Nouveau Parti Communiste Haïtien  

-Marxiste Léninisme-

Le Mouvement Communiste haïtien: La ligne du Temps.

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 La ligne du Temps.

En Haïti, le mouvement communiste a planté son drapeau en l’année 1934 sous la direction  de Jacques Roumain, l’un des plus célèbres dans la lutte contre l’occupation américaine (1915-1934). Le premier Parti Communiste Haïtien fut en effet fondé en cette année là et eut pour acte de naissance l’Analyse Schématique 32-34 dont nous célébrons le 74ème anniversaire.

  • Parti Communiste Haïtien (PCH).  Fondateur: Jacques ROUMAIN. Le PCH a été dissous en 1936 sur ordre du président  Sténio Vincent (1930-1941). Acte de fondation: Analyse Schématique 32-34
  • 1946 Fondation du Parti Socialiste Populaire dirigé par  Antony LESPES et puis Etienne CHARLIER. Le PSP fut  frappé d’illégalité en 1948 sur l’ordre du président  Dumarsais ESTIME (1946-1950). Publication: La Nation
  • 1954 PDP (Parti Démocratique Populaire) ci-après PPLN (Parti Populaire De Libération Nationale) durement frappé par la police politique du dictateur Duvalier.
  •  1965. Le PPLN changea de nom et devient PUDA (Parti Unité Démocratique Haïtien) sous la direction de Thomas Charles arrêté en 1968.  Publication: Liberasyon
  • Octobre 1959  Fondation du PEP (Parti d’Entente Populaire)  sous la direction de Jacques Stephen Alexis. Publication clandestine du Manifeste du Parti, lequel prit en compte le caractère semi féodal et semi colonial de la société haïtienne et prôna la révolution nationale démocratique et anti- impérialiste comme première phase vers le socialisme. Publication: Voix du Peuple
  • 1966. Naissance du PTH (Parti des Travailleurs Haïtiens) se réclamant du Maoïsme. Publication: Courrier Rouge.
  • Décembre 1968.  Fusion du PEP et de PUDA sous la dénomination PUCH (Parti Unifié Des Communistes Haïtiens). Nouvelle publication du  Parti: BOUKAN.
  • Avril 1969. Le régime abject de François Duvalier fait voter une loi anticommuniste pour traquer toutes activités et propagandes anti-duvaliériste et anti-impérialiste.
  • 1969. Répression sauvage contre le PUCH. Arrestation massive de dirigeants, militants et de sympathisants…La répression anti-communiste de 1969 fut la plus sauvage et la plus cruelle connue en Haïti pendant les  trente-cinq années de militance communiste (1934-1969).
  • 1979 tentatives de la part de certains camarades issus du PTH  et du PUCH de mettre sur pieds un Parti Marxiste Léniniste. Sans succès.
  • 1979-1985 arrestations, répressions… mobilisation des masses pour le renversement de Duvalier
  • 1986 Duvalier est tombé…..le PUCH occupe une partie du terrain, Des groupuscules sortent de terres sous le contrôle de l’église.  La théologie de Libération fait son apparition avec Aristide  en tête.
  • 1987 tentatives de discussions avec le PUCH et d’autres mouvements (progressistes) sur des questions liées à la situation politique qui prévalait.
  • 1989, Gorbatchev vient de restaurer le capitalisme en URSS. La direction du PUCH suit les révisionnistes. Le PUCH se désagrège complètement et le premier secrétaire René Théodore alla jusqu’à déclarer qu’il n’est pas communiste.
  • 1990 Elections en Haïti. Sans aucune tactique appropriée, afin d’approfondir les changements qui venaient d’intervenir  avec la chute des duvalier en Haïti , le PUCH se fond dans un front -MRN- pour s’y présenter.
  • 1991-1992 en pleine dictature des militaires de Cédras, un groupe de militants, venant du PUCH, du PTH décident de se mettre à table pour discuter de la chute du communisme en URRS et de la fondation d’un Nouveau Parti Marxiste Léniniste.
  • En 2000, après des années de tentatives, de discussions, les véritables ML sont parvenus à faire non seulement le bilan des 64 ans du MCH, mais aussi  se sont  engagés à rompre définitivement  avec les anciennes méthodes de travail tant sur le plan idéologique et pratique. C’est à la suite de ce travail  qu’est né le NPCH -ML- (Nouveau Parti Communiste Haïtien marxiste léninisme)

Jacques Roumain, le fondateur.

Jacques Roumain (1907-1944) est incontestablement  l’initiateur, le fondateur du mouvement ouvrier et communiste haïtien. Ayant appartenu à la «Génération de la Gifle», à celle qui subit douloureusement les humiliations infligées au peuple haïtien à cette époque par les occupants américains, cet homme, en dépit des obstacles dus à son origine de classe et du niveau d’évolution politique générale chez nous en ce temps là, fut parmi les rares à posséder l’intelligence historique de la situation haïtienne. A savoir que les masses travailleuses des villes et des campagnes sont les artisans incontournables de notre libération nationale et sociale et que la nécessité d’un Parti révolutionnaire prolétarien s’impose inexorablement pour remporter la victoire sur nos ennemis de classe intérieure et extérieure.

            Après un combat farouche mené contre l’occupant américain et ses alliés locaux sur le front patriotique, Jacques Roumain de concerts avec ses camarades de combats consigna ses idées politiques d’avant garde dans un opuscule, l’Analyse Schématique 32-34  que nous pouvons considérer comme l’acte constitutif, le premier monument du mouvement communiste haïtien. Dans ce document, il dénonça sans ménagement la couardise, les compromissions des classes dominantes haïtiennes avec les occupants américains et le faux nationalisme arboré par les politiciens bourgeois et petits bourgeois qui au fond ne faisaient que nourrir des illusions au sein du peuple alors qu’en réalité ils collaboraient avec l’étranger et expérimentaient le néocolonialisme avant la lettre sous le vocable trompeur de l’haïtianisation.

Pour avoir fondé le Parti Communiste Haïtien et initié la lutte de classe révolutionnaire en Haïti, Jacques Roumain connut entre 1932 et 1941 les rigueurs de la prison et de l’exil. De retour au pays en 1941, il maintint la garde haute. En compagnie de Christian Beaulieu, il rétablit le contact avec les milieux populaires, il s’attaqua dans la presse aux orientations fascisantes de quelques intellectuels de notre milieu et il entreprit une campagne de dénonciation contre les entreprises de l’église catholique connues sous le vocable de campagne «rejeté» contre la religion vaudou. Cette église à l’époque jouissait du soutien actif du gouvernement d’Elie Lescot qui mit ses forces de police au service de l’épiscopat. Avec un accent de rage dans un célèbre article intitulé  «Autour de la campagne anti- superstitieuse» Jacques Roumain prôna une campagne anti-misère en lieux et places des gesticulations anti-vaudouisantes de l’église catholique dont la hiérarchie était essentiellement composée de français.

La disparition de Jacques Roumain en 1944 fut vivement ressentie dans les milieux populaires et progressistes de l’époque. Mais la voie tracée par cet homme a quand même été suivie et l’est encore en dépit des obstacles souvent tragiques et sanglants dressés sur les étapes du parcours.

                                      Analyse schématique 1932-1934                           

L’écroulement du mythe nationaliste

Le fait le plus considérable, le plus riche en enseignements c’est: entre l932-1934, l’écroulement du mythe nationaliste en Haïti.  En premier lieu: qu’est-ce que le nationalisme haïtien ?  Le Nationalisme haïtien est certainement né de l’occupation américaine. Mais on se tromperait en ne voyant en lui qu’une attitude sentimentale. Le Nationalisme haïtien est né de la corvée rétablie dans nos campagnes par les troupes d’invasion; du massacre de plus de 3.000 paysans haïtiens protestataires; de l’expropriation des paysans par les grandes compagnies américaines.

Le Nationalisme haïtien a eu donc ses racines dans la souffrance des masses, dans leur misère économique accrue par l’impérialisme américain et leurs luttes contre le travail forcé et la dépossession. Quelle que fût la superstructure sentimentale de ces luttes, reliquat historique probable, elles n’en demeurent pas moins profondément et consciemment un anti-impérialisme à base de revendications économiques: elles sont un mouvement de masses. La bourgeoisie haïtienne, tandis qu’on massacrait les paysans du Nord, de l’Artibonite et du Plateau Central, recevait joyeusement les Chefs des assassins dans les salons de ses cercles mondains et dans ses familles. Complice consciente de l’Occupation, elle se mit à son service, rampa aux pieds des maîtres en quête de reliefs: présidence de la République, fonctions publiques. Les uns furent contentés, les autres non. Ainsi naquit une opposition bourgeoise.

Le parallèle est saisissant entre les rapports de classe à St-Domingue et dans l’actuelle République d’Haïti. Colons français et impérialistes américains; Affranchis et bourgeoisie contemporaine; Esclaves et prolétariat haïtien. Un ouvrage ultérieur précisera la question dans ses moindres aspects. Fixons aujourd’hui ceci: En 1789, les affranchis ne pouvaient songer à la liberté des esclaves puisqu’ils vivaient de leur exploitation. Ils ne revendiquaient que leurs droits à eux. En 1915, la bourgeoisie haïtienne, vivant de l’oppression de la masse ne pouvait faire cause commune avec elle: elle se contenta, complice historique et naturelle, de l’Impérialisme, de réclamer la continuation de ses privilèges et de nouvelles prébendes sous la protection de l’occupant. La fraction satisfaite collabora “franchement et loyalement”; l’autre se révolta.

Encore une fois, nous raisonnons ici en termes de classes et non en termes de personnes. Il y eût de part et d’autre des traîtres et des combattants sincères. Mais considérés globalement, ou mieux en facteurs de classes: la bourgeoisie trahit; le prolétariat résiste.  Sur quoi allait donc s’appuyer cette opposition bourgeoise dépitée. Les masses, elles avaient des revendications économiques sérieuses. Les revendications économiques de la bourgeoisie: c’est le pillage. Décemment, elle ne pouvait s’appuyer là-dessus. Son nationalisme fut d’abord verbal. Ses journaux élevèrent des plaintes véhémentes et tirèrent à des milliers d’exemplaires les clichés patriotards bien connus tels que: ‘’Nos Ancêtres, les sublimes va-nu-pieds de 1804 etc.”

Quelques amendes, des emprisonnements y mirent assez bon ordre. Alors elle se tourna vers les masses anti-impérialistes, fit mine de défendre ses droits; d’épauler ses protestations contre les taxes, les dépossessions; parla avec solennité du destin de notre race (cette race qu’elle méprise et dont elle a honte). Les masses écoutèrent, suivirent. Le Nationalisme haïtien était né: ce fait inouï: la bourgeoisie avant-garde du prolétariat ! Définissons donc ce nationalisme: une exploitation effrontée de l’Anti-Impérialisme des masses, à des fins particulières, par la bourgeoisie politi­cienne.

De 1913 à 1930 la bataille contre l’Occupation et ses sous-ordres haïtiens se livre, incessante malgré les massacres, les matraquages, les incarcérations. Elle atteint en 1930 son point culminant. Le Président Borno «collaborateur franc et loyal» quitte le pouvoir. Les masses, puissants leviers, hissent les nationalistes au pouvoir.  Avec l’arrivée au pouvoir des Nationalistes commence le procès de décompo­sition du nationalisme. L’explication de ce phénomène est simple: par la hase, mouvement anti-impérialiste, donc anticapitaliste; par le haut, mouvement opportuniste d’un état-major petit-bourgeois et bourgeois; le nationalisme contenait des contradictions internes qui devaient désagréger. Le mouvement nationaliste fut incapable de remplir ses promesses, parce que les promesses du nationalisme bourgeois se heurtaient dès la prise du pouvoir, à ses intérêts de classe, et se révélaient une duperie électorale.

Aussi la loi sur le commerce en détail fut-elle promptement enterrée pour la raison que les intérêts de classe de la minorité exploitante, par conséquent de I’Etat haïtien, sont liés à ceux du Capitalisme international. Le projet de Législation Jolibois-Cauvin subit le même sort. Les petits fabricants d’alcool continuèrent à fermer leurs guildives, les ouvriers agricoles de travailler 10 à 12 heures par jour pour des salaires de 1.50 piastre; les marchandes d’être écrasées de taxes de marché; les ouvriers d’être exploités sans recours. Quant à réintégrer les paysans dépossédés par les grandes compagnies américaines dans la jouissance de leurs terres, il n’en fut plus du tout question. Ainsi s’écroula le Nationalisme haïtien. La grande majorité de la classe travailleuse comprend maintenant le mensonge du nationalisme bourgeois. De plus en plus, elle lie étroitement la notion de la lutte anti-impérialiste à celle de la lutte des classes; de plus en plus elle se rend compte que combattre l’impérialisme, c’est combattre le capitalisme étranger ou indigène, c’est combattre à outrance la bourgeoisie haïtienne et les politiciens bourgeois, valets de l’impérialisme, exploiteurs cruels des ouvriers et paysans.

II – Préjugé de couleur et lutte de classes (1)

Le préjugé de couleur est une réalité qu’il est vain de vouloir escamoter. Et c’est du jésuitisme que de paraître le considérer comme un problème d’ordre moral. Le préjugé de couleur est l’expression sentimentale de l’opposition des classes, de la lutte des classes: La réaction psychologique d’un fait historique et économique: l’exploitation sans frein des masses haïtiennes par la bourgeoisie. Il est symptomatique de constater au moment où la misère des ouvriers et des paysans est à son comble, que la prolétarisation de la petite bourgeoisie se poursuit à un rythme accéléré, le réveil de cette plus que séculaire question. Le Parti Communiste Haïtien considère le problème du préjugé de couleur comme étant d’une importance exceptionnelle, parce qu’il est le masque sous lequel politiciens noirs et politiciens mulâtres voudraient escamoter la lutte de classes. Ces jours-ci, circulent sous les manteaux différents manifestes où la question est soulevée. Il est à retenir de ces manifestes qu’ils exposent:

1) sentimentalement des vérités, en réalité, économiques et, par conséquent, sociales et politiques;

2) la paupérisation de la classe moyenne dont les raisons sont expliquées dans la critique du manifeste de la “Réaction Démocratique”. Mais il s’agit ici de préciser que l’avilissement social, économique et politique des noirs n’est nullement dû à une simple opposition de couleur. Le fait concret est celui-ci: un prolétariat noir, une petite bourgeoisie en majorité noire est opprimé impitoyablement par une infime minorité: la bourgeoisie (mulâtre en sa majorité) et prolétarisée par la grosse industrie internationale.

Il s’agit, on le voit, d’une oppression économique qui se traduit socialement et politiquement. Donc la base objective du problème est bien la lutte des classes. Le P.C.H. pose le problème scientifiquement sans nier aucunement le bien-fondé des réactions psychologiques des noirs blessés dans leur dignité, par le dédain imbécile des mulâtres, attitude qui n’est que l’expression sociale de l’oppression économique bourgeoise. Mais le devoir du P.C.H., Parti d’ailleurs 98% noir puisque c’est un parti ouvrier et où la question de couleur est vidée systématiquement de son contenu épidermique et placée sur le terrain de la lutte des classes, est de mettre en garde le prolétariat, la petite bourgeoisie pauvre et les travailleurs intellec­tuels noirs contre les politiciens bourgeois noirs qui voudraient exploiter à leurs profits leurs colères justifiées. Ils doivent être pénétrés de la réalité de la lutte de classe que le préjugé de couleur tend à escamoter. Un bourgeois noir ne vaut pas mieux qu’un bourgeois mulâtre ou blanc. Un politicien bourgeois noir est aussi ignoble qu’un politicien bourgeois mulâtre ou blanc. La devise du Parti Communiste Haïtien est: CONTRE LA SOLIDARITE BOURGEOISE CAPITALISTE NOIRE, MULÂTRE ET BLANCHE: FRONT UNIQUE PROLETARIEN SANS DISTINCTION DE COULEUR.

La petite bourgeoisie doit se ranger aux côtés du prolétariat, car de plus en plus rapidement l’exploitation bourgeoise et impérialiste la prolétarise.  Le Parti Communiste Haïtien, appliquant son mot d’ordre: “la couleur n’est rien, la classe est tout”, appelle les masses à la lutte de classes sous sa bannière. Seul contre la bourgeoisie nationale capitaliste (jaune en sa majorité, noire en sa minorité) et la bourgeoisie capitaliste internationale, un combat implacable, combat vidé de son contenu épidermique et situé sur le terrain de la lutte des classes est susceptible, en détruisant des privilèges dûs à l’oppression et à l’exploitation, d’anéantir en même temps que le préjugé de couleur, leur avilissement social, économique et politique.

Le Manifeste de la Réaction Démocratique

“Croire qu’on peut construire une société nouvelle au moyen de subventions de l’Etat aussi facilement qu’on construit un nouveau chemin de fer, voilà qui est bien digne de la présomption de Lassalle.”  (Marx: Critique du Programme de Gotha).

Il y a quelque temps a paru à Port-au-Prince, sous le titre MANIFESTE DE LA REACTION DEMOCRATIQUE, une petite brochure d’une vingtaine de pages et où se trouve exposé le point de vue de quelques jaunes, -les signatures et leurs coreligionnaires politiques, – sur le problème haïtien. Cette brochure se caractérise par un confusionnisme général et une tendance dangereuse à l’idéalisme politique, qu’il faut démasquer impitoyablement. Ce que nous allons faire le plus succinctement possible et sous les chefs de chapitres suivants:

a)- la R.D. et le problème de l’organisation d’une économie nationale ration­nelle;

b) – la R.D. et sa conception de l’état;

c) – la R.D. et la lutte de classes:

d) – la R.D. et la question de race;

e) – la R.D. et la question de l’impérialisme;

f) – la R.D et ses tendances générales;

g) – R.D. et la question syndicale.

  1. – la R.D et le problème de l’organisation d’une économie nationale rationnelle.

Comme il se doit, l’économique a eu la bonne part dans le Manifeste: la R.D. est nettement interventionniste. Et même, la collectivisation ne lui fait pas peur. A la page 7 de la brochure, nous lisons: “Le trésor public engagerait sur de vastes habitations les capitaux nécessaires pour des plantations de produits exportables et A MARCHE TROUVE. II établirait sur la même plantation, et ce pour toute la région, “l’outillage nécessaire à l’emballage d’exportation”. Donc, sovkhoze et la station de tracteurs destinés à sortir le paysan parcellaire et pauvre de la routine meurtrière. Même le centre de civilisation rural, est prévu: “Il (L’Etat) construirait à côté un hameau comprenant l’école, la boutique, le dispensaire, l’église et le cinéma”. Apparemment, la R.D. a l’air de ne pas manquer d’audace, mais quand on va au fond des choses, on s’aperçoit tout de suite qu’une question capitale et qui décide de la valeur de tout ce projet miroitant a été éludée; le rapport entre ces formes d’Etat et les grandes entreprises strictement privées. Car le conflit est inévitable entre ces deux formes d’exploitation, parce que antagonistes et qu’en définitive, l’initiative privée capitaliste ne peut manquer de voir d’un mauvais oeil les ingérences de l’Etat dans l’Economie, à moins que ces interventions ne se fassent sous son égide et en dernier lieu, à son profit. Cette question capitale a été donc éludée et volontairement éludée, car un petit bout de phrase laisse percer l’oreille de la R.D. “Les petits propriétaires voisins des centres d’Etat seraient aidés et protégés par l’Etat car dans un pays aux ressources si précaires, il serait criminel d’anéantir l’initiative privée”.

C’est nous qui avons souligné le dernier membre de phrase: il vient comme un cheveu sur la soupe, au moment où l’on s’y attendait le moins. Ce qui n’est pas fait pour nous étonner. En tout cas, il permet de préciser la position de la R.D. sur la question capitale, déterminante de la propriété privée des moyens de production et d’échange (sol, mines, appareil de production etc.): la R.D. la maintient intégralement. Ce qui en fait un parti de droite. Pas carrément, cela va de soi, ni en abordant de front le problème. Le rédacteur du Manifeste est un malin et il mise sur l’impréparation politique du milieu. Donc, subtilement, de façon délicate, sans avoir l’air d’y toucher: dans un membre de phrase apparemment anodin, qui se présente en compagnie très agréable, puisque sous le couvert de la protection due au “petit propriétaire voisin des centres d’Etat”.

Mais la R.D a bien soin de nous apprendre qu’il “serait criminel d’anéantir l’initiative privée”. Sans autre précision, ce qui nous autorise à penser que la RD met dans Je même sac mangeurs et mangés, la HASCO et le petit guildivier haïtien en voie de prolétarisation, la HASCO, Alfred Vieux et le petit propriétaire terrien de la plaine exproprié. Ainsi sous les auspices et apparences de l’initiative privée, la R.D. essaie de faire passer un colis bien embarrassant: la propriété privée capitaliste des moyens de production et d’échange. Et le tour de prestidigitation, quoique fait au nom du “petit producteur voisin des centres d’Etat” se révèle dans la réalité absolument contre lui: les conquêtes de la HASCO, de PETTIGREW, de la Compagnie des Ananas contre la masse paysanne sont maintenues purement et simplement “car il serait criminel d’anéantir l’initiative privée”.

Même quand cette initiative privée se résoud dans le droit du plus fort de gober le plus faible ou même de faire une quiète digestion, comme dans le cas de la HASCO ET DE PETTIGREW: En réalité, la R.D. supprime de la façon la plus radicale l’initiative créatrice du “petit propriétaire voisin des centres d’Etat” et de la paysannerie, en général, en permettant qu’ils soient expropriés légalement (par les bienfaits de l’initiative privée incontrôlée) et qu’ils deviennent des parias. Il y a une façon, et radicale de résoudre le problème: la socialisation du sol et son exploitation, au profit de chacun, au moyen des fermes d’Etat admises par la R.D., mais ceci, d’une façon systématique, en poursuivant fermement la réduction du secteur à initiative privée incontrôlée. Mais ce travail de longue haleine n’est probablement pas du goût de la R.D. (On ne réalise qu’au pouvoir, déclaration de Max Hudicourt). Du maintien de la propriété privée capitaliste (nous disons bien capitaliste) il découle des conséquences très importantes que nous allons signaler.

  1. – Au point de vue technique de l’Organisation Economique.

Le maintien de la propriété privée des moyens de production et d’échange rend absolument illusoire toute intervention d’Etat en vue de créer une Economie rationnelle, l’initiative privée capitaliste ne pouvant accepter comme règle d’action que la course au profit, le profit à tout prix, même au prix d’une production rationnelle. L’Economie mixte de la R.D. ne peut conduire au point de vue politique qu’au fascisme, à l’anarchie sur le plan de la production et à sa conséquence naturelle, les crises périodiques et le chômage.

  • Au point de vue social.

Le maintien de la propriété capitaliste aboutit è la monopolisation des ressources de l’Economie Nationale au profit de la bourgeoisie Internationale et de ses sous-ordres haïtiens. De sorte que le plus clair de notre avoir sera monopolisé au profit de la HASCO, de PETTIGREW, de la BANQUE NATIONALE et des rares familles haïtiennes grandes propriétaires. Cette mainmise particulariste sur les ressources du pays rend inapplicable par faute de moyens tout programme sérieux de régénération sociale. Par exemple, et pour ne retenir que l’un de nos problèmes capitaux, aucune réforme sérieuse de notre système d’enseignement pour le rendre réellement gratuit, c’est-à-dire pour le rendre réellement obligatoire, en assurant à l’enfant le manger et le boire et les fournitures personnelles et classiques, n’est possible, sans la socialisation préalable de l’économie, de sorte que les ressources ne soient pas accaparées par une minorité et servent au contraire à promouvoir le bien-être de chacun.

  • – la R.D. et sa conception de l’état.

Il fut un temps où dominait une conception particulière en la matière. Tout pouvoir vient de Dieu. Sauf le pouvoir Soviétique, naturellement, annonce encore le curé de village. C’est la conception du pouvoir de droit divin. Mais le développement de l’esprit scientifique a battu en brèche cette théorie très commode. Et il a fallu chercher autre chose; les savants bourgeois ne sont pas à court de systèmes. Mais tous se ramènent à faire de l’Etat une espèce d’entité éthérée, sans aucune racine dans la réalité. Marx n’a pas eu de peine à démonter toutes ces théories idéalistes, à montrer que l’Etat traduit un rapport des forces sociales réelles objectives, que dans la société à classes l’Etat représente, en définit ive, l’organisation de contrainte de la classe dominante.

Comme de juste, la R.D. n’a pas cru devoir s’attarder à préciser la nature de son Etat: I’Etat qui doit intervenir dans la production. La chose lui a paru probablement inutile. Nous allons lui en montrer l’importance capitale, en partant d’un point essentiel, de son programme: de sa position dans les rapports entre le Capital et la main-d’œuvre. A la page 19 du Manifeste, nous lisons:  “C’est donc l’Etat qui doit intervertir là aussi pour protéger les classes laborieuses contre les lois d’airain du travail, soit que ce travail vienne de particuliers, soit qu’il vienne de l’Etat. L’ouvrier ne peut pas travailler dans les conditions criminelles, etc.” En d’autres termes, la R.D. proposerait au Patronat d’Haïti: I) – l’adoption de la journée de travail réglementaire; 2 – l’adoption d’une législation concernant les accidents de travail, etc. C’est-à-dire il va lui demander de lourds sacrifices et le sacrifice d’une marge considérable de profit. La R,D. s’est-elle préoccupée de la réaction inévitable de ce patronat devant ces mesures attentatoires à ses sacro-saints profits?

            L’Etat contraindra la HASCO, contraindra PETTIGREW, contraindra la Banque Nationale, contraindra BRANDT, etc. diront probablement ces Messieurs? Et si cet Etat avait partie liée avec la HASCO, PETTIGREW, la Banque Nationale, Brandt, etc? Ces messieurs de la R.D sont des nationalistes et se cantonnent farouchement dans les choses strictement haïtiennes, mais s’ils pouvaient arriver à vaincre ce préjugé petit bourgeois et à jeter un coup d’œil sur l’histoire des conquêtes ouvrières dans tous les pays à Législation du Travail, ils auraient constaté que le Prolétariat a dû se livrer à de terribles batailles pour faire reconnaître ses revendications qu’ici la R.D. se propose de faire tomber du ciel. Plus, ils auraient constaté que la classe ouvrière a dû et doit se tenir constamment sur la brèche pour maintenir les positions acquises. L’Etat bourgeois n’est intervenu que par peur de la pression ouvrière. Mais la R.D. est amateur seulement des choses spécifiquement haïtiennes et nous ne sommes nullement étonnés qu’à la manière de l’ineffable M. Alix Mathon, il en soit arriva à nier la lutte de classes. Probablement, parce que l’Economique n’existe pas (formule du chéquard Mathon). Quoiqu’il en soit, nous pouvons assurer la R.D. d’une chose; c’est qu’elle se trompe et grossièrement.  En effet, de deux choses !

Ou bien la R.D. poussera è fond son programme de revendications ouvrières. Auquel cas il provoque immédiatement un front bourgeois irrémédiablement hostile et décidé à tout faire pour avoir la peau de ce gêneur (la R.D.). Front d’autant plus dangereux que le patronat local minoritaire y travaillera en sous-ordre et que la danse sera menée par HASCO, BANQUE NATIONALE, PETTIGREW, REINHOLD, et tout ce que cela suppose de censeurs de l’impérialisme Etranger. Wall Street mènera le jeu, en définitive, car il ne faut jamais oublier le statut au trois quart colonial de notre Economie. Tandis qu’en face, pour défendre les revendications de la R.D. et du Peuple haïtien (nous disons bien peuple haïtien) il n’y aura qu’un Prolétariat national non éduqué dans la lutte de classes, qui dans notre cas, se confond avec la lutte contre l’impérialisme, aisé à circonvenir par les politiciens locaux en quête de prébendes et prêts à se mettre au service de l’étranger exploiteur. Encore une fois, le tour aura été joué et la R.D. aura cessé d’exister: il est même à prévoir que la répression sera sanglante, au nom de l’ordre et à titre d’exemple salutaire.

Mais il est probable, et c’est l’autre alternative, que la R.D. rentrera ses revendications prolétariennes et par contre, sortira quelque petit papier tout plein de bonnes intentions, et sentimentales à souhait où il expliquera ce qu’on a toujours expliqué. Ce qu’on a expliqué quand il a fallu torpiller le projet de Législation du Travail, d’ailleurs assez incomplet et idéaliste de Jolibois et Cauvin et les autres qui dorment dans les archives de nos deux Chambres, à savoir que les marges de profit de ces MM des Industries dites Nationales (Hasco, Pettigrew, Brandt) sont trop petites et que le Prolétariat national doit attendre des jours meilleurs.

II va sans dire que la partie du Prolétariat haïtien qui se serait laissé entraîner par la R.D, se serait vite convaincue de la réalité de la lutte de classes et qu’à la plus prochaine crise politique, elle ne manquerait pas de prendre une véritable position de classe et d’envoyer au rebut cette vieille machine de politique bourgeoise qu’est la R.D. De tout ce qui précède, il résulte que le reproche capital à faire à la R.D. c’est qu’il n’a pas tenu compte dans l’élaboration de son programme politique du fait de la lutte de classes (c’est un fait donné et basé sur la propriété capitaliste des moyens de production par une minorité et non une Conception arbitraire des sacrés marxistes). Ce qui le condamne à concilier sur le papier des inconciliables dans la réalité, à nager en plein dans l’illusionnisme politique et à préparer au Prolétariat National de terribles réveils, si jamais celui-ci se laissait embrigader. Vu son importance capitale, nous allons considérer d’un peu plus près la question de la lutte de classes.

c) – la R.D. et la lutte de classes.

Sur la question de la lutte de classes, -question capitale et pierre de touche de n’importe quel programme politique, – la R.D. a pris position. Timidement, il est vrai, dans une de ces petites phrases littéraires à souhait et où se concrétisent des années d’ankylose de l’esprit:  “Aucune classe sociale n’a le privilège de la vertu ni d’ailleurs de la pourritures.. Hélas! les barrières sociales n’ont rien à voir avec la corruption de la nature. En dépit des inégalités de caste qui frappent à la surface, une nappe souterraine d’égoïsme et de férocité alimente impartialement toute la race des hommes”. Et la Conclusion de ce morceau lyrique, eh biens elle est très simple: laissons les choses en l’état où elles sont, car il serait dangereux “de développer une éducation de classes”. Dangereux pour l”équilibre démocratique », nous dit la R.D.

La formule est incompréhensible et nous l’interprétons dans le seul sens admissible. Dangereux pour les équilibristes de la démocratie bourgeoise, car le Prolétariat conscient de demain balaiera impitoyablement, eux et tout leur fatras idéologique. Notons en passant l’accord symptomatique de la R.D. et de la RELEVE dans la négation de la lutte de classes et conséquemment de la réalité des classes en Haïti. Disparue la querelle des jeunes et des vieux ! Disparue la petite Opposition de salons de ces Mrs du Centre et de la Relève. Ce point marqué; il n’est pas inutile de faire à ces Messieurs un petit cours de sociologie marxiste. La R.D., en faisant siennes sur la question de classes des bourdes dignes de Leroy-Beaulieu, raisonne en termes de personne séparée tandis que le Marxisme raisonne en termes de classes, Il va sans dire que dans n’importe quelle classe, il y a des honnêtes gens et des escrocs. Même, la classe bourgeoise en a compté non seulement d’honnêtes, mais d’héroïques: entre autres Marx et Engels… pour ne citer que les plus grands. Ce qui, entre parenthèses, montre le cas qu’il faut faire des critiques accusant d’insincérité les Haïtiens d’origine bourgeoise passés à la défense du Prolétariat. Mais il ne s’agit pas de cela: même, il s’agit de tout autre chose.

Dans les sociétés à classes (et la société type capitaliste avancée ou non en est une), à tel moment de leur développement historique, il y a une classe qui peut épouser tout programme nettement progressiste parce qu’elle y trouve son compte, -c’est la classe exploitée, la classe qui a à demander justice et qui par nature épouse toute tendance évolutionniste, puisqu’elle est dominante, se refuse, en tant que classe, à tout changement import affecterait ses privilèges en tant que classe, car le statu quo, c’est le statu quo en sa faveur. Si nous mettons cette loi générale de l’évolution des sociétés à classes en termes historiques, et en termes historiques haïtiens, nous espérons sinon convertir ces Messieurs de la R.D. mais au moins, détruire leur pauvre édifice idéologique, digne de Leroy-Beau

A la veille de la guerre de l’Indépendance Nationale, trois classes se trouvaient en présence sur la scène de St-Domingue: la classe des colons, celle des affranchis et celle des esclaves. Au point de vue bourgeois, la classe des colons était certainement la plus “civilisée”: privilège de la naissance, éducation, “bonnes manières”, et tutti quanti. Ses intérêts de classes n’en constituaient pas moins le plus horrible mélange obscurantiste, notamment par l’asservissement direct de l’homme par l’homme et le maintien de la traite.

La classe des affranchis avait, elle, quelque chose à demander à l’histoire: elle avait à satisfaire ses revendications politico-économiques, mais ses intérêts de classes se mouvaient dans des limites précises, car, elle aussi, elle avait des esclaves, était riche et n’entendait point épauler les revendications de l’Homme. (1) En définitive, c’était une classe relativement rétrograde et relativement progressiste: dans les limites de son intérêt de classe. En fait, elle demanda d’abord l’égalité pour elle et pour elle seule (soulèvement d’Ogé et de Chavannes, massacre des Suisses).

La grande masse prolétarienne, victime de l’esclavage, avait-elle – tout à demander à l’histoire: elle le demanda et soutint le mouvement le plus radical auquel il lui fut donné alors d’adhérer: le mouvement pour l’indépendance. La Grande Masse des Esclaves fit la guerre de l’Indépendance, parce que ses intérêts de classe y trouvaient alors leur compte. Les affranchis se rallièrent aux esclaves soulevés parce que de deux maux, il fallait bien choisir le moindre: le maintien de leurs droits de propriétaires d’esclaves ou le maintien d’un système qui leur enlevait tout droit de citoyen.

Jacques Roumain vu par Jacques Stephen Alexis

Les peuples sont des arbres. Ils fleurissent à la belle saison. Et, d’efflorescence en floraison, la lignée humaine s’accomplit, poursuit son rude devenir germinant en direction de l’Homme lumière qui nous est promis au bout de la longue traversée. Brocéliande bourdonne de toutes ses colonnes. Un oiseau s’égosille à un faîte, un vermisseau agonise à une souche et toute l’Humanité confabule. Les peuples rivalisent dans la chantefable de l’Homme.

Certains peuples sont encore tout jeunes, leurs feuilles sont pâles et tendres, d’autres sont travaillées par la verdeur, de nombreux sont chenus, contorsionnés par la maturité, mais tous contribuent à la grande geste commune. Parfois il arrive que la forêt se taise brusquement. C’est qu’un homme a fleuri à la basse branche d’un jeune tronc. Demain, il sera gouverneur de la rosée humaine. Toutes les ramilles de l’immense miracle vert qu’est l’Humanité murmurent et s’entrechoquent :

Un homme exceptionnel a germé !

Une immortelle, une fleur du rêve s’est épanouie !…

Voyez !

La forêt est toute parfumée et fertilisée par un pollen encore ignoré. Notre arbre à nous est jeune, mais intrépide. A chaque printemps, il dépasse ses promesses. Le peuple haïtien a fleuri de beaux hommes que toute l’Humanité reconnaît pour les siens. Il est cependant une immortelle produite par notre sève que les hommes vénèrent dans les coins les plus reculés de la planète. Elle est d’hier et dit que l’arbre a gardé la turbulence légendaire de ses essences.

Un matin de juin 1907, naquit en effet d’une famille de la bourgeoisie commerçante et terrienne de notre pays un enfant que l’on prénomma Jacques. Jacques Roumain. Il grandit dans le compagnonnage de nos moissons, de nos souvenirs d’épopée, de notre petit peuple, de ses couleurs et de ses papillons. C’était déjà un enfant dur et doux, réfléchi, têtu, batailleur et intrépide. Il devint «une rosé de raison», une force impétueuse, redoutable, calme et contrôlée, une aile dans le vent. On peut dire que Jacques Roumain tranchait sur le milieu social dont il était issu, sur les «fantoches» qu’il n’a jamais cessé de dénoncer.

Jacques Roumain commença ses études chez nous, puis poursuivit sa formation dans divers pays d’Europe. Pendant un instant, il se prépare à la grande bataille, il fourbit ses armes, il observe, il étudie et combat pour un renouveau culturel haïtien basé sur l’authenticité -une prise de conscience de nos origines et le respect de nos sources culturelles véritables. C’est la belle époque de La Revue indigène. Jacques publie poèmes, nouvelles, études et traductions. Avec une pléiade de jeunes compagnons enthousiastes, il conduit la vaillante jeunesse intellectuelle du pays. Il frappe d’estoc et de taille, il combat les bonzes attardés de l’assimilationniste et les sectateurs du cosmopolitisme, il chante le petit peuple de son pays et magnifie son optique de la beauté et de la vie. A l’époque, quand on disait Jacques Roumain, les yeux de tous les jeunes, principalement ceux qui sont issus des couches populaires, se mettaient à briller. Mais la bataille pour la libération nationale s’accélérait.

            En effet, un instant désorientée après la défaite de Charlemagne Péralte devant la montée des forces nouvelles, notre paysannerie et le peuple reprennent courage et se disposent en ordre de bataille. Jacques Roumain comprend alors que, malgré la façade menaçante de la dictature de Borna, étayée par des baïonnettes étrangères, des forces profondes invincibles agitent la nation. Le peuple est un géant. Gulliver se rit des nains du pays de Lilliput qui croient pouvoir le ligoter. Des signes avant-coureurs péremptoires annoncent la levée en masse. Le premier épisode de la longue bataille moderne du peuple haïtien va avoir lieu. Jacques abandonne l’action littéraire trop étroite à son gré et se lance dans la bagarre politique, sans regarder en arrière, avec l’impétuosité qui le caractérisait. L’heure est enfin arrivée de reconquérir la souveraineté nationale, aliénée par l’agresseur étranger.

Tous ceux qui ont connu Jacques Roumain à l’époque ne cessent de témoigner de l’énergie farouche du combattant admirable qu’il a toujours été. Il suffit d’ailleurs de relire sa production à l’époque pour se rendre compte de quelle force de la nature il s’agissait. Ce qui caractérisait ce jeune fauve aux yeux rêveurs, c’était le mépris absolu du danger, l’oubli de soi quand il s’agissait de la patrie et des impératifs nationaux, une violence raisonnée, une fermeté à toute épreuve. Jacques Roumain ne savait pas seulement -presque d’instinct -ce qu’il fallait faire, mais il acceptait toutes les conséquences de faction nécessaire, avec une désinvolture qui forçait le respect. On peut dire que jamais Jacques Roumain n’a reculé devant une tâche nécessaire; parfois on se demande même si les risques n’avaient pas pour lui un attrait mystérieux et enivrant.

Traqué, bastonné, torturé, emprisonné combien de fois, Jacques Roumain reprenait à chaque fois sa place de combat comme une bête de race, avec une détermination qui faisait frémir ses bourreaux eux-mêmes. Une fois, on le vit debout au milieu d’un tribunal, déchaîné, accablant les juges-croupions qui accomplissent la mascarade du jugement. Ce jour-là, matraqué à la barre où il était, le sang de Jacques Roumain coulait à flots sur le sol, qu’il continuait encore à fustiger et à dénoncer les assassins du peuple.

Président fondateur de la Ligue de la Jeunesse Patriotique, Président d’honneur de la Fédération des Jeunesses haïtiennes, dirigeant du Comité de Grève qui sonna le glas de l’occupation et de la dictature de Borno, Jacques Roumain marchait à la tête de toutes les manifestations et participait à l’action directe des masses. Jacques Roumain se présentait à la fois comme le cerveau et le poing de tous les combats de la nation, dressée pour reconquérir son indépendance aliénée, la liberté et la justice sociale. On peut dire que Jacques Roumain a contribué de manière originale à mettre au point la forme de lutte de prédilection des masses populaires haïtiennes depuis plus de vingt-cinq ans: la grève générale de masse. On peut ainsi avancer que Jacques Roumain a contribué à sa manière aux mouvements de janvier 1946, de décembre 1956 et de ces derniers mois. Cette arme tend même à se répandre dons toute l’Amérique Latine sous le nom de «Grève à l’Haïtienne». Jacques Roumain ne fut pas seulement un activiste, il était un révolutionnaire qui avait fait le sacrifice de sa vie à son idéal et à son peuple. Un grand humaniste du siècle dernier nous enseigne qu’à chaque grande période révolutionnaire une fraction des classes dirigeantes se détache des oppresseurs pour prendre le parti du peuple et combattre jusqu’au bout à côté des exploités.

La vie exemplaire de Jacques Roumain est la confirmation éclatante de cette vérité historique. Jacques Roumain n’a jamais rien espéré pour lui-même, d’ailleurs toute sa vie il est resté dans un monde où les préoccupations grégaires étaient étrangères. Des amis qui ont été ses familiers durant les dernières années de sa vie qu’il passa au Mexique en ont témoigné devant moi. Malgré les calomnies que ses adversaires et les envieux impénitents colportent-on sait trop bien pourquoi -Jacques Roumain, mort à trente-sept ans, ne porte pas une seule tache sur son honneur de révolutionnaire.

On a voulu d’autre part faire de Jacques Roumain un dieu, une sorte d’homme idéal et parfait. D’après moi, Jacques Roumain fut tout simplement un homme, un homme véritable avec tout ce que cela comporte de grandeurs et de servitudes. La grandeur de Jacques Roumain est justement illustrée avec le plus de force par l’attitude noble qu’il avait devant les erreurs que -comme tout homme- il était susceptible de commettre. Par exemple, quand Jacques Roumain se rend compte du contenu réel du mouvement nationaliste, il est un des premiers à marquer sa désapprobation et à démissionner de son poste au cabinet particulier du président parjure. A chaque occasion on retrouvera chez lui la même probité scrupuleuse à reconnaître ses erreurs et la même détermination à les liquider lui-même publiquement sans équivoque et sans faiblesse. Vincent en particulier le lui fit payer très cher. En effet, pour tout homme imbu des lois de la vie et de l’histoire, se tromper de bonne foi est une chose inévitable, dans quelque discipline que ce soit. L’action implique fatalement un pourcentage de faux calculs en fonction des impondérables, des fautes même qui ne sont pas toujours décelables immédiatement. L’homme de talent, l’homme de génie, l’homme véritable est justement celui qui sait à temps se rendre compte de ce qui ne va pas dans son travail et qui au surplus en décèle les racines secrètes dans le réel et dans sa personnalité. Une erreur de Jacques Roumain sur le plan scientifique, artistique ou politique était pour lui un formidable tremplin vers plus de grandeur.

Après que la nation eut retrouvé les signes extérieurs de sa souveraineté en 1930, une lente maturation s’accomplit dans la conscience de Jacques Roumain. Il regarde le peuple, il observe les élites vautrées dans la confortabilité, il étudie la conjoncture mondiale. Une idée se fait jour dans sa tête, s’impose à lui et devient une force qui l’emporte contre la classe de laquelle il est issu, qui l’emporte contre l’éducation reçue, qui l’emporte contre ses anciens amis, qui l’emporte contre sa famille même, qui l’emporte irrésistiblement, irrémissiblement vers le peuple.  Les idées et les sentiments s’entrechoquent, le cœur combat l’esprit, l’expérience, la générosité et le courage l’emportent sur la facilité. La formidable puissance de travail de Jacques Roumain est en action. Il compulse l’histoire haïtienne, l’histoire du monde, la philosophie, l’économie politique, les sciences exactes et les sciences de l’homme pour découvrir une conception générale du monde, de la vie et du réel social.

L’artiste, le poète concourent avec le patriote et l’homme de science pour trouver la lumière. Ah ! Ceux qui ont vraiment vécu, souffert, aimé, cherché passionnément, l’esprit libre et le cœur bourrelé, comprendront ce qu’ont dû être des années terribles au cours desquelles Jacques Roumain se prépare à renier les valeurs traditionnelles sur lesquelles il a vécu jusque-là et à se dresser à contre-courant dans  un petit pays arriéré ! Le choix est fait. Jacques Roumain a découvert le sens de sa vie. Il va voguer, vent sous vergue, sur sa route inflexiblement droite, comme un navire obstinément tourné, nuit et jour, vers son cap…

L’analyse schématique 1932-1934 est une œuvre qui a bien des limites et qui contient bien des imperfections, bien des erreurs, mais combien de vues profondes, combien de perspectives grandioses pour une compréhension scientifique des rapports de classe et de caste dans la nation haïtienne, combien de leçons vivantes ! Une telle hauteur de vues à une époque où la science sociale haïtienne était pratiquement dans l’enfance est simplement admirable. La place nous manque pour évoquer les sacrifices consentis par Jacques Roumain à son idéal. Il faudra bien qu’un jour on évoque les batailles furieuses, les procès, les emprisonnements, l’action à l’étranger et les dures années d’exil que subit Jacques Roumain pour continuer scientifiquement l’oeuvre libératrice de nos ancêtres et de nos héros ! La dette que nous avons envers lui est immense et n’a pas encore été payée.

Nous dirons seulement quelques mots de l’homme de science qu’était Jacques Roumain: ethnographe, archéologue, préhistorien, fondateur de l’Institut d’ethnologie, du bureau et du musée, du même nom, Jacques Roumain, à cause de l’exil, ne nous n pas laissé une œuvre scientifique très abondante. Cependant, combien d’enseignements précieux ne nous a-t-il pas donné dans ses quelques travaux sur l’outillage lithique des ciboneys d’Haïti, sur la paléobotanique des Antilles, sur le vaudou et dans quelques cours professés à ses élèves dont quelques cahiers de notes, hélas fragmentaires, circulent encore. Pas une affirmation hasardeuse, pas une imputation à la légère, pas une hypothèse gratuite ou inconsidérée ! Une prudence, une rigueur infatigable.

L’autre aspect de l’œuvre scientifique de Roumain est le caractère fonctionnel, pratique, pragmatique de ses recherches et de ses monographies. Combien sommes-nous éloignés de ces communications immodestes, hâtives, inachevées, désinvoltes, glorieuses, de ces « hommes de science » qui s’encensent l’un l’autre. Passe-moi la casse, je te passerai le sens ! qui publient pour atteindre à une notoriété artificielle, sinon pour décrocher tout bonnement une fonction d’état. Jacques Roumain, lui, publiait pour la valeur d’enseignement, pour inventorier la connaissance et permettre à l’homme haïtien de mieux saisir le réel de sa vie. Et puis, comment passer sous silence l’ardeur passionnée, l’amour combattant que Roumain mettait dans ses travaux scientifiques. Quand donc pourrons-nous lire son bref exposé de l’Ethnologie Ancienne des Tainos d’Haïti ? Envisager ici l’œuvre littéraire de Jacques Roumain est difficile. Je n’évoquerai ici qu’un ou deux aspects qui m’ont particulièrement frappé dans l’œuvre de Roumain et qui ne sont pas souvent soulignés dans notre pays. Les pères du roman haïtien, Marcelin, Hibbert, Lhérisson nous ont par exemple laissé une formule d’art narratif qui ne semble pas avoir retenue Roumain : celle de la description fine, circonstanciée, truculente, caustique des mœurs et de l’agitation quotidienne haïtienne, en somme un réalisme critique haïtien. Chez Roumain, lui, nous trouvons une sorte de réalisme symbolique.

Le roman est une espèce de grand poème populaire aux contours classiques et aux personnages quasi symboliques.  Sans sous-estimer l’immense valeur artistique de la forme de Roumain, on doit considérer qu’il ne continue pas et ne développe pas notre réalisme critique. Un autre aspect singulier mérite d’être souligné. Dans ce pays où les haines, les jalousies, l’envie et les mœurs tribales ne sont pas complètement liquidées, dans ce pays où l’exiguïté de la vie, l’étroitesse des chances qui sont dévolues à l’homme sont si grandes, il est très rare de voir un homme porter aussi loin que Roumain l’amour de ses semblables. Jacques Roumain est le champion d’un amour tellement puissant, tellement généreux qu’il nous surprend en Haïti.

Dans Gouverneurs de la Rosée ce personnage de Manuel est un type unique dans notre milieu et dans notre romanesque. Toutes ses démarques : amour de la patrie, attaches vitales sont marquées au coin d’un amour de son village, amour de la terre, amour de la vie, amour filial exemplaire, amour non-pareil pour son Annaïse, culte de l’amitié parfaite, et même, pardon sans réserve à ses ennemis et à ses assassins. Peut-être est-ce ce livre qui contient le message essentiel de Roumain, message que la vie ne lui a pas permis d’illustrer personnellement ? Jacques Roumain a écrit un livre qui est peut-être unique dans la littérature mondiale parce qu’il est sans réserve le livre de l’amour. Toute la vie, toute la doctrine, toute la passion de Jacques Roumain semblent avoir pour dimension première l’amour ; un amour encore plus vaste que celui du sermon sur la montagne parce que plus inséré dans le contexte de l’action pratique.

Faudrait-il comprendre que la vie trop brève de Jacques Roumain fut l’existence d’un amoureux universel que la vie a trahi ? Un jour à Paris, informé qu’une très grande dame du mouvement démocratique français faisait une conférence sur l’amour devant les membres d’une association de jeunes filles je m’y laissai entraîner. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre illustrer son thème: Pour un renouveau de l’amour entre l’homme et la femme -en choisissant pour prototype l’amour de Manuel pour Annaïse, présenté comme l’amour de l’avenir. Une autre fois, rencontrant des amis hongrois, ils me racontèrent qu’on avait diffusé le chef d’œuvre de Jacques Roumain parmi les paysans de leur pays pour aider ceux-ci à combattre une terrible sécheresse qui s’était abattue sur la campagne. Dans de nombreux pays par ailleurs, j’ai rencontré des jeunes gens qui m’ont parlé avec émotion de l’amour chez les paysans de notre pays, étayant leurs propos avec le merveilleux livre de Jacques Roumain. Une autre fois, je rencontrai un Coréen. Celui-ci ne parlait aucune langue occidentale, mais la sympathie qui le porta à m’adresser la parole ne trouva que ces seuls mots pour se traduire : Manuel. . . Annaïse.. . Jacques Roumain. Plusieurs fois j’ai rencontré des compatriotes qui s’étonnaient du fait que Jacques Roumain ait accepté un poste de diplomate du gouvernement de Lescot. Je peux témoigner qu’à mon avis, Jacques Roumain pensait accomplir strictement son devoir de patriote en ne se dérobant pas à cette responsabilité. A tort ou à raison, il pensait que le mouvement démocratique ne devait pas faire une opposition irréductible à un gouvernement qui participait à la grande croisade antihitlérienne, décisive pour la liberté de tous les peuples. Il pensait que la victoire sur Hitler provoquerait un contrecoup démocratique dans le monde entier, ce qui fut confirmé en son temps.

Ce fut en effet à cette époque que je rencontrai Jacques Roumain pour la première fois. Un cercle de jeunes dont j’étais alors le président avait élu Jacques Roumain et son ami Nicolas Guillen Présidents d’honneur. Des contacts que j’eus avec Jacques Roumain à cette époque j’ai acquis la certitude que Jacques Roumain se rendait compte des excès regrettables et du caractère antinational du gouvernement d’alors. Jacques Roumain pensait sérieusement à cette époque à appliquer un peu moins mécaniquement sa thèse de soutien gouvernemental, prévoyant le mouvement de 1946.

Je demeure persuadé que Jacques Roumain était rentré la dernière fois pour prendre part au combat contre la dictature acéphale de Lescot. Hélas, il devait mourir peu après. .. Mille bruits courent sur sa mort… Je suis en tous cas persuadé que s’il avait survécu bien des divisions et bien des erreurs fatales eussent été évitées par le groupe de jeunes gens qui dirigea le mouvement de Janvier 1946 et par les forces démocratiques en général. Un contact avec Jacques Roumain était une chose extraordinaire. Je garde un souvenir ému de nos trop brèves rencontres. Jacques Roumain était un homme que j’ai en somme bien peu connu, mais j’ai l’impression de l’avoir tant connu !

C’était là l’un des moindres sortilèges de Jacques Roumain. Il avait un don quasi mystérieux de participer au cœur d’autrui. En quelques secondes, son amour de l’homme et de la vie vous pénétrait, devenait tellement sensible et contraignant qu’on avait l’impression d’être envahi par une vapeur de menthe… Plusieurs fois par la suite, évoquant avec Nicolas Guillen le souvenir de son inoubliable ami, l’auteur de Sensemaya m’a fait part de la même impression. Jacques Roumain est à mon sens un ambassadeur d’Haïti toujours vivant et toujours en jonction dans presque toutes les contrées de la terre. Peut-être est-il un des rares ambassadeurs efficaces de notre pays. Quelle récompense pour un artiste !

Les peuples sont des arbres qui fleurissent malgré la mauvaise saison, à la belle saison, notre arbre continue à vivre. Un peuple qui vient de produire un Jacques Roumain ne peut pas mourir. Roumain est une immortelle qui fertilise nos ramures par son amour universel. Tous les grands haïtiens qui fleuriront désormais sur notre sol ne pourront pas ne pas lui devoir quelque chose.

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