernement, de transférer Elie Guérin, gravement malade, à l’Hôpital Général, pour être soigné.

Jacques Roumain, Elie Guérin et  Georges Petit, de la prison où ils se trouvaient, adressaient des lettres au Chef de la Gendarmerie, à qu’ils se plaignaient du traitement  qu’on leur infligeait.  Que Brandt et Renaud deux prévenus de droit commun, soient mieux traités qu’eux, ils protestent dans l’une de ces lettres reproduites par le journal «  L’Haïtien).Ils entendaient  recevoir  leurs parents convenablement, selon les expressions qui revenaient dans quatre de ces missives, et  non derrière une grille, au milieu des prisonniers de droit  commun. Et même  dans une lettre, il s’agit de leur fierté, d’Haïtiens enfermés  pour une  noble cause, en ce premier janvier 1930, jour de l ‘indépendance nationale.

A l’arrestation de Roumain, une équipe de relève dirigea «  La Ligue de la Jeunesse Patriote Haïtienne » avec comme président  J. D. Sam et Jean F. Brière  comme secrétaire. Elle lança un appel à la jeunesse, dont l’écho certes retentit dans la conscience des jeunes.

De même, louis Diaquoi devait prendre, avec max Vieux comme gérant responsable, la direction de «  le Petit Impartial ». Le journal et l’association conservèrent leur ton violent. Combien de temps Roumain  vécut-il dans la prison de Port-au Prince ?

Le premier emprisonnement de Roumain date de décembre 1928. Le premier janvier  suivant, « L’Haïtien » plaide la cause des prisonniers, il demanda qu’on leur permette (à Roumain, Petit et Guérin) de recevoir leurs parents. Des lettres rédigées par les prisonniers s’échelonnent  de janvier à mars. En avril, Guérin, ayant froid dans sa cellule, tombe malade. Et,  en juin il est envoyé au correctionnel. Deux mois après, Georges Petit et Jacques Roumain, qui ont subi plus de sept mois de détention, sont enfin libérés. Du moins, en principe, ils devaient  l’être, mais le Commissaire du Gouvernement  les retenait  encore en prison. Il y avait, d’après une décision du Tribunal  de Cassation, une amende (500 dollars) à  payer. Ils la payèrent, parait-il. Mais Elie Guérin, condamné à payer la même somme, refuse ou ne peut  s’exécuter. Est soulevée alors la question de la solidarité de la cause  des trois  prisonniers. Ils ont été, dit un juge, condamnés pour la même cause, comme rédacteurs de «  Le Petit Impartial »

L’on est en août 1929, Guérin fut tout de même relaxé, après un autre jugement. Mais il craignait d’être repris, et s’adressait au public pour lui apprendre que , comme une épée de Damoclès, pendait  sur sa tête la question des 500 dollars à payer.  

Entre  temps, Guérin mourut. A la prison, sa santé était profondément ébranlée. Mais voici que deux mois après sa libération,  Jacques Roumain est encore écroué. C’est «  Le Nouvelliste » qui nous l’apprend dans on numéro du samedi 19 octobre 1929. Le lendemain, les membres de « la ligue de la jeunesse patriote haïtienne » devait organiser un meeting ; la police procédait à l’arrestation d’Emile Couvin, de Jacques Roumain et responsables de cette arrestation, Petit fut aussi arrêté.

La ligue de la jeunesse patriote haïtienne protesta avec véhémence. La police libéra Pierre-Paul et Cauvin, mais retint Roumain et Petit, ainsi  que des journalistes du cap et des Cayes. Mais la fameuse grève de Damien éclata, ce qui ébranla les bases mêmes  du gouvernement  de Borno.

Sans doute, sous la demande des étudiants, avec qui les membres du gouvernement  entrèrent en conférence, par  un arrêté présidentiel, Borno libéra enfin Georges Petit et Jacques Roumain. L’on était au milieu  de décembre 1929.

Avec rage, dans le quotidien «  Le Temps » de Charles Moravia, Jacques Roumain attaquait Louis Borno, le chef  d’Etat d’alors. Entre eux, il y avait pour dire vrai une querelle de famille à laquelle, dans  une de ses proclamations, Borno avait fait allusion. Cette proclamation provoqua chez Roumain une réplique violente intitulée : »Le Cas relève de la Pathologie » ? Du même coup, il annonçait l’élection d’Eugène Roy par l’Assemblée des Délégués.

Tout une série d’articles, sous le titre « De la lumière sur Louis Borno » réussit tout de même  ébranler à sa base le gouvernement  de Borno. Il est vrai, le mouvement  nationaliste prenait des aspects multiples, mais l’action de la jeunesse fut des plus virulentes.

Pour être exact, les idées dans les articles de Roumain qui précédaient l’année 1930, étaient comme  amenuisées par la violence de ses sorties.  Nous le verrons  à la même période, dans « La Revue Indigène » son cerveau n’était pas dénué de théories. Mais  dans le « Petit Impartial », c’était  plutôt  l’action que les idées qui prévalait. Il s’agissait de hâter la chute de Borno, et avec  la chute de Borno, croyait –on, c’était le départ des américains qui occupaient le territoire d’Haïti                .

Jacques Roumain, on le sait, avait beaucoup lu, bien qu’il n’eut pas encore  atteint sa maturité. L’homme, certes, était de poids sur l’échiquier politique haïtien. Le prochain gouvernement  devait  compter avec lui, car toute  une jeunesse suivait  le président de la « Ligue  de la Jeunesse Patriote Haïtienne »

C’est ce qui explique sa belle ascension dans le prochain régime, celui d’Eugène Roy

Comme président  de la «  Ligue  de la Jeunesse patriote Haïtienne » Jacques  Roumain d’emblé était  un personnage important. Que des étudiants, après  la grève de Damien, eussent à dire leur mot devant  la commission Forbe, la présence de Roumain marquait. Devant des membres de la presse  dominicaine  venus en l’occurrence en Haïti pour déposer devant  la même Commission, Jacques Roumain, ainsi que Sténio Vincent (Le futur  chef de l’Etat) Ernest Chauvet et Charles Moravia, au nom de la presse, prit  la parole. Et la presse haïtienne  signale sa présence. A la chute de Borno, fut formé, afin de pouvoir  à son remplacement  à la présidence, une Assemblée des Délégués des Arrondissements de la République. Par décret, cette assemblée désigna comme Chef de l’Etat provisoire, Eugène Roy. Le décret qui désignait ainsi Louis Eug, Roy fut signé par Jacques Roumain comme deuxième secrétaire, avec respectivement Etzer Vilaire et Price-Mars. En vertu  d’une entente  du Comité Fédératif des Associations patriotiques et la commission du Président  temporaire de la République.

C’est après  cette participation  bruyante de Roumain à cet auguste assemblé que Louis Borno, dépité, prononça son fameux discours contre des incendiaires qui allumaient le feu dans certaines maisons de Port-au Prince. Et dans ce discours Roumain crut trouver des allusions à un de ses parents. De là  sa réplique fringante et passionnée à Borno.La démission de Jacques Roumain comme chef de division au Département  de l’Intérieur, ne relevait pas d’une raison politique. « Le Temps, u  journal d’époque, l’attribue à une simple question de fermeture de boites de nuit. En effet, une boite de nuit fermée d’ordre du Président Roy, pour cause de scandale nocturne. Selon Roumain, d’autres boites, plus bruyantes, n’ont pas été fermées. Sans doute après une discussion ou une explication avec le chef de l’Etat, il démissionna.

Néanmoins, interrogé par le directeur de « Le Temps » Charles Moravia, Jacques Roumain nia cette raison supposée au nom  de sa démission. Les raisons de sa démission, précise-t-il, sont «  d’ordre personnel ». Il fut remplacé par Victor Mengomez, un de ses parents. Mais, soulignons-nous, les raisons de sa démission sont d’ordre personnel plutôt  que politique, à en croire sa déclaration.

                                                                                               LES ELEGIES.

 Si après sa mort son épouse n’avait pas pris soin de publier « Bois d’Ebène », par ses poésies antérieures sauf une ou deux parue dans des journaux haïtiens  et étrangers, Jacques Roumain serait connu pour un élégiaque. A partir  de 1928 ou 29, engagé dans la lutte politique, il semble n’avoir presque pas écrit des vers. C’est plutôt sa période d’activité politique, ponctuée par ses premières nouvelles. Comme tous les éléments de la « Revue Indigène » ou à peu près, il avait rompu avec la prosodie traditionnelle. Mais pas même le folklore, ni le problème nègre n’entrait encore dans sa poésie. La première poésie connue de Roumain qui comporte un caractère de révolte sociale, date de 1937.

Revenu en Haïti en 1941, ses préoccupations ethnologiques l’absorbaient, Fondateur du Bureau d’ Ethnologie d’ Haïti, grâce au choix du  Gouvernement d’alors, il s’adonnait à des recherches absorbantes sur le terrain. A peine pouvait-il trouver du temps pour s’occuper de sa muse. A peine pouvait-il trouver du temps pour  s’occuper de sa muse. Mais avec cela naissait dans son esprit un art poétique nouveau, qui nous vaut quelques réflexions sur ce sujet. Dans « Orage », il s’agit d’un ouragan dont Roumain dont Roumain fait ressortir la puissance.  C’est un poème descriptif. A la rigueur, peut – on  voir dans l’ouragan le symbole  d’une force sociale qui se déchaine. Mais  rien dans le poème  ne permet de l’affirmer. Aimé Césaire, plus tard, écrira une poésie dans ce sens. Mais  à lire seulement, l’on sent qu’il s’agit de la menace qu’une  partie de la société fait peser sur une autre.  Rien de tout cela dans « L’Orage » de Jacques Roumain qui pourtant ne négligeait pas toujours le symbole dans plus d’une de ses poésies. Mais « Orage » était composé en 1927,   date à laquelle Roumain  n’était pas encore socialiste.

Dans les premières poésies de Roumain, pourtant, c’était déjà le peintre du milieu local qui s’exerçait. Tout en présentant des descriptions plus  au moins précises, grâce à un mot, à une image, à  une coupure du vers, il ajoutait de la poésie à  ces descriptions. Dans ses poèmes  de jeunesse, semble-il, il cherchait à perfectionner son art. Il  cherchait aussi à perfectionner son sens d’observation. Mais ses courts poèmes laissaient toujours ses lecteurs sur leur faim. Ces petits bijoux paraissaient  sortis d’un pâle écrin. Il n’y avait  pas un souffle  bien puissant dans ces poésies. Néanmoins, c’était déjà une forme de style qui s’affirma plus tard  avec plus de liberté dans le lyrisme de «  Gouverneur de la Rosée ». Le genre de Roumain comme poète, de plus, était celui  de la plupart de ses coreligionnaires. Ils avaient adopté, peut on dire, une commune mesure, un art poétique plus au moins identique. Ce caractère commun faisait d’eux des élégiaques.

Voici une Elégie, de Philippe Th. Marcelin, ami  et compagnon de lutte  de Jacques Roumain.

                                                                    Dehors, le vent humide

                                                                   Feuille les mangues

                                                                          Et des étoiles qui tombent

                                                                          Sans que tu fasses un souhait

                                                                         La nuit ramène un nuage

                                                                         Sur son épaule

                                                                         Où l’on aimerait s’appuyer

                                                                         Doucement.

Souvent, Marcelin écrivait  comme Roumain, des courts poèmes. De même que Carl Brouard, Antonio Vieux et un peu plus tard  Roussan Camille et Jean Brière, pour ne citer que ceux là. Dans  l’Action Nationale les poésies de Lorimer Denis, plus connu comme ethnologue, relèvent  du même art poétique au sujet de ces jeunes gens d’alors. Dans «  Après Midi », s’étale la mièvrerie de Jacques Roumain et sa poésie prend encore un caractère descriptif :

                                                                        Des moucherons bruissent, mandolines

                                                                        Minuscules. Sagaies fines

                                                                        Des palmiers   — éventails

                                                                        Immobiles dans le temps figé.

                                                                        Le soleil filtre à travers les arbres, en barres

                                                                         D’or. Un enfant quelque part

                                                                        Crie.

                                                                       Chaque minute comme un siècle d’ennui

                                                                      Baille.

A l’époque, Roumain ne publiait que des courts poèmes, des ciselures.  C’était  son genre, si l’on peut dire. Une sorte de désespérance s’infiltrait quelquefois dans les vers de Jacques Roumain ;

                                                                      Voici la minute

                                                                      Rare où la douleur se lasse

                                                                      Et enfin, furtive, repasse

                                                                      Le seuil. Une grande indifférence entre

                                                                      En moi avec  un gout de cendre.

C’était   le spleen. Mais il y a aussi  des poèmes  d’amour où le regret, la mélancolie s’insinue :

                                                                      Si tu étais là

                                                                      Tes mains prolongeraient  ma vie

                                                                      Mais il n’y a que Fleuve

                                                                      Coulant  entre les arbres sans ombre…..

                                                                      Adieu

                                                                      Adieu

                                                                      Mes bras sont une croix trop lourde.

Il dit aussi :

                                                                      J’ai peur du sommeil

                                                                      Je veux penser à ma douleur

                                                                      Et m’en bercer comme une chanson.

Dans «  Au cœur du Mythe Anthony Phelps enregistre ces poésies, comme une preuve que Jacques Roumain, bien qu’il fut un lutteur, savait souffrir comme les autres hommes. En effet, il n’est pas de doute, jeune, il a connu des heures de mélancolie  et de tristesse profonde.

Mais  ces poésies mélancoliques représentent une étape de son existence. Les concepts élaborés au cours de la lutte politique, n’avaient pas encore refoulé ces motivations qi éclataient alors dans un tel ou tel de ses morceaux poétiques. Même la pluie, pour lui, recelait des motifs de souffrances qu’il confiait à ses lecteurs.

 Du reste, plus tard, cette souffrance, il saura l’orienter, si l’on peut dire, vers une  cause qui ne lui es tas personnelle, mais plutôt celle de tous les hommes. Au fond, quelques mots de plus ou de moins suffisent, chez un poète, pour que sa douleur contienne une autre résonnance.

C’est du moins ce que semblerait dire Anthony Phelps, lorsque dans la même étude où il transcrit les vers cités plus haut, il insère un autre poème de Jacques Roumain sur la Guinée :

                                                            «  C’est le long chemin de la Guinée

                                                    La mort t’y conduit

Ce n’est pas aussi triste cependant que les poésies de Carl Brouard sur l’Afrique. Et même une note de délivrance domine chez Roumain dans cette exaltation de la Guinée lointaine.

                                                                « Je tends les mains

                                                                    Vers toi et je t’étreins

                                                                    Le ciel

                                                                    Et le vide »

Ces mots, il aurait pu les adresser plus tard aux noirs comme aux ouvriers de l’univers, comme dans d’autres vers il en prendra l’habitude. Mais à partir de 1937, et peut être avant, la poésie pour Jacques Roumain ne sera plus un jeu de mandarin. Ce sera une arme de combat.

Une autre poésie d’avant 1930 s’intitule « Miragôane », il en prend aussi un caractère descriptif :

                                                                   « Sur la route sournoise de crevasses

                                                                              la voiture comme un béquillard

                                                                              soubresaute. Chassés par les phares

                                                                              des chiens fuient, faméliques. Très basses

                                                                              accroupies sur la butte

                                                                              des cahuttes

                                                                             regardent avec indifférence »

Mais dans cette poésie, le barde souffre de la douleur du paysage, si l’on me permet cette expression :

                                                                             « La chaleur de mille vies intenses

                                                                                Monte brutale vers moi. Lourd

                                                                               Contre mon cœur, un cœur immense bat. »

L’auteur se détache de son monde intérieur pour ressentir les pulsations de la vie extérieure. C’est qu’à cette époque, déjà avant 1930, il savait regarder souffrir les autres, et même souffrir de leur douleur. Mais ses premières révoltes, sourdes,  Jacques Roumain les exprimera plutôt dans ses nouvelles, à ^partir de la «  Proie et l’Ombre »

Plus poussée c’est cette manière d’enjambement, de briser les vers dans « Cent Maîtres » dédié à Sylvio Cator, un, champion. C’est le poème le plus obscur de Jacques Roumain. L’on comprend de quoi il s’agit néanmoins à cause du nom du champion en saut qui figure en exergue.

                                                            « Quatre Ramassés comme

                                                               Des fauves. Quatre hommes

                                                               Les énergies bandées telles des cordes                                                                                                                                                                                                                                                                  se sentent fluidiques, se heurtent fortes

                                                                                 D’embrocation

                                                               Nerveusement se froissent,

                                                               « Angoisse-Angoisse

                                                                  De l’attente……………

L’allure du poème n’indique pas avec précision de quoi il s’agit. Après  avoir  participé à la grève de 1928 et connu  la prison lui aussi, Jean Brière dans son œuvre poétique prit un ton épique. Mais plus tard, en 1933, avec « Chansons Secrètes » selon  une expression de Richard Constant, le préfacier de ce dernier recueil, il soupire en élégie amoureuse. De plus, il se cantonnait dans les vers alexandrin.

C’est volontairement que les hommes de «  La Revue Indigène »on choisi cette forme  de poésie. Car dans notre littérature, la plupart de nos poètes, même Oswald Durand, avaient adopté le genre déclamatoire. Beaucoup de leurs poèmes ne sont que des discours en vers, où l’éloquence le discute à la poésie. La révolution poétique des hommes de la « Revue Indigène » consiste essentiellement dans la formation du vers. De classique, il devient libre. Et ces jeunes gens ajoutaient à leur  poésie une forme élégiaque. Le  sentimental en Roumain disons –nous, s’exhale en des vers mièvres. Le Roumain du premier  genre n’est pourtant pas un romantique. C’est un épicurien, un dilettante. Mais pas un romantique dans le sens exact du mot. Il est un disciple de Samain ou de Jules romain qui écrivait des vers libres. Du reste, à la même époque, 1927, il déclarait à Antonio Vieux : «  Haine est le seul romantique que je supporte ».

Ce   qu’il recherchait  dans le poème, c’était  la puissance à laquelle d’ailleurs  il n’atteindra que dans sa maturité. Et pourtant, il avouait, ce poète délicat, mièvre : « Je veux au poème la force vibrante qui secoue ». Et il ajoutait : Ma conception du poète. Un être qui vit. Donnez à ce verbe, je vous prie (il s’adresse à Antonio Vieux qui l’interroge) sa pleine conception. A cette époque –là, il était, parait-il, un sportman ou se souvenait l’avoir été. Mais à côté du sportman, ne le reconnait-il pas, il y avait en lui «  un côté mélancolique, l’élégant ennui de Byron. Ces deux hommes, dans mes actes, je le sens se heurter. Je m’empresse de le noter,  en Jacques Roumain, aux alentours de 1927-1928, il y avait  un dilettante, un petit  bourgeois qui s’ennuyait.

Cette force dont il parlait, au physique il la possédait à en croire le portrait laissé de lui par Antonio Vieux : Brun. Les  traits saillants. Mâchoire volontaire et têtue, qu’aux moments de silence un tic contracte. Les épaules  sont larges. Sous une sveltesse apparente, on devine une extraordinaire puissance de vie.  La souplesse d’une machine bien huilée. Bien jeune en Suisse, à Zurich, il s’engouait de Henri Heine, écrivait des vers allemands, faisait aussi  du sport : boxe, course, etc.…. Et plus tard, en Espagne, il continuait des  études d’agronomie.  Mais nous verrons que, au début de 1925, dans une lettre à Jolibois fils, il parlait non pas d’agronomie, mais d’études comme ingénieur.  Parfois, il y a pourtant beaucoup de sensibilité dans la poésie de Jacques Roumain. Mais cette sensibilité, aux environs de 1927, n’avait  rien d’essentiellement haïtien. Voici, par exemple, «  Noir »

                                                                                                                           Mon amie, assieds-toi au piano

                                                                                                                      Long et sombre tel un cercueil :

                                                                                                                           Ce soir mon âme est en deuil.

                                                                                                                           Joue une mélodie vieille. Chopin ou Liszt

                                                                                                                           Qu’importe, je veux entendre ma douleur

                                                                                                                           Sangloter. Puis, pose ta main,

                                                                                                                           Très doucement, sur mon cœur

                                                                                                                           Et toute la nuit, j’écouterai mélancolique

                                                                                                                           Pleurer en moi très bas, amère, une musique.

Ce pourrait-être du Samain sans rime. Cette recherche d’harmonie, ce genre d’élégie, se trouve aussi, plus classique, dans  l’œuvre d’Emile Roumer, premier genre. Ou plus tard, dans celle de Roussan Camille, premier genre. Ce décalage entre sa conception de la poésie et les articles politiques qu’il écrivait, la plupart des poésies de Roumain, en 1927, le trahit. C’est que le poète n’arrivait pas encore à être soi-même. Tout de même, ces jeux du rythme, ces enjambements, ces mots envoyés au début d’un vers, cette  recherche d’harmonie, cette mièvrerie, ces délicatesses de sentiments, tout cela, Roumain l’a puisé dans une certaine poésie française. Tout comme Philippe Thoby Marcelin, Antonio Vieux, Emile Roumer qui à cette époque se  ressemblaient plus au moins, le cas de Jacques Roumain de 1927 rappelle celui de ces jeunes gens de « l’Union » à la fin des années 1830. En effet, ces derniers, eux  aussi, nourrissaient une conception de la poésie à  laquelle leur talent ne pouvait pas atteindre. C’étaient Emile  Nau, Coriolan Ardouin, Alibée Féry, qui tous, sauf ce dernier, moururent trop jeunes : dans la vingtième année. On les appelle les premiers indigénistes haïtiens.

Quant aux indigénistes modernes dont nous venons de citer les noms plus haut, ils vécurent  assez longtemps  pour parfaire leur art par l’étude et au contact de la vie. Que Carl Brouard, avant les années trente, les dépassait tous par son talent, tout en leur ressemblant, c’est un fait certain. Dans la revue  Indigène » La Trouée », « La Bataille », « la Relève », il a atteint déjà à un art plus original. Dans les colonnes de « Les Griots » il atteindra au sommet de son art. Notre opinion sur Jacques Roumain, plus d’un critique l’avait déjà  émise au cours des années 1930. Quelques-uns ont publié leur opinion sur ce jeune de leur génération, ils ont essayé de le définir. Avec  le recul des temps, nous voyons Roumain sous  un jour  plus clair.

Cette sensiblerie de Jacques Roumain, Brutus l’analyse ainsi : sa conception (de Roumain) du poète l’amène à vivre complètement. Et à déverser sur le monde le surplus de ses  sensations. En étudiant, il prend du plaisir à poser le doigt sur la fêlure de son cœur. Gaillard a relevé l’amitié qui liait Jacques Roumain à Carl Brouard, dès le retour  en Haïti  du premier. Carl Brouard fut séduit par l’orientalisme professé alors par Jacques Roumain, de même que ce dernier était fasciné par le côté bohême de Carl Brouard. Cet orientalisme  du Roumain d’alors, on n’en parle pas. Et pourtant  il l’a naguère avoué lui-même. Et son dilettantisme aussi. Avec  son marxisme, plus tard, il se débarrassera de tous ces jeux de l’esprit et du cœur. Mais avant 1930, il se penchait avec Jacques Roumain sur la vie de Gandhi. Il étudiait avec intérêt le développement  de cet esprit qui se situait entre l’occidentalisme et l’orientalisme. Cette orientation de son intelligence ne l’empêchait pas du  reste d’être un homme d’action. Cette amitié de Roumain pour Carl  Brouard influençait profondément l’art poétique de ce  dernier.  Mais Brouard se cherchait avec  une ferveur plus exaltante sur le plan de la poésie.

A partir de Revue Indigène de la Trouée et de le Petit Impartial, l’originalité de Carl Brouard s’affirmait. Avec une simplicité toute Verlaine, il produisait de ces croquis qui le distinguaient des autres. Malgré une volonté de produire une littérature  nationale, dans la REVUE INDIGENE ET LA TROUEE,  l’on remarquait, sauf peut –être pour Carl Brouard, l’influence des poètes comme Samain. Les thèmes choisis  par ces jeunes auteurs  rappellent  par le caractère général, l’amour,  l’amitié, la nostalgie, la tristesse, l’ennui, le spleen, des thèmes retrouvés dans la poésie occidentale.

Seuls quelques essais tranchaient  sur ce point. Ainsi, Louis Diaquoi, alors Directeur de le PETIT IMPARIAL, dans VOIX DES TAMBOURS, VOIX DES DIEUX venait  avec un thème  assez nouveau dans la littérature haïtienne. Avant lui, Demesvar Delorme, Oswald Durand (imitant ce dernier), Frédéric Marcelin dans ses romans et de rares autres, avaient effleuré ce sujet. Mais pas avec ce parti pris de l’exploiter à fond. C’était l’inauguration, selon les principes de Price Mars, d’une forme littéraire nouvelle. On était en 1930, il faut l’ajouter, Diaquoi était plus près du peuple Haïtien que les autres. Il y avait aussi cette tendance socialisante dont il faisait preuve dans ses écrits en prose. Mais même dans ses polémiques, la question du vodou semblait dominer. Ne trait-il pas, dans un de ses articles violents, un de ses contemporains de cannibale, de voleur, de loup-garou, dévoilant ainsi ce qu’en pensait une partie au moins de l’opinion publique. Bien loin de Jacques Roumain, rationaliste par la forme de son esprit, ces mots qui reflétaient une mentalité.(10)

De même, Diaquoi  osa soulever la question du noir et du mulâtre, qui eut répugné à la plupart des jeunes écrivains de son temps. Des questions taboues devenaient familières à la plume de Louis Diaquoi et impliquaient une originalité dont sa mort interrompit le développement. Nous voulons dire ceci : en 1927, 28, Car Brouard et Louis Diaquoi étaient plus loin que Roumain dans la voie de  l’originalité.             

                                                                                                                           TENDANCES NOUVELLES EN POESIE

Jacques Roumain n’appartenait pas à la même école que Carl Brouard et Louis Diaquoi. Une séparation, avec le temps, devait s’accomplir. L’indigénisme ou la négritude de Carl Brouard, malgré ses retours successifs au catholicisme, allait s’approfondir. A l’époque de  LES GRIOTS, sa personnalité s’affirmait avec force dans ce sens vers la fin des années 30. Quant à Diaquoi, il devait mourir prématurément, laissant un groupe, celui de LES GRIOTS, qui se réclamait de lui avec persistance. Tout comme d’autres jeunes, sous Lescot, c’est-à-dire à partir de 1941, se réclameront de Roumain.

Voyons avec plus de précision en quoi consiste la réforme introduite par Roumain dans l’art poétique haïtien. Jacques Roumain, en fondant LA REVUE INDIGENE se manifesta comme un grand animateur. Car après la disparition de  LA NOUVELLE RONDE, la jeune intelligentsia haïtienne était plongée dans une sorte d’apathie. Cette apathie, même, était cause de cette disparition : LA NOUVELLE RONDE,  dit Etienne D. Charlier, avait disparu parce que, faute de culture, nous n’avions rien à dire. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Il s’agissait ici  pour Charlier de rehausser le mérite de Jacques Roumain. Du reste, il n’y a pas une grande différence entre les tendances et la tenue de  LA NOUVELLE RONDE et de la REVUE INDIGENE. Si la première disparut en 1926, la seconde commençait à paraitre l’année suivante.

Jacques Roumain, au dire de Charlier, était, un dompteur, un chef de file qui, bien vite, dominait ses compagnons de route. Ces derniers ont dû se rallier à son idée de former un nouvel organe de la jeunesse : LA REVUE INDIGENE, qui devait surtout refléter les tendances de son esprit. De plus il voulait sans doute allier les activités culturelles à l’action politique. Du moins, Charlier le laisse entendre. D’après lui, LA MONTAGNE ENSCORCELEE appartient à l’époque lyrique de l’émancipation humaine, comme il le dit. Il souligne : «  La carrière littéraire de Roumain est intimement liée à sa carrière politique. La littérature est en ses mains une arme puissante d’émancipation humaine et non un moyen d’évasion. »Mais dans LA REVUE INDIGENE, qui se confinait à la littérature, la politique n’avait pas une grande place. Nous l’avons vu, au point de vue politique, Roumain se servait d’une autre tribune : LE PETIT IMLPARTIAL. Cette démarcation si nette entre poésie et politique peut paraitre étonnante chez le futur leader socialiste.

Tout comme Oswald Durand, qui a puisé ce thème dans le romantisme français, Jacques Roumain a chanté le poète et ses déboires. Il faut le dire, la poésie dont nous parlons ne dépasse pas en qualité celle d’Oswald Durand sur le même sujet. Il s’agit de LA DANSE DU POETE , CLOWN, court morceau dans le genre du roman.

                                                                                                                           Et chante aussi la mort

                                                                                                                           Qui griffe ton corps.

                                                                                                                           Tes lèvres sont blêmes

                                                                                                                           Chante quand même

                                                                                                                           Les pieds s’alourdissent, le lien

                                                                                                                           Se casse. Va poète, crever dans la niche du chien.

Il ne s’agit pas précisément  d’un poète, mais d’une danseuse que Roumain identifie au poète.  STANCES A LA MALIBRAN est un poète autrement pathétique. Cependant, nous l’avons également vu, il s’agissait d’imposer dans la littérature des tendances nouvelles. Les jeunes poètes avaient rompu avec une tradition : celle de l’alexandrin, des vers de huit ou de six pieds, avec la césure rigide, le rythme,  en un mot avec la prosodie traditionnelle. En vérité, c’était une hardiesse à la fin de ces années vingt, où des ainés qui en imposaient, défendaient le vers classique, et considéraient avec une forte dose de mépris cette forme  nouvelle : le vers de cette transformation du vers s’envenimait.  Pour bien comprendre la signification de cette littérature nouvelle, dont Jacques Roumain était  l’un des tenants, sinon le chef de file, il faut fixer la position des autres  écrivains. Déjà, dans LA NOUVELLE RONDE, qui cessa de paraitre environ une année avant la parition de la REVUE INDIGENE, ces jeunes gens, à peu près les mêmes, avaient  une rubrique. EN MARGE DE NOS AINES, tenue par Antonio Vieux, Philippe Toby Marcelin, etc.. C’était une manière de marquer la différence entre eux et leurs ainés, ces poètes, qui adoptaient  la prosodie traditionnelle. Ce n’était pas seulement cette prosodie qui les séparait de leurs ainés. Pour dire vrai, son abandon était, au point de vue de la vue forme, une rupture, qui prit alors beaucoup d’importance aux yeux d’un Christian Werleigh ou d’un Léon Laleau.

Mais  il y avait aussi le fond qui départageait les jeunes et les vieux. Notez-le, à la fin du 19 ème siècle et au début du vingtième, était née une école littéraire étiquetée  ECOLE DE LA RONDE, et dont l’influence se prolongeait au-delà des années 30. Georges Sylvain, Edmond Laforet, Etzer Vilaire, Dantès Bellegarde, pour ne citer que les plus représentatifs, éditèrent de 1898 à 1902, la revue LA RONDE, dont la tendance était d’élaborer une littérature française en Haïti. Barral, un éditeur français, plus tard, aidait les trois premiers à publier leurs  vers. Mais  ce mouvement devait se prolonger, grâce à la  revue LE TEMPS, qui, dans les années 30 et après, entretenait la doctrine des hommes de LA RONDE. Si  en effet, LA NOUVELLE RONDE supposait par sa tenue critique de « LA RONDE »quant à le  « TEMPS » c’était l’organe de la poésie ancienne qui s’opposait en somme à  la poésie de la jeune génération au cours des années 30.

LA REVUE INDIGENE cessa t –elle de paraitre à cause des préoccupations politiques de Jacques Roumain et de ses compagnons ? En effet, lorsque, en 1929, éclatait la fameuse grève de Damien, Jacques Roumain se plaçait au premier plan dans  ce mouvement. Le nouveau régime, le gouvernement  provisoire d’Eugène Roy, devait le nommer chef de Division au Ministère de l’Intérieur, une fonction de haute responsabilité dont, peu avant les élections de Sténio Vincent, il allait se démettre. Mais c’est pendant qu’il occupait cette fonction, entre 1930 et 1932, qu’il devait élaborer quelques-unes ou plutôt la plupart de ses nouvelles. Ses activités intellectuelles  allaient se ralentir considérablement de 1934 à 1937 : époque de la prison ou à peu près, qui aboutit à son exil, jusqu’en 1941. Dans un MEMORIAM publié à la mort de Paul Hector, Christian Werleigh se plaignait de l’anarchie où aurait été plongée la jeune littérature haïtienne. Ce qui l’offusquait, c’était  « certaines esthétiques inquiétantes », auxquelles s’adonnaient les jeunes poètes du moment, ils utilisaient des métriques dont Werleigh disait qu’elles étaient sans rythme, sans rime : « il serrait à souhaiter, dit Werleigh, que la jeunesse eût une voix amie et autorisée pour la diriger ». C’était une condamnation des vers libres.

Ces jeunes suivaient Jean Maréas et d’autres, qui rompaient avec une certaine tradition prosodique. De la France, d’après Edner Brutus, Jacques Roumain a fait « la maitresse de sa forme, et non pas celle de son émotivité ». Ce qui intéresse Jacques Roumain, pour ce qu’il s’agit de son  émotivité, c’est l’atmosphère  tropicale, où il est placé par le destin ? Cette tendance, d’ailleurs, il la doit au Dr Jean Price Mars qui, depuis 1920, a découvert à l’intelligentsia haïtienne les coutumes, les croyances, les mœurs des campagnes haïtiennes. Il s’agissait donc pour Jacques Roumain d’utiliser Dans ses œuvres littéraires la matière recueillie dans le terroir. «  Son idée de renaissance, dit Edner Brutus, est arrivée par le souvenir glorieux de notre passé en face d’un présent terne » Mais l’indigénisme ou la négritude de jacques Roumain, tout compte fait, ne  commence vraiment qu’avec «  LA MONTAGNE ENSOCELLEE » un petit roman paysan. L’on était alors en 1932.

Léon Laleau, jugeant les éléments de la génération de Jacques Roumain, affirme «  Tolérance envers elle-même, et connait cependant une intelligence vive et de la précocité, et aussi une  « absence de discipline et le mépris volontaire de toute  méthode ». Le bilan néanmoins, d’après Laleau, est loin d’être déficitaire. Poètes, tous ils le seraient. Et aussi des articliers. Léon Laleau s’attarde aussi  sur leur recherche d’originalité. «  Ils ne se ressemblent, dit-il, que  par un seul côté ; leur volonté de ne ressembler à personne. A personne de chez nous,  ajoute-t-il.

Il y a pourtant une œuvre qui fut une synthèse, si l’on peut dire, de la jeune littérature. Pour  la première fois une critique d’ensemble a été élaborée sur des œuvres haïtiennes. Il s’agit de LES TENDANCES D’UNE GENERATION, dont  les trois parties furent rédigées respectivement par Lorimer Denis, François Duvalier et Arthur Bonhomme.

Dans la préface des TENDANCES D’UNE GENERATION, le Dr. Price-Mars a noté comment il est difficile de classer les générations selon l’âge des auteurs ou le millésime de leurs œuvres. Mais non seulement par leur âge, en ces années 1930, mais  aussi par leur tendance générale, les écrivains de la génération  des Jacques Roumain, Lorimer Denis, François Duvalier, Edner Brutus, et d’autre, à l’exception de quelques ainés comme J.C. Dorsainville et Price –Mars, tranchent sur les éléments des générations antérieures  Il est vrai , Seymour Pradel, dans une étude bien connue en Haïti a signalé à travers notre histoire littéraire l’existence de deux tendances. Mais jamais, à partir des années 30, ces deux tendances ne se sont manifestées d’une manière aussi tranchée : la tendance française et la tendance indigéniste.

« Il faut que se renouvelle la littérature haïtienne », proclamait François Duvalier en 1934. Et c’était la pensée de la plupart, pour ne pas dire  de tous les écrivains qui croyaient la trentième  année.  Mais  quelques-uns d’entre eux, comme Jacques Roumain, avec  les circonstances de leur vie ou leurs poésies, à ces principes. Les principes indigénistes, Jacques Roumain pourtant, à cette époque, ne les adopta que dans ses nouvelles.

Dans  « LES TENDANCES D’UNE GENERATION, François Duvalier demande, pour employer ses propres expressions,  d’ensevelir dans le tombeau de l’oubli les élucubrations fantaisistes de certains écrivains pour tourner ses regards vers les écrivains de la  Poussée Nouvelle ». Cette attitude, on devait la prendre à partir de Jacques Roumain ou de Louis Diaquoi.  Mais nous avons vu comment Louis Diaquoi fut  le premier à mettre en pratique cette vision d’une littérature nouvelle Ce n’est d’ailleurs même  pas à partir de Louis Diaquoi qu’il fallait partir. Mais  à partir  de Price –Mars, dont  L’AINSI PARLA L’ONCLE influençait tous les esprits.

Jean Coriolan l’affirme, les ainés ne reconnurent pas le talent des jeunes de la REVUE INDIGENE. Mais Louis Diaquoi, radical que Jacques Roumain, entendait opposer aux adversaires du mouvement, une éthique nouvelle. Il est le premier à placer systématiquement  le vodou dans la littérature haïtienne. En lisant des morceaux  de prose poétique comme : Aux  gneux, Voix des tambours, voix des Dieux, l’on comprend pourquoi François Duvalier, plus que tout autre, le considère comme le père de l’ haïtianisme. Pas un,  sauf peut –être Carl Brouard, n’est parvenu autant que Louis Diaquoi  avant 1930, à un renouvellement de la littérature  haïtienne. C’est l’histoire de Clovis chauvin, un prêtre du vodou, en pleine brousse. Il s’agissait sinon d’une forme, du moins d’un thème nouveau intégré dans la littérature haïtienne.

En 1935 ou 36, lorsque Jacques Roumain partit en exil, les jeunes de sa génération, à peu près dans tous les journaux du temps, exprimaient leurs opinions pour ou contre AINSI PAR L’ONCLE  de Jean Price-Mars. Cette œuvre à caractère scientifique commençait à inspirer des œuvres d’imagination.

LE DRAME DE LA TERRE, LA VENGEANCE DE LA TERRE, le premier préfacé par Price-Mars lui-même, occupaient l’attention  de l’intelligentsia  haïtienne, ainsi  que des contes et nouvelles de J.B. Cinéas. Il fut le premier à mettre en application dans des œuvres littéraires valables la pensée de Price-Mars. Le résultat, certes, en fut LAMONTAGNE ENSORCELLEE, dont l’auteur d’AINSI PARLA L’ONCLE fut le préfacier.

                                                                                                                           UNE SOCIETE PRO-FRANCAISE DANS        

                                                                                                                                            « LA PROIE ET L’OMBRE »              

Avant LA MONTAGNE ENSORCELLEE, Jacques Roumain, renouant avec la tradition des  Frédéric Marcelin, Fernand Hibert, a décrit dans des nouvelles la vie de la jeunesse de son temps. Deux recueils : LA PROIE ET L’OMBRE et les FANTOCHES, contiennent le fruit de ses expériences et de ses réflexions.  Aucun trait des mœurs vraiment haïtiennes parmi les personnages de ces récits.  Ce sont  néanmoins des critiques de notre société dont il semble  avoir été profondément déçu. Ces   nouvelles  tiennent  de la diatribe autant que de l’observation sociale. Elles constituent aussi une étape dans son itinéraire spirituel. Il braque  un regard impitoyable sur un milieu social ou pourtant il passait pour un privilégié de la fortune. Cette société organisait son existence, si  l’on peut dire, à l’imitation de la société française. C’était comme  une agglomération à part et qui pourtant  dirigeait les autres parties de la nation haïtienne qui en étaient séparées.

Depuis 1928, Jacques Roumain annonçait à Antonio Vieux son intention d’écrire un roman. La lutte politique, parait-il, l’absorbait trop pour lui donner le loisir de l’achever. Ou bien s’agissait-il de LA PROIE ET L’OMBRE ou de LES FANTOCHES, qui devaient paraitre tout au début des années 30. C’est d’ailleurs Antonio Vieux  qu’il choisira comme préfacier de son premier recueil de nouvelles : LA PROIE ET L’OMBRE, titre qui serait suggestif s’il se laissait expliquer. Il s’agit de  quatre nouvelles dont les thèmes sont pris au cœur  de la vie  Port- au –Princienne. Il n’est  pas de doute, tout  en étant plongé dans la mêlée politique, Jacques Roumain s’exerçait à bien observer le milieu où il vivait. Car, notez-le bien, il n’avait que vingt-quatre ans.

Du reste, peu après la parution de son recueil, il devait  démissionner de son poste de chef de division au département  de l’intérieur, qui prouvait à quel point ses mérites étaient appréciés. Antonio Vieux dans  LA PROIE ET L’OMBRE voit presque une confession. Mais il  opte  pour le terme  témoignage. «  Analyse profonde et impitoyable de nous-mêmes, je crois », affirme-t-il. Mais  la partie autobiographique de l’œuvre apparait dans certaines pages, surtout  dans FRAGMENT D’UNE CONFESSION  et dans PREFACE A LA VIE  D’UN  BUREAUCRATE. Surtout et dans  cette dernière nouvelle, si l’on peut qualifier d’autobiographie des pages de jacques Roumain.

Michel Roy, Emilio Canère, ce sont les mêmes  personnages, ou à peu près, qui  reparaitront dans les FANTOCHES. C’est le même style, le même cadre, la même inspiration. Seulement, dans  LES FANTOCHES, Roumain accordera plus de place à  des narrations, à des descriptions.  On le sent, dans cette œuvre, ses dons de romancier s’affermissent. Dans les deux œuvres, l’on soupçonne l’influence de Nietzsche. Pas tout à fait  de Carco, quoiqu’en dise Antonio Vieux, le préfacier de LA PROIE ET L’OMBRE. Ce recueil de nouvelles, qui en contient quatre, trahit un sens aristocratique, qui perce aussi, mais à moindre degré, dans LES FANTOCHES. S’appuyant sur une conception Nietzschéenne, Antonio Vieux, parlant de la minorité dont lui et ses amis faisaient partie, avouera : »le reste n’est que la foule ».

Ils auront beau écouter « la voix sinistre et joyeuse d’un tambour, la voix de mille dieux africains, hilares et obscènes qui trouait le silence à petits coups frénétiques », ces jeunes gens forment une bande à part. Ce sont des petits bourgeois désœuvrés. L’un deux s’exclame que « sous la tonnelle (…..) L’on débite un pauvre bonheur : danse et tafia ». C’était  aussi, dit un  autre, Daniel : « La voix de notre race. Toute la douleur de l’esclave dans la plantation sous le fouet… » Pourquoi ces jeunes gens fréquentaient-ils les lupanars ? A peu  près dans le même style, dans LA PROIE ER L’OMBRE et dans LES FANTOCHES, Jacques Roumain en met la raison à la bouche d’un personnage : « la fantoche crapulerie des uns me console et me délasse de l’hypocrite canaillerie des autres. » Les paroles d’un personnage n’engage pas le narrateur, certes, mais le personnage qui parle ainsi est celui qui ressemble le plus à Jacques Roumain. C’est Michel Roy. Quant à Benoit Carrère, il est un désespéré, plongé dans son spleen. Ce genre de méditation morbide qu’il secrète dans FRAGMENT D’UNE CONFESSION, une nouvelle qui ne comporte aucune narration, caractérise un homme oisif, sans occupation,  dont la vie est assurée largement par les siens. Quant à Danielle  qui lui ressemble comme une ombre, la même observation  vaut pour lui : « j’aime les prostituées, dit-il. Elles ont des baisers douloureux(…) Auprès d’elles je suis apaisé. Je suis leur pareil. » Même l’étude ne remplit que le vide de ces personnages de  Jacques Roumain : » Alors que je croyais posséder une somme de connaissance, je n’étais qu’un pion pédant et sinistre, gardien d’idées cadavres ». Ainsi parlait Benoit Carrère. Les  livres pour lui  deviennent des « sarcophages d’une noire, glaciale poussière typographique. » Ces personnages sont à la limite  du pathologique. Carrère dit aussi : un ami ? J’ignore la douceur d’une main forte sur mon épaule. Ce sont des mots à l’emporte-pièce. Au point de vue de l’art, nous verrons dans GOUVERNEURS DE LA ROSEE, avec un talent plus muri, ce que Jacques Roumain de ce genre de réflexions en leur donnant dans la bouche de ses paysans un caractère plus au moins doctrinal. C’est dire que ses dialogues, plus tard, il leur donnera une allure impersonnelle Mais alors, il promenait surtout  ses regards curieux sur son entourage, sur les siens. Chacun pouvait être pour lui le modèle d’un personnage. Même si ses types ne sont pas diversifiées, même si d’une nouvelle à l’autre ce sont à peu près les mêmes personnages qui apparaissent, ils ne manquent pas d’être tranchants. Ce qui  s’étale surtout, ce sont les dialogues ou fusent des mots à l’emporte –pièce. C’est l’atmosphère où, avant 1930, vivait Jacques Roumain avec ses compagnons de lutte.

S’ensuit-il qu’alors Jacques Roumain fût un conteur original ? Très certainement, la tonalité de ses nouvelles lui est personnelle. Leur richesse  psychologique ne saurait être niée. D’ailleurs, Roumain ramasse son bien dans son environnement. C’est le meilleur exercice que puisse faire un apprenti romancier, dans le but de parfaire son art. N’est ce pas le conseil d’observer jusqu’à se crever les yeux, que Gustave Flaubert donnait à Guy de Maupassant ?

Les bars, peu avant 1930, au moins, prennent une large place dans la vie de Jacques Roumain. Ils sont pour lui, parait-il, plus et mieux qu’un  lieu  pour s’amuser : mais aussi un champ d’observation. D’ailleurs, il ne s’en cache pas. Dans plusieurs de ses nouvelles, de ces bars, il parle en connaisseur, décrivant avec détail les faits et gestes, les paroles de ses compagnons.

Dans MON AMI ALCIBIADE il se met en scène personnellement.  Dans un des bars port-au-princiens, il rencontre le type qui porte ce nom.  Il avoue tout ignorer de cet Alcibiade, mais  il lui offre un verre. «  Le rhum dans nos verres, dit-il, semblait de l’or liquide ». Et Alcibiade le remercie avec effusion, car Roumain, avoue t-il, lui aurait épargné le supplice d’étancher  sa soif avec de l’eau : «  Je ne suis pas un ingrat ». De plus, Alcibiade le remercie avec effusion, car Roumain, avoue t-il, lui aurait épargné le supplice d’étancher sa soif avec de l’eau : «  Je ne suis pas  un ingrat ». De plus, Alcibiade lui une histoire : et voilà le sujet d’une nouvelle. Dans LA PROIE ET L’OMBRE, les nouvelles ont même tonalité que MON AMI ALCIBIADE, qui n’a pas été reproduit dans ce recueil ;

Si le temps reprochait à Roumain d’avoir négligé le pittoresque dans le cadavre où mouvaient ses personnages, il le reconnait, son premier livre fut un coup de maitre. L’essentiel pour lui,  c’était de «  présenter l’âme de ses personnages ». De là vient aussi la valeur du recueil.

Un autre contemporain constatait : «  Jacques Roumain a hérité de son oncle, Max Auguste, bel artiste mort trop tôt, le sens du pittoresque, l’œil qui saisit la particularité d’un être. Il a quelques portraits réussis ».

Dans une étude parue plusieurs numéros de HAITI-JOURNAL, J.B Cinéas, romancier et conteur lui –même, a émis des réflexions sur l’art de Jacques Roumain Il recherche dans les nouvelles de LA PROIE ET L’OMBRE  les empreintes de l’haitianisme.  Il en trouve dans quelques-unes de ces nouvelles. Mais  dans  LA VESTE,  l’absence d’haitianisme me choque.

De plus, il reproche à Roumain de ne pas situer quelques-uns de ses personnages, comme par exemple Michel Roy, dans leur catégorie sociale. L’essentiel  pour lui, c’est que LA PROIE ET L’OMBRE  confirme la pensée de Godefoy,  selon qui en général, la littérature haïtienne est infiniment triste.

C’est que Cinéas trouvait plus de couleur locale dans LA PREFACE A LA VIE D’UN BUREAUCRATE parut du 19 au 25 février 1930  dans les colonnes de HAITI- JOURNAL. Elle fut publiée en deuxième page, à la place où Antonio Vieux, Louis Emile Elie, Lozimer Denis, et d’autres publièrent des études littéraires ou historiques.

Un critique dont seules les initiales sont connues (F.D) disait dans LE PAYS, au sujet de LA PROIE ET L’OMBRE, que ce recueil ouvrait des horizons nouveaux dans la littérature haïtienne. Mais il citait plus loin  ce mot d’Emile Roumer au sujet  de Roumain : «  Ce Fernand Hibbert monocorde ». Un mot bien juste pour situer Roumain par rapport à Hibbert, son devancier. En effet, évoquant des personnages contemporains, Hibbert montre plus de diversité dans la création de ses types que Jacques Roumain. Et les personnages de Séna ou tout autre de ses romans ou nouvelles, comporte une psychologie complexe qui est triée de contexte social haïtien.

Une autre nouvelle, plus connue, et qui date de la même période, est intitulée LA VESTE.  Il s’agit encore d’une histoire de boisson, qui paraitra plus tard dans LA PROIE ET L’OMBRE,  avec des modifications. Cinéas, avons-nous  dit, ne voyait aucune tendance à l’indigénisme (l’on dirait aussi à la négritude) dans ces pages. Mais il s’agit d’une prose fine, où domine le bel esprit français, malgré le caractère tragique du récit.

Dès la VESTE, publié dans LA REVUE INDIGENE  et  dédié à Richard Constant, Jacques  Roumain montre un beau don pour la narration. C’est l’histoire de Saive attablé dans un café et dont la veste pendait au mur. Il offrit un verre à un ivrogne qui attablé aussi dormait près de lui. Saive commença par le rudoyer.  Mais après un silence l’ivrogne lui dit que sa veste ressemblait  à un pendu. Obsédé on ne sait pourquoi par cette idée, Saive, malgré la pluie, s’en va dans la nuit. Arrivé dans sa demeure, une pauvre baraque où sa femme l’attendait avec inquiétude, il se pendit. Le récit est prenant, avec des phrases courtes, simples, directes, en somme dans le genre de Richard Constant à qui cette nouvelle est dédiée.

Mais il y a des images qui rappellent le Roumain de GOUVERNEUR DE LA ROSEE. Comme il pleuvait lorsque Saive buvait dans le café, le narrateur note : « la pluie faisait fondre la lumière du réverbère. De fines aiguilles d’or tombaient »  Décrivant une prostituée que regardait Saive, ce même personnage de LA VESTE, Jacques Roumain constate : «  il la voyait blanche, se crucifier sur une couverture rouge et sale ». Pourquoi rouge, songea t-il aussitôt ; Il ne savait. Mais il était certain que la couverture était rouge ».

Saive qui songeait ainsi, rappelons-le, allait cette nuit même se suicider. Certes, nous n’avançons pas que Jacques  Roumain pensa jamais arriver au suicide. Saive était pauvre, dénudé, et avait une femme qu’il battait, Jacques Roumain, lui, était loin d’être misérable. Mais coïncidence étrange, cette idée du rouge, c’est-à-dire du sang ou je ne sais,  qui passa dans l’esprit de Saive, le hanta également. Dans un de ses petits poèmes, Roumain dit en effet :

                                                                                                         ………………………………………………………………………….très basses

                                                                                                         Des cahuttes

                                                                                                         Regardent avec indifférence

                                                                                                         Puis soudain : rouges,

                                                                                                         Les yeux du monstre tapi dans l’ombre

                                                                                                         La chaleur de mille vies intenses

                                                                                                         Monte brutale vers moi

Là aussi, posant la même question que Roumain, l’on peut se demander : «  pourquoi rouges »

Les contemporains de Jacques Roumain, ceux qui le fréquentaient, n’ignoraient  pas la source de ses récits : «  Il s’est penché avec amour, dit Luc Villedrouin, sur nos détresses. Il les a sondées, étudiées. Et c’est de ses recherches, attentives et minutieuse, qu’est sorti : » LA PROIE ET L’OMBRE ».

Ces nouvelles, Villedrouin, qui écrit parait-il, au nom de la jeunesse du Cap, les déclare d’une touchante vérité humaine : ce sont, dit-il des Etudes fouilles de nous-mêmes. De notre cas, du cas haïtien.

Quant à Carl Brouard, au sujet des modèles de Jacques Roumain, il est encore plus précis. Et  il parlait en témoin oculaire, et auriculaire. En effet, au sujet de LA PROIE ET L’OMBRE. IL disait : »Cela n’est pas que des signes noirs sur du papier blanc : c’est Jacques Roumain, Antonio Vieux, Emile Roumer. Et ce n’est pas tout. C’est encore une peinture de l’horizon bourgeoise port –au –princienne »

Ordinairement, des plusieurs contemporains narrateurs compose le personnage d’un récit. Mais ici Jacques Roumain relève simplement le portrait de ses proches. Il ne compose pas un personnage, il décrit un homme tel qu’il se présente à ses yeux ou presque. Entre la mentalité française et celle qui est  supposée être africaine ou d’origine africaine, Jacques Roumain relève simplement  le portrait de ses proches. Il ne compose pas un personnage, il décrit un homme tel qu’il se présente à ses yeux ou presque.

Entre la mentalité française et celle qui est supposée être africaine, Jacques Roumain fait la démarcation. Il s’agit du peuple où se trouvent les survivances africaines et de l’élite qui psychologiquement est d’appartenance  française. Mais  en souriant Michel Roy détecte chez elle de ces survivances africaines dont il se moque délicieusement. A une amie qui lui reproche son verbalisme ce personnage de Roumain, dans LA PROIE ET L’OMBRE, réplique : « survivance ancestrale, ma chère, rien que cela : dans la tribu africaine, le palabreur et le sorcier étaient hautement considérés ».

C’est ainsi que d’un mot, avec une sorte de désinvolture charmante, Roumain donnait à ses compagnons ses propres réflexions sur l’Afrique ou plutôt sur les survivances africaines dans  les mœurs populaires haïtiennes. Il n’en était pas encore, en ce début des années trente,  à ses hautes  envolées poétiques à ce sujet. A peine si,  alors, la négritude ou l’indigénisme s’introduisait dans un  ou deux de ses poèmes.  La société qu’il fréquentait et décrivait d’ailleurs n’était  pas celle des coutumes africaines et dont il détestait ce que Price-Mars nommait le « bovarysme social ». Avec dédain, Jacques Roumain relevait l’idéal des éléments les plus significatifs de  cette société : « Réussir, devenir avocat, afin de pouvoir bien manger, avoir une auto et être membre d’un cercle. Mais de telles satisfaction exigent une inconscience animale ».

Une révolte contre la belle-mère mais aussi une révolte d’enfant gâté, marié trop jeune, éclate dans l’une des nouvelles de LA PROIE ET L’OMBRE. Que veut la belle-mère du jeune homme, personnage remuant qui fréquente des bouges ? Lui trouver un emploi. Et Roumain note au sujet du nouveau rond-de-cuir : » Un pauvre bureau reçoit sa détresse ». A la fin, il démissionne : le travail, ce n’est pas fait pour lui. Il s’agit ici de Michel Roy, dont on dit qu’il est une figuration de Jacques Roumain. Peu après la publication de son recueil, d’ailleurs, ce dernier démissionnait pour des raisons «  d’ordre personnel », comme chef de Division ou Département  de l’Intérieur. Il était alors un personnage politique marquant. Cette démission devait avoir un sens. Et ce sens, après la mort de Roumain l’on y appuiera, comme nous l’avons vu, avec persévérance.

                                                                                                                                                                               « LES FANTOCHES »

                                                                                                                                            OU L’ANALYSE D’UNE SOCIETE OCCIDENTALISEE.

En somme, le 21 décembre 1931, LE NOUVELLISTE  annonce avoir reçu deux nouveaux recueils de jacques Roumain : LES FANTOCHES  et la  MONTAGNE ENSORCELLEE. Les deux recueils, en cette fin de 1931, semblent avoir été distribués ensemble à la presse. Du reste, avant cette édition, LA MONTAGNE ENSORCELEE, après  les élections de Sténio Vincent comme président de la République, a été publié en feuilleton dans  HAITI-JOURNAL.

L’édition de LES FANTOCHES comportait douze exemplaires numérotés de celle de LA MONTAGNE ENSORCELEE  vingt-cinq, où fut enregistré le nom des destinataires. Mais l’on ne connait pas dans l’ensemble  le nombre d’exemplaires pour chaque recueil. Huit jours après que le  NOUVELLISTE  eut annoncé l’envoie de  LES FANTOCHES  et de LA MONTAGNE ENSORCELEE, François Duvalier publia dans le même journal un article sur le premier des deux recueils. Il fut le premier à placer Jacques Roumain dans la lignée de Fernand Hibbert et à signaler de ce fait le réalisme de l’auteur de  LES FANTOCHES.  Frédéric Marcelin, Fernand Hilbert, dans leurs œuvres romanesques, à la fin du 19 ème siècle et au début de celui-ci, ont en effet laissé des analyses profondes et diverses de la  faune politique haïtienne. Ce sont, après l’école de 1838, les  véritables pionniers de ce qu’on appelle l’indigénisme. Elles  découlaient d’une connaissance réfléchie du milieu haïtien. A ses débuts comme romancier, c’est cette voie que voulut suivre le jeune Jacques Roumain.

Des  intimes ou même  des compagnons de chaque jour ne racontent-ils pas des randonnées de Jacques Roumain dans Port-au-Prince ? Il fréquentait les faubourgs, les danses.  Sand doute, s’agissait-il pour lui de recueillir des notes ou plutôt des sensations pour ses récits ? Avant son exil,  en 1934, l’homme de science ne c’était pas encore affirmé en lui. C’est au cours de  son séjour en Europe, à partir de cette époque, qu’il a suivi des cours d’ethnologie dans les universités européennes.

De 1925 à 1934, sans compter des mois de prison, l’homme a du vivre une existence bien intense, qui lui a permis d’imagination. La tendance à prendre pour modèle des compagnons de chaque  jour n’était pas propre qu’à Jacques Roumain. Comme l’a montré Roger Gaillard, Le Simon de Philipe Thoby-Marcelin n’est autre que Carl Brouard, à peine caricature. Ses périodes de chasteté, son régime végétarien, ses souleries, son nihilisme, tout est mis en relief dans le personnage de Simon.  Promenant son pinceau dans les faubourgs du Cap ou de Port-au-Prince, J.B. Cinéas faisait de même. Et, avant 1930, Louis Diaquoi également. Dans  LA PENSEE DU DR.PRICE-MARS, nous avons relevé cette tendance qui prenait sa source dans la tradition des Frédéric Marcelin, des Fernand Hibbert, des Antoine Innocent, des romanciers haïtiens d’un autre temps. En faisant  sa remarque au sujet de Fantoches, c’était pour François Duvalier une manière de fixer l’œuvre dans son contexte social et culturel.

L’on n’a jamais souligné que je sache, l’aspect livresque de LES FANTOCHES, JACQUES ROUMAIN, il est vrai y peint les intellectuels. Mais  dans leurs dialogues, l’on sent la présence, l’intervention constante de l’auteur.  Plus d’une  parmi les répliques  de Marcel Basquet pourrait être tirée d’un traité de moral ou de philosophie.

Du reste, cette inclination à philosopher ne lui est pas propre. Irène Etienne, elle aussi, raisonne d’une manière toute livresque. L’ironie employée par ces personnages s’avère sans doute une qualité propre à Jacques Roumain. Elle est trop constante dans les dialogues du roman pour ne manifester  que le caractère d’un ou de plusieurs de ses personnages.

De là cette observation qui s’impose : dans Les Fantoches, les traits des personnages ne distinguent toujours pas. La plupart  ont une psychologie qui leur est commune. Cette psychologie, elle est plutôt celle de Jacques Roumain, que la leur propre. Eu la psychologie de Jacques Roumain, que la leur propre. La psychologie de Jacques Roumain est profondément française, bien qu’il eut vécu  sa jeunesse dans d’autres régions de le l’Europe. Il y a cependant bien des parties du roman qui rappellent que les personnages sont en Haïti. Ainsi en est-il dans le chapitre trois, intitulé : A L’OMBRE DES BOUGAINVILLIERS où s’affrontent Marcel Basquet, Irène Etienne et mademoiselle Fattu. Il s’agit dans ce chapitre de la tendance à épouser un blanc, dans le but d’améliorer la race. « Cela ressemble, dit Marcel à la mentalité d’un propriétaire de haras et il m’est impossible d’admettre que ma race soit inférieure à une autre ». Le thème de ce chapitre aurait permis à Jacques Roumain de présenter un tableau original de son monde. Mais il s’attarde plutôt à l’aspect extérieur de ces personnages. Il ne choisit pas pour un long développement  des aspects de ces caractères qui auraient mis en relief des scènes originales. L’aspect mondain qui eut pu être décrit par n’importe quel romancier occidental, retient davantage son attention. Sur ce point, dans ses deux premiers recueils : LA PROIE ET L’OMBRE  et LES FANTOCHES,  il y a un recul chez Roumain par rapport à la littérature romanesque précédante.  

La haute société haïtienne, si on la décrit, diffère très peu des sociétés occidentales. Que les tableaux, les conversations évoquées, les descriptions de  LES FANTOCHES ne révèlent pas des principes de l’indigénisme, peut-on le prétendre ? Toutes les observations, un peu livresques, émanent du milieu port-au-princien. Mais  ces raffinés sont des éléments fortement  occidentalisés. L’indigénisme, de même que la négritude (cela revient à peu près au même) pour être vrai, nécessite le choix de certains thèmes, d’un aspect ou d’une partie de la société. Le véritable indigénisme se confine dans la description du monde paysan ou du prolétariat des faubourgs, ou tout au moins de quelques aspects de la vie dans la haute société qui est (ou était alors) essentiellement française.

Le narrateur lui-même, cela n’arrive t-il pas toujours, est un intellectuel hautement occidentalisé qui par un effort d’art suprême tend à se dédoubler. Ainsi donc, si dans quelques parties de ses deux premiers recueils  perce une tendance indigéniste, il n’en est pas de même pour l’ensemble de ses récits. Ce genre de recherche  du reste intéresse moins Roumain que le besoin de mettre en relief  des défauts de son monde. A plus d’un titre, ici, ses récits révèlent du pamphlet.

L’art des dialogues n’est pas encore parfait dans les FANTOCHES. Ces dialogues  ont un caractère parfait comparé, et tiennent plus d’un développement logique que ces échanges de paroles naturels, libres, spontanés, que l’on découvre dans la vie de chaque jour. Non pas qu’on puisse leur donner tout charme, toute distinction. Au contraire, c’est ce charme cette distinction qui tiennent plus d’un livre, d’un traité bien arrangé, que d’un échange de propos occasionné par une rencontre entre des personnes vivantes : « vous ne m’aimez qu’à demi Irène, dit Marcel, rien ne vous attire en moi que ce qui vous parait un reste de pureté, mais je voudrais que votre amour n’allât, en tout désintéressement, qu’à ce que mon âme a de repoussant ».

Ce manque de naturel glisse dans tout ce que disent Marcel  et Irène. Qu’on est loin des dialogues, hachés, libres, naturels, de GOUVERNEURS DE LA ROSEE. Mais c’est un long cheminement de son art de romancier.

LES FANTOCHES cependant  ne manquent pas d’intérêt. Un récit leste, ponctué d’observation psychologique bien conçues, attache au roman. Lorsque Roumain décrit une scène entre deux ou plusieurs personnages comme ce bal qui ouvre le roman ou la rencontre et les embrassements d’Irène  et de Marcel, ou même un meeting électoral, la narration prend une allure naturelle, vraie et l’on croit  la vivre soi-même. Ce sont là, déjà, de bonnes qualités d’in romancier, et que Roumain développera  à la perfection dans GOUVERNEUR DE LA ROSEE.

Mais souvent  les dialogues  des personnages interrompent cette narration, au lieu de s’intégrer dans son cadre, d’aider à son déroulement. On n’est pas précisément  lassé de ces dialogues, mais l’on prend en les lisant le fil du récit. Quelque fois,  ils sont comme surajoutés. Mais  il ya  du charme  tout de même  à les parcourir.

Cette manie d’analyser, signalée par Carl Brouard au sujet de  LA PROIE ET L’OMBRE, n’est point absente dans les FANTOCHES. On le conçoit bien, quoiqu’il en est, comme l’a établi Roger Gaillard, ces deux  ouvrages semblent avoir été élaborés à peu près à la même  époque. Ils ont la même empreinte : celle du début de Jacques Roumain. Nous ne disons pas que cette tendance  à l’analyse soit dangereuse, à l’instar de Carl Brouard. Mais il fallait à Roumain une maitrise qui ne s’acquiert qu’avec le temps. Avec  cette maitrise, l’écrivain n’a pas l’air d’analyser pour analyser. Mais pour mieux étudier tel aspect d’une psychologie. Dans ce cas, l’intervention de l’auteur, lorsqu’il est maitre de son art, ne se substitue pas trop à ses personnages, il les fait agir  et penser par eux-mêmes, de leur propre mouvement. Ce don, n’est que plus tard, un peu avant la  quarantaine, que Jacques Roumain y atteindra vraiment. Il est malheureux qu’il mourût après avoir écrit GOUVERNEURS DELA ROSEE et n’eut pas le temps d’exploiter davantage la maturité de son talent.

Il est vrai que dans les FANTOCHES Jacques Roumain fait citer Amiel par Marcel. Il nous donne le droit de voir chez lui l’influence d’Amiel, en le rappelant à  notre mémoire. Le JOURNAL de Marcel confirme cette hypothèse : même analyse subtile, interminable, même dégout des incidents de la vie, même lassitude. Et le même style précis dont les phrases courent si l’on peut dire  après des impressions subtiles, maladives : « Je me sens particulièrement veule aujourd’hui dit Marcel.  Cette confession m’écœure et me soulage. Il serait doux de pouvoir confier…..mais à qui ? à maman ? Elle ne comprendrait peut-être pas »

L’esprit français domine merveilleusement dans de tels passages et prouve que la formation de Roumain, malgré son jeune âge, était bien solide. Sa culture philosophique de Nietzche, passait à Amiel.

« Les larmes coulaient entre ses doigts comme les grains d’un rosaire », dit le romancier de la mère de Marcel. Ces sortes d’images, on les rencontre dans les premières œuvres de Roumain. Mais pas en grande quantité comme dans GOUVERNEURS DE LA ROSEE. On trouve encore dans LES FANTOCHES : « le crépitement des linotypes pénétra dans la rédaction comme un essaim d’insectes métalliques ».

Pour l’apprenti-romancier, il y a là un bon exercice nécessaire : c’est de s’ingénier à décrire, à évoquer son propre milieu social. Jacques Roumain, au cours de sa vingt-quatrième année, ne s’en privait pas. Il était vraiment analyste dont parlait Carl Brouard sur une note de reproche. Mais il faut au contraire l’en féliciter. C’est en passant ^par là qu’il devait aboutir à un grand talent : celui de la fin de sa vie, hélas, trop courte.

Paul Bourget dans ses ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE  a bien analysé, pour les écrivains français  de son temps,  ces empreintes profondes retrouvées dans l’œuvre de  Roumain. En parlant, naturellement, d’autres écrivains. Certains passages de LES FANTOCHES cependant rappellent de près  la réalité haïtienne. Quelle vie, dans le bureau du journal LE SOIR. Le directeur refuse de publier  un article, il appelle un employé, il souligne pourquoi un autre article  convient au public qui cependant ne le lira pas, il appelle au téléphone Basquet dont on attend la copie.  On le sent, Roumain décrit des scènes qu’il a vécues «  Vos titres sont épatants, mon vieux, ils tapent directement dans l’œil, comme les légendes en gros caractères des réclames pour de la mauvaise marchandise ».  On aurait pu former une anthologie avec ces paroles que Roumain met dans la bouche de ses personnages au dont, dans ses nombreuses interventions, il prend la responsabilité. Il y en a  sur l’amour, sur les convenances sociales, les mensonges politiques, la conscience raciale, les yankees, sur tous  et sur tout. D’une soirée où la danse, l’alcool, les parfums éventés, la transpiration se mêlent, Roumain dira : «  la fête atteignait ce moment que l’on peut appeler l’heure de la mauvaise haleine ». Et s’ensuit une peinture désagréable, ironique, de sa fin, où tous se préparent à partir.

Elle est vraiment  délicieuse, cette scène où un ancien général, Gesner St Martin, mis en retraite par l’arrivée des occupants, joue  au bas de l’escalier avec des soldats de plomb. Ce n’était  pas un jeu, il préparait un plan pour bouter les américains hors du territoire national : « Ils n’ont pas idée de ça, nos politiciens d’aujourd’hui. Plus de généraux, plus d’armée, plus de drapeau. Oh mon fils »Voilà ce que dit ce général défroqué : «  Son regard se perdait, au de là de la tapisserie en loque. Plus d’hommes, conclut-il. Il y avait même de la musique pour animer, stimuler les soldats de plomb du général St Martin. Et pendant que ce maniaque se plongeait ainsi dans on plan », dans cette demeure à la fois  somptueuse et vétuste, des jeunes gens, invités par sa fille, dansaient et s’amusaient.

Pour  une large part, LES FANTOCHES constituent un pamphlet politique. C’est une peinture acerbe d’une période électorale  et sont consignées les manœuvres des politiciens, la cupidité de certains, la bonne foi de quelques autres, la parodie de l’urne et l’inconscience populaire. Roumain en profite pour évoquer des pleins chants africains dans une maison close : » Vous allez me demander, dit un de ses personnages, pourquoi  je me complais à décrire de si pauvres choses, de si piètres personnages, et qui n’ont de valeur humaine que sous l’angle d’une littérature voulue ? »

C’est pour se distraire, avoue Santiague, des préoccupations importunes : » je distribue les rôles  à cette petite troupe, j’invente son destin qui s’accomplit au gré de ma fantaisie. Ces fantoches m’amusent comme un Guignol…. J’avoue que je suis arrivé à éprouver presque de la pitié pour la crapule, quand elle est sincère, c’est-à-dire inconsciente : ne serait-ce  que par dégoût de notre honnête canaille salonnière, plastron ante et triomphante ».

Ces paroles dénotent  chez le personnage en question un aristocratisme avoué, qui alors pourrait être de celui de Roumain. On  n’en est pas encore  à son aboutissement au socialisme. Deux ans plus tard, la roue allait tourner, il devenait socialiste, et le proclama bien haut.

La fin de  LES FANTOCHES  se résume par l’histoire de Clémentine, une prostituée que rencontra Santiague et qu’il conserva  dans sa garçonnière comme servante. Ainsi le récit, où s’est étalé le cynisme des personnages comme Marcel Basquet, ponctué par les notations ironiques de l’auteur, se termine sur un ton où la charité, la compassion perce à chaque ligne. Santiague a fléchi malgré son scepticisme  ordinaire  devant les misères de Clémentine à qui, sans savoir pourquoi, il assure en l’employant chez lui une existence plus stable.

Ici, affleure un romantisme dont, bien vite, Roumain devait se débarrasser. Car le réalisme de LA MONTAGNE  ENSORCELEE  n’en est plus là, malgré les péripéties dramatiques de ce drame paysan.

François Duvalier rappelle dans  LES TENDANCES D’UNE GENERATION  avec  quelle enthousiasme, étant  encore au lycée Pétion, ses camarades et lui  savouraient les premiers vers de Jacques Roumain. Lorsque parurent  LES FANTOCHES, fraichement sortis du lycée, ils lisaient  ce livre avec à peu près le même enthousiasme. Jacques Roumain, déjà, était  un chef de file écouté par la jeunesse haïtienne.

Mais avec LA MONTAGNE ENSORCELEE  s’accentuera son appartenance  à l’école de Price-Mars, dont en fin de compte il ne tardera à s’éloigner, au moins dans ses études ethnologiques, comme nous le verrons plus loin.

                                                                      LA MONTAGNE ENSORCELEE ET COLINE DE JEAN GIONO.

Roger Gaillard a signalé avec insistance la parenté entre COLINE  de Jean Giono et LA MONTAGNE ENSORCELEE. Il  a fait des extraits dans l’un et l’autre récit qui lui permettent de soutenir cette opinion. Et pourtant LA MONTAGNE ENSORCELEE, parmi les récits des années 30, est l’œuvre la plus originale de Jacques Roumain. L’évolution est grande  entre ses récits antérieurs et ce «  récit paysan ». Non seulement l’art de Roumain a gagné en maitrise et en souplesse, mais  le thème aussi, qui relève du terroir, tranche sur tout ce qui a été écrit,  même en Haïti, dans ce domaine. Son récit précède d’une année LE DRAME DE LA TERRE  de J.B.Cinéas qui, il faut le dire, avait publié bien avant des contes et des nouvelles, dont le thème était épuisé dans des régions rurales.

Grâce à l’intervention de Price-mars, avec AINSI PARLA L’ONCLE, la littérature haïtienne s’orientait nettement vers l’indigénisme ou la négritude. C’était un signe des temps. Comme plus tard pour d’autres récits de ce genre, Price-Mars sera le préfacier de LA MONTAGNE ENSORCELEE. C’est à  cette seule occasion que, dans un de ses récits, Jacques Roumain reconnaitre son autorité.

A côté des GOUVERNEURS DE LA ROSEE, LA MONTAGNE ENSORCELEE, n’est qu’un exercice de style. Mais un bel exercice et bien réussi. Les qualités retrouvées dans  les GOUVERNEURS  n’atteignent pas dans l’autre « récit paysan » l’ampleur ni la perfection que connut le romancier à la fin de sa vie.

LA MONTAGNE ENSORCELEE  est un récit  alerte, clair, bien ordonné, qui se termine d’une manière tragique. Il s’agit de madame Placinette Séjour, une vieille femme que les gens de son village qualifient de loup-garou. On la rend responsable de tous les malheurs qui tombent  sur la région. Elle avait une fille, Grâce Séjour promise en mariage à Aurel, un jeune homme.

Mais Balletroy, le chef de la police du village, la courtisait. C’est  pourquoi, malgré les bruits qui couraient au sujet de Placinette, Balletroy, même au milieu des conciliabules tenus par les gens du village, d’abord essaya de la défendre. Il l’avertit même des propos tenus à son sujet. Dornebal, un autre habitant, venait de perdre son enfant. La sécheresse accablait  le village. Le responsable, pour tous, n’était autre que Palcinette.

Mais  ce qui perdit cette dernière, c’est un incident banal. Aurel apprend à Balletroy qu’il allait épouser Grace et il le choisissait comme parrain de noce. Cela suffit pour tourner l’homme  de police contre Placinette. Et Balletroy la livre aux habitants qui l’assassinent. Le récit est poignant, car  il s’agit d’une injustice commise par tout le village.

Vous voyez, c’est une histoire sans importance, sans relief. Mais Jacques Roumain en fait un récit d’une saveur délicieuse. C’est qu’il utilise dans son récit des traits de mœurs haïtiennes, qui impriment à sa narration un regain d’originalité. Et tout cela il l’exécute dans un style direct, où des métaphores pleines de beauté, d’une beauté qui émane du terroir paraissent de temps à autre. Roumain emploie quelque fois  de ces images qui paraissent à profusion dans GOUVERNEURS DE LA ROSEE.

Néanmoins, dans  LA MONTAGNE ENSORCELEE, c’est la structure même des chapitres qui plait. Ce récit est bien composé. Désilus, un esprit dérangé une espèce de fou, un pauvre diable, en désignant Placinette comme un loup-garou, fera son malheur, c’est-à-dire préparera le dénouement du récit de Jacques Roumain. C’est une scène délicieuse que cette intervention de Désilus. Mais  l’on ne sait s’il faut la préférer à cette scène où Balletroy et Orel, les deux amoureux de Grace, se rencontrent. Ni à celle où Balletroy, l’homme de police, appréhende Placinette Séjour, la mère de Grace ou bien à la scène de dilapidation de Palcinette.

C’est que « La terre croyeuse se craquèle comme l’écorce, entr ‘ ouve des lèvres avides a soif ».  Et cette soif il essayera à tirer des œuvres de jacques Roumain, on la découvre surtout dans LA MONTAGNE ENSORCELEE. Le titre convient. Toute cette impulsion, cette violence aveugle, qui convient.  Toute cette impulsion, cette violence aveugle, qui s’empare d’un village et le conduit au crime, ce sont des croyances  superstitieuses qui en sont cause. Dans tout le cours du récit l’on voit les habitants comme poussés par un démon. Ils  n’ont d’autre volonté que celle que leur dictent des croyances au surnaturel. Le village était vraiment  ensorcelé.

A l’époque, les violences contre le vaudou ne se comptaient pas. Le premier député de Port-au Prince, Jolibois fils en arrivait à réclamer un procès-verbal de constat contre Sténio Vincent, président de la République qui, au cours d’une tournée à  la plaine du Cul – de – Sac, osa assister à une  cérémonie de ce culte. Ce député reprochait à Vincent, non seulement d’avoir  assisté à cette cérémonie, mais d’avoir ordonné de relaxer Romulus, un prêtre du vodou, qui venait d’être écroué, parce que ayant violé un des articles du code Pénal concernant les danses du vodou.

De LA MONTAGNE ENSORCELEE, Jacques Roumain désigne en fin de compte les méfaits du vodou. On voit des personnages, des paysans agir avec la dernière violence et de manière inconsidérée sous  l’influence de croyances aveugles. C’est  du fanatisme J.B. Cinéas, plus d’une fois  dans des passages de ses propres romans paysans, donnera aussi cette impression. Mais  le thème principal de ce dernier auteur, c’est l’antagonisme entre la ville et la campagne, entre le citadin et le paysan. Ses tournures didactiques, les discussions philosophiques, politiques ou simplement ethnologiques, supplantent souvent ses qualités d’artiste,  de romancier.

Tandis qu’à partir de LA MONTAGNE ENSOCELEE, le romancier chez Jacques Roumain se place au premier plan. Il imprime à ses créatures une vie qui se détache de la sienne. Dans la préface de LA PROIE ET L’OMBRE, Antonio Vieux, comme  il le dit, s’attendait à découvrir dans le prochain récit de Roumain : LA MONTAGNE ENSORCELEE, des personnages moins humains que ceux de ce recueil. L’on constate justement  le contraire. Car l’art de Roumain, son sens psychologique, s’étaient  depuis perfectionnés.

S’il faut en croire Edner Brutus, avant la MONTAGNE, Jacques Roumain entendait renouer avec une tradition de la littérature haïtienne : celle de Fernand Hibbert et de Frédéric Marcelin. Les questions posées autrefois par ces derniers et qu’écartaient ses contemporains, Roumain voulait y revenir.

Mais  dans LA MONTAGNE ENSORCELEE, il s’agit de la psychologie des paysans. Ces prédécesseurs de Roumain ont décrit surtout  des milieux ou tut au plus faubouriens. Il n’y a qu’Antoine Innocent, le romancier d’un seul roman, qui se fût penché sur un milieu semi-rural.

Roumain est donc un précurseur, dont le seul émule, du moins à l’époque de la publication de LA MONTAGNE ENSORCELEE, est Jean-Baptiste Cinéas, notre romancier paysan par excellence. D’ailleurs, bien avant, Cinéas dans des périodiques s’était engagé dans cette voie.

Nous l’avons vu,  à la fin de 1931, les FANTOCHES et LA MONTAGNE ENSORCELEE  parurent en même temps. Lequel des deux fut composé avant l’autre ? Sans doute, LA MONTAGNE ENSORCELEE vient  après  LES FANTOCHES, si l’on se base sur les qualités des œuvres.

A la veille du premier anniversaire de HAÏTI-JOURNAL, une note annonçait un nouveau feuilleton : LA MONTAGNE ENSORCELEE  de Jacques Roumain ; «  l’enfant prodigue, dit  la note en question, nous revient et pas à nous seulement,  mais à nos lecteurs ». En effet, du 20 janvier au 5 février 1931 parut dans ce journal le récit de Jacques Roumain qui alors portait la mention : roman.

Entre LES FANTOCHES ET LA MONTAGNE ENSORCELEE, bine que les thèmes soient l’un urbain et l’autre paysan, apparait  nettement chez Roumain une certaine évolution vers la maturité.

Le récit est moins didactique dans le second récit, les personnages agissent sans l’intervention constante du narrateur.  Ce  n’est pas ainsi dans  LES FANTOCHES. Le narrateur se détache peut-on dire de ses personnages comme s’il leur accordait la liberté d’action et de pensée.

Dans les FANTOCHES, à vrai dire, les personnages sont jacques Roumain lui-même pour qu’il s’en détache. Le monde de LES FANTOCHES, c’est un monde vécu par l’auteur, tandis que dans LA MONTAGNE ENSORCELEE, il s’agit d’un monde observé.

Ivon Moraille voit dans LA MONTAGNE ENSORCELEE une tentative de créer une « littérature folklorique » en Haïti. Il espérait que ce genre serait abordé par l’un de ses ainés. Mais voici que Jacques Roumain, se conformant aux indications de Price-Mars, orientait dans ce sens la littérature nationale. *Qu’on ne se fasse pas illusion, depuis aux époques du romantisme, en Allemagne comme en France, ou en Europe en général, la tendance a précédé le mouvement ethnologique, dont l’intention est d’exploiter les littératures orales. Avec l’orientalisme, ce fut une orientation dont la littérature française, pour une large part, était profondément imprégnée.

Mais  avec la prise de conscience des peuples de couleur, cette tendance  s’est accentuée et a pris une ampleur extraordinaire. Tout comme plus tard, en Europe, les recherches dans l’art nègre, c’était une manière de renouveler les sources. Il est vrai, cette littérature folklorique tendait aussi  à prendre un caractère de revendication. Exploiter dans un roman le folklore national, c’est le plus sûr moyen d’obtenir une certaine originalité. A ce compte, le monde observé par Jacques Roumain n’est pas celui de Jean Giono. C’est un monde spécifique et c’est ce qui fait l’originalité de  LA MONTAGNE ENSORCELEE. Du reste, pour écrire cette œuvre, Jacques Roumain en appelle à la meilleure technique française.  C’est aussi une supériorité, que cet art achevé dont  témoigne ce récit paysan.

Le caractère des personnages se distingue mieux qu’ailleurs, dans  LA MONTAGNE ENSORCELEE. Des personnages secondaires, même ont une psychologie à eux. Que Dorneval perd son enfant, et que son malheur affecte toute la communauté, il n’a pourtant pas une grande part dans l’action ; cela n’empêche que Roumain l’ait campé avec  sa physionomie propre. Voici par exemple Placinette Séjour, qui sera massacrée à la fin du récit. Son comportement crée autour  d’elle  de la méfiance. Et cette  méfiance s’accentue avec le temps et se transforme en une haine puissante. Le village entier ou presque lui reproche la mort de l’enfant de Dornéval. C’est  pourtant une pauvre  vieille qui vit dans l’isolement au milieu de sa communauté.

Ce qui attire l’attention sur elle, c’est sa fille, Grace Séjour, dont la merveilleuse  beauté éveille l’amour chez le chef de la  police locale. Roumain la décrit, avec ses «  lèvres mauves caimittes » et ses « dents plus éclatantes que des grains de grenade ». Ses yeux sont « profonds comme une onde nocturne ».

Ce sont de ces images qui emplissent les pages de GOUVERNEURS DE LA ROSEE. Roumain est encore sur ce point au stade de la recherche. Mais Grace est un personnage vivant, elle a sa personnalité, son allure, même si le romancier ne la fait pas parler avec autant d’aisance que cette toute aussi belle Annaisse, la fiancée de Manuel Jn-Joseph, dans les GOUVERNEURS DE LA ROSEE.

D’autres des créatures de Roumain paraissent vivantes, telle ce Balletroy, qui  fera massacrer en un même jour Placinette et Grace, la mère et la fille. La naïveté de Placinette la perd aussi aux yeux du policier. Une histoire qu’elle lui raconte lui apprend la malchance d’une famille, celle de Placinette, marquée par le destin. Orel est un personnage fallot, un bellâtre, mais il fera mieux pour sauver Grace

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