I. LES ANNÉES DE PRÉPARATION DE LA PREMIÈRE RÉVOLUTION
Naissance et formation du bolchévisme
C’est dans les cercles révolutionnaires fondés par Lénine et ses compagnons d’armes dans la dernière décade du XIXè siècle qu’il faut chercher les racines historiques du bolchévisme.
Lénine avait étudié avec beaucoup d’attention les oeuvres de Marx et d’Engels et il prit une part active au travail et à la création des cercles révolutionnaires marxistes. Dans ses articles, ses brochures et par tracts, Lénine menait une lutte acharnée contre les courants politiques qui détournaient les ouvriers de la lutte révolutionnaire contre le tsarisme
L’un de ces courants était le populisme. Lénine dirigea contre lui ses premiers coups. Le populisme rejetait le marxisme, le déclarant inapplicable à la Russie. Celle-ci était soi-disant un pays d’un type particulier, à part, ayant un caractère agricole, que le capitalisme n’avait pas touché. Les populistes disaient que le marxisme n’était valable que pour les pays ayant un capitalisme développé. Ils niaient le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la lutte révolutionnaire.
En 1883, un groupe de marxistes russes (Plekhanov, Axelrod, Zassonlitch) avait fondé en Suisse la première association marxiste révolutionnaire russe, le groupe de l’Emancipation du Travail )).
Lénine et les cercles marxistes qu’il influençait critiquèrent énergiquement le populisme. Lénine démontre que le prolétariat devait jouer le rôle dirigeant dans la révolution, car il est la seule classe pouvant lutter jusqu’au bout contre le tsarisme et tous les exploiteurs. Les cercles révolutionnaires fondés par Lénine furent les premiers germes du grand parti prolétarien.
Après avoir été pendant des années un mouvement: révolutionnaire, le populisme dégénéra vers 1890,
devint une secte, sans liaison avec les masses.
Lénine eut également à combattre les tentatives de certains groupes d’intellectuels bourgeois de déformer le marxisme, en l’adaptant)) aux intérêts de la bourgeoisie. La phraséologie marxiste ne servait qu’à couvrir des conceptions bourgeoises. Ces intellectuels ( Strouvé,Tougan-Baranovski ) rejetaient la révolution comme moyen de lutte contre le tsarisme et préconisaient exclusivement des méthodes légales, dans le cadre des lois tsaristes. Cette tendance est connue dans l’histoire du mouvement ouvrier sous le nom de marxisme légal. Dans une série d’articles et de brochures, Lénine en a exposé le contenu bourgeois.
En 1895, Lénine fonda « l’Union de combat pour l’émancipation de la classe ouvrière », qui réunissait les cercles marxistes de tous les quartiers de Saint Petersburg. La même année, il fut arrêté. Mais, soit en prison, soit pendant l’exil, il n’en continua pas moins à travailler à l’organisation d’un parti.
Son activité prépara le terrain pour un congrès des organisations marxistes et la formation d’un parti
ouvrier. Le congrès eut lieu à Minsk en 1898. Il ne réussit pas à fonder le parti. Les délégués au congrès furent arrêtés.
A son retour de l’exil, Lénine partit aussitôt à l’étranger, d’où il dirigea le travail pour la
création du Parti..
Le journal l’Iskra joua un grand rôle dans le travail d’organisation. Il était publié à
l’étranger et Lénine en était l’un des principaux rédacteurs. La rédaction de l’Iskra prépara le deuxième congrès du Parti. C’est dans ses numéros que furent élaborés et définis le programme et les principes d’organisation et de tactique du Parti. C’est autour de l’Iskra que se rassemblèrent et s’éduquèrent les éléments prolétariens les plus révolutionnaires et les p!us conséquents.
L’un des premiers parmi ceux-là était Staline. Dès 1807,il commença â militer activement
dans les organisations social démocrates de Transcaucasie. En 1898, il était le dirigeant du cercle des ouvriers de Tiflis. Il établit des liaisons solides avec les grandes masses ouvrières et fut à la tête de leurs luttes à Tiflis et à Batoum (1902). Ce fut Staline qui organisa le noyau bolchévik de Bakou qui, depuis, est resté l’une des organisations les plus fortes de toute la Russie.
Le IIe congrès avait été précédé d’une violente lutte entre l’aile révolutionnaire et l’aile opportuniste du Parti. C’était la lutte contre le courant opportuniste connu sous le nom d’ « économisme ». Celui-ci limitait les objectifs de la classe ouvrière à la lutte économique et
détournait les travailleurs de la lutte politique.
Il disait à l’ouvrier « Lutte donc pour avoir une petite augmentation de salaire, mais ne te mêle pas de faire de la politique; c’est l’affaire des hommes instruits et des couches avancées de la bourgeoisie, et non celle des ouvriers ». Les « économistes » étaient d’avis que la classe ouvrière n’était intéressée qu’à l’amélioration de sa situation matérielle et non à modifier le régime politique de l’Etat ou à lutter pour le socialisme.
Ils ne comprenaient pas que, pour améliorer sérieusement la situation des travailleurs, il n’y avait pas d’autre moyen que le renversement de l’absolutisme tsariste et la suppression de l’exploitation capitaliste. Pour atteindre ce but, la classe ouvrière devait être organisée du point de vue politique, elle devait avoir son parti politique. Mais les économistes étaient adversaires de toute organisation politique du prolétariat, ils étaient les représentants de l’idée d’un mouvement ouvrier se développant spontanément. Lénine et le journal l’Iskra (l’Etincelle) combattaient vigoureusement cette théorie de la spontanéité en lui opposant la théorie prolétarienne de la lutte consciente et organisée contre l’absolutisme et la bourgeoisie, sous la direction du parti prolétarien.
Mais comme les économistes étaient contre la lutte politique, ils étaient aussi contre la fondation d’un parti. Quant à Lénine, il mettait au-dessus de tout et avant toutes choses la tâche de la fondation du parti de la classe ouvrière.
L’ économisme était le Prolongement, dans la situation particulière de la Russie, de l’opportunisme qui se développait dans l’Europe occidentale et qui avait trouvé en Bernstein son théoricien et en Millerand son praticien le moins dissimulé (collaboration de classeavec la bourgeoisie, participation à un gouvernement bourgeois).
La lutte menée par Lénine contre l’économisme eu une importance très grande pour toute la lutte ultérieure contre les menchéviks et les autres opportunistes (liquidateurs, etc.) qui se firent les avocats de la spontanéité et les adversaires des principes bolchéviks d’organisation. En combattant l’économisme au nom du marxisme révolutionnaire, Lénine ne dénonçait pas seulement l’opportunisme russe, il luttait, par cela même, et en même temps, contre l’opportunisme dans tout le mouvement ouvrier international.
Entre bolchéviks et menchéviks, en 1903, la scission était inévitable car, en réalité, la lutte se déroulait autour de cette question le Parti devait-il être prolétarien ou petit- bourgeois? Les désaccords entre bolchéviks et menchéviks touchaient toutes les questions fondamentales de la politique du Parti. C’était une lutte entre la politique du prolétariat révolutionnaire et celle de la petite bourgeoisie.
Les désaccords atteignirent leur maximum d’acuité lors des débats sur le premier paragraphe des statuts du Parti.
Ce paragraphe définissait la qualité de membre du Parti. Le chef des menchéviks, Martov, proposait que fussent considérés comme membres du Parti tous ceux qui paieraient des cotisations, accepteraient son programme et collaboreraient à son action. Quant â Lénine, il insistait pour qu’on ne considérât comme membres du Parti que ceux qui accepteraient son programme, paieraient des cotisations et participeraient personnellement au travail d’une des organisations du Parti.
Ouel était le sens de ce désaccord?
Aujourd’hui, tout membre du Parti comprend qu’on ne peut être membre du Parti si l’on n’appartient pas à une cellule et si l’on ne remplit pas une tâche du Parti. Mais, â l’époque, il y a plus de soixante ans, quand le Parti commençait seulement à se former, Lénine était obligé de lutter pour faire admettre cette forme d’organisation.
Il proposa un programme net et clair. Définissant la structure que doit avoir un parti résolu à diriger la classe ouvrière dans la lutte politique.
Lénine combattit Martov parce qu’il se rendait clairement compte qu’il ne pouvait pas y avoir de membres du Parti en marge de l’organisation. Car il saurait alors être question de discipline ni de direction centralisée; l’unité serait impossible au sein Parti.
Mais c’était précisément cela — direction centralisée et discipline — que Martov et ses adeptes craignaient. Ils estimaient que le Parti devait ouvrir largement ses portes aux intellectuels bourgeois et petits bourgeois. Aussi insistaient-ils pour qu’on n’oblige pas chaque membre à participer aux travaux du- -Parti et à suivre les directives de l’organisation locale. Ils redoutaient que la proposition de Lénine n’écartât les professeurs, les snobs, les avocats qui, tout en ((sympathisant)) avec le marxisme, ne voulaient s’imposer aucune discipline.
Quant à Lénine, il songeait d’abord aux ouvriers qu’il voulait grouper dans le Parti.
Ce débat sur le premier paragraphe des statuts avait déterminé immédiatement deux attitudes différentes envers le Parti. La conception de Lénine correspondait à la création d’un parti d’un type nouveau basé sur l’unité de la théorie et de la pratique révolutionnaires, sur une forte discipline prolétarienne d’un parti de composition essentiellement ouvrière -proposant de renverser révolutionnairement le tsarisme, d’abolir l’exploitation capitaliste et de construire la société socialiste sans classes. La conception -de Martov tendait à créer un parti à l’image des partis opportunistes de la IIè Internationale caractérisés par la séparation de la théorie et de la pratique, d’un -parti dépourvu d’une forte structure d’organisation, d’un groupement peu consistant d’intellectuels petits bourgeois désireux d’aboutir à un accord avec la bourgeoisie et renonçant à l’hégémonie du prolétarjat dans-. la révolution.
~‘ Face aux événements révolutionnaires imminents, on vit se manifester d’un seul coup toute la différence profonde entre ces deux conceptions des tâches du parti prolétarien.
Pas une question politique qui ne suscitât des désaccords entre bolchéviks et menchévjks.C’était deux manières différentes d’envisager les tâches de la classe ouvrière dans la révolution qui venait : manière prolétarienne, défendue par les bolchéviks, et manière petite-bourgeoise, défendue par les menchéviks.
Aux élections des organismes centraux du Parti par le IIè congrès, Lénine rallia la majorité et Martov la minorité des suffrages. De là cette désignation « bolchéviks» (majoritaire et menchéviks, (minoritaires).
Dès le début du IIe congrès, bolchévisme et menchéviks ne furent pas seulement
deux courants différents: pratiquement, ils constituaient deux partis indépendants.
Le bolchévisme existe en tant que courant Politique et en tant que parti politique
depuis 1903.
D’autre part, le bolchévisme, surgi de cette base théorique de granit, a eu une
histoire pratique de quinze années, de 1903 à 1917, qui, par sa richesse d’expériences, n’a pas sa pareille au monde. Aucun autre pays n’a connu pendant ces quinze ans. même à beaucoup près, autant d’expériences révolutionnaires, quant à la rapidité et à la variété de succession des formes diverses du mouvement, légal ou illégal, pacifique ou orageux, clandestin ou public, parlementaire ou terroriste, réduit à de petits cercles ou embrassant les masses. Aucun pays n’a connu en un laps de temps aussi court semblable richesse de formes, de nuances, de procédés de lutte dans toutes les classes de la société contemporaine et d’une lutte qui, en raison du caractère arriéré du pays et de la pesanteur du joug tsariste, mûrissait très rapidement et s’assimilait avec une avidité et un succès particuliers « le dernier mot » de l’expérience de l’Amérique et de l’Europe
Le IIè congrès du Parti adopta le programme Parti, qui fut la loi des bolchéviks jusqu’en 1919. Il indiquait que le but du mouvement révolutionnaire prolétarien était l’instauration de la dictature du prolétariat. Ce point décisif fut inclus dans le programme sur les insistances de Lénine, alors que Plekhanov objectait.
Toutefois, le IIè congrès adopta tout de même la formule proposée par Martov pour le premier paragraphe des statuts. La
formule de Lénine fut adoptée par le IIIè congrès (1905) qui fut purement bolchevik.
L’un des compagnons d’armes des menchéviks au IIe congrès était Trotski. C’est ainsi qu’immédiatement après le
congrès, il publia un opuscule : Nos tâches politique, plein d’attaques calomnieuses contre Lénine et dans lequel il
préconisait la liberté des groupes et des fractions, niait le rôle d’avant-garde du Parti et la discipline intérieure nécessaire
à ce dernier, toutes théories chères aux opportunistes de tous les pays.
Les bolchéviks menèrent aussi à cette époque une lutte très vive contre le parti de la bourgeoisie libérale (les cadets,
abréviation de leur appellation constitutionnel-démocrate) et dénoncèrent leurs tentatives de passer un marché avec
l’autocratie tsariste sous le couvert de l’octroi d’une constitution parlementaire étriquée et trompeuse. Alors que les
menchéviks subordonnaient le mouvement ouvrier à la bourgeoisie de gauche, la critique bolchévik défendait
l’indépendance de la politique et de l’organisation du mouvement prolétarien et de son parti de classe.
Les bolchéviks eurent également à combattre le parti des socialistes révolutionnaires, parti des paysans riches (koulaks)
qui perpétuait les traditions les plus néfastes du mouvement populiste; ainsi que les anarchistes, dont l’influence était
d’ailleurs insignifiante et qui étaient adversaires de toute organisation et de toute discipline, ce qui ne pouvait servir que
l’autocratie et la bourgeoisie qu’effrayait la cohésion des masses ouvrières
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